‹ L'Eau souterraineChapitre 43 sur 48 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Un matin, eomme elle descendait pour

le déjeuner, après une heure passée à son

piano — Mme Luret lui avait prêté la veille la partition de Lakmé — elle fut effrayée du changement de Si-Salem.

Depuis quelques mois, le bach-agha bais-

sait de nouveau. Le réveil d'activité déter-

miné en lui par la présence d’Aïcha ache-

vait de s'éteindre. Il avait passé ces deux

dernières années tendu à l’incessante poursuite du gain. Sa carrière politique finie, couronnée au commencement de 90 par le titre de bach-agha honoraire, il s'était consolé de voir son autorité effective passer à d’autres mains; une immense autorité morale lui restait, dont il usait et abusait,

dans la vaste étendue du sud de la province d'Alger, de Boghari à Ghardaïa.

Pas d'usurier plus remuant, plus intrai-

. table.

Des moitiés de villes lui appartenaient,

une armée de pauvres travaillait pour

lui. Mais à présent, c'était fini. Une

petite toux sèche le secouait ; il avait

les yeux rouges, un poil blanc hérissait son menton décharné. Il «e voûtait de

jour en jour.

Aïcha s’informa de sa santé. Il secoua

Ja tête.

Elle s'était attachée à lui. Peu à peu elle avait pris l'habitude de lui parler davan-

tage. Elle s’exprimait toujours en arabe,

ne parlant plus le français que lorsqu'elle faisait ou recevait des visites. Sa langue natale lui était redevenue familière. Elle

s’en servait presque plus volontiers que Ge l'autre. Si-Salem avait reconnu en elle

un sens pratique; il la consultait parfois.

Elle s’attristait de le voir s’affaiblir, elle

songeait avec douleur qu'il pourrait dispa-

raître bientôt. Son père était la dernière

* venue de ses affections, il les résumait

toutes. Allait-il lui manquer aussi ?

Elle vivait moins dans le passé. Elle s'accommodait de l'heure présente. Il lui semblait avoir jadis été une autre femme.

Mais de l'existence menée alors, seul, le

souvenir de ses grands chagrins demeurait

vivace. La plaie avait beau être cicatrisée, elle gardait un endolorissement. Peine imprécise mais incurable. Cela ne l’empêchait pas dé se bien porter; jamais elle n'avait été si grasse. Pourtant, elle se demandait parfois si tout cela était réel, si elle ne dormait pas éveillée. Le changement matériel était si grand! Mais quoique invisible, le changement moral ne l'était pas moins. Alors, elle ne savait plus. ;

Il lui semblait au contraire avoir rêvé jadis, vivre aujourd'hui sa vie normale.

Petit à petit ce sentiment se précisa. Elle était lentement reconquise par la mystérieuse puissance des choses, l'influence secrète du milieu. La petite pensionnaire et la jeune mariée d'Alger, la femme qui avait été heureuse à Paris, à Fontainebleau, à Versailles, c’étaitune autre qu’elle, une Aïcha qui avait eu d’autres espérances, une autre âme, un autre corps, hélas!

C'était l’Aïcha qu’elle n’était plus.

À mesure que les heures coulaient, monotones, intarissables, elle assistait, placide, à sa transformation. Elle avait aujourd’hui trente-cinq ans, elle en paraissait plus de quarante, tant elle s’empâtait, à force de siestes ct d’inaction. Elle ne faisait presque plus de visites, avait renoncé au corset, aux robes ajustées. Elle ne s'habillait que pour son jour. Le reste du temps, elle se vêtait à l'arabe, vestes larges et pantalons bouffants. La messe, où par convenance elle était allée à son retour une ou deux fois, à des occasions solennelles, elle n'y était jamais retournée.

Elle s'était fabriqué une religion à elle,

ms,

mélange hybride de fatalisme arabe et de foi chrétienne. Elle honorait Dieu en ne l'off:nsant pas. La seule croyance catholique, qu’elle eût conservée entière — encore la nuançait-elle de couleurs orientales, — était cet admirable espoir de la vie immortelle. Les êtres chers qui avaient été le cœur de son cœur, Georges,

Thérèse, Mme Allier, elle ne les imaginait

pas moris.

On était en 93. Elle reçut au mois de mai deux lettres : une de Louis, qui lui annonçait sa première communion, lui racontait par le menu les événements de cette mémorable journé: et les caleaux divers dort on l'avait gratifié. Elle demeurait songeuse, revoyait en elle-même une chaude matinée de parfums et de cierges, une jeune fille en blanc... Un éclair lui traversa la mémoire, cette sensation qu'elle avait alors de se dédoubler, de se regarder agir. Oui, à coup sûr, cette Aïcha-là, c'était une autre! Elle décacheta machinalement la seconde lettre. Elle était de Tardier, annonçait une double bonne nouvelle. Il venait d’être nommé lieutenant-colonel, il allait. se remarier bientôt. Un des derniers liens qui l’unissaient

aux heures disparues se détachait encore.

Et les heures nouvelles la poussaient en avant, l’éloignaient de ses propres souvenirs. Ce petit Louis, elle l'avait vu naître.….., comme il avait grandi vite! Maintenant, il faisait à son tour ‘a première communion: bientôt il se marierait, — comme son père, La vie marche! Aïcha se sentait emportée . lentement, irrésistiblement.

Derrière elle s’effaçait peu, à peu le passé. Elle n'avait plus reçu de lettres de l'oncle Emile ni de ses cousines. Parfois, à certains jours où sa rêverie remontait mélancoliquement en arrière, elle embrassait d’un coup d'œil d'ensemble s°n existence.

Dès l’origine, elle s’en rendait compte à présent, uñe occuite et toute-puissante fatalité avait régi sa pensée et ses actes.

Si elle avait rencontré sur sa route le bon toubib, si elle avait fait à la pen-

sion de Crawel la connaissance de Thérèse,

si elle avait épousé Georges au lieu de

Mobrouck, si successivement Thérèse, Georges, sa mère étaient partis en avant,

c'est qu’ainsi l’avait ordonné le Destin,

forme obscure maïs tangible de la volonté de Dieu. Pourtant <a vie aurait-elle été plus heureuse en épousant Mobrouck ?

Qui sait si elle ne s'était pas trompée de:

chemin! Mais bien vite elle rejetait cette idée impie. Non, c'était ainsi, cela devait être ainsi. Et gravement, religieusement,

presque avec un soupir, elle répétait le mot qu'à certains tournants de vie elle avait

prononcé souvent : Mecktoub!

La résignation, quand elle n’est pas le sceau des natures faibles, est une grande force, elle est un des ressorts de l’âme

arabe. Souvent depuis son retour, Aïcha avait entendu parler de Mobrouck. Il .

écrivait souvent au bach-agha. Elle avait

su ainsi qu'il vivait dans la province de

Constantine, qu’il était marié, heureux,

capitaine-commandant d’une smalah, che-

‘valier de la Légion d'honneur, caïd honoraire. Elle avait évoqué le bordj où dans

quelqueschambres closes vivait celle qu’elle aurait pu être, sa servitude heureuse,

sous le haïk. Elle n’avait eu aucun regret, elle n’était pas faite pour cette existence-.

là ! Lelendemaiïn du jour où elle âvait reçu les lettres de son beau-frère et de son neveu elle descendit tard. Les matinées passaient

sans qu’elle sût comment. Elle ne sortait

pas de sa chambre, traînait d’un meuble à l’autre, à ranger, à s'étendre. Ce jourlà, un lundi de mars, elle s'était remise à son piano, abandonné depuis longtemps.

Elle avait dû rendre à Mme Luret sa parti-

tion de Lakmé sans avoir eu le courage d'en déchiffrer plus de dix pages. Machi-

nalement, comme une pensionnaire qui s'exerce, elle avait joué, des doigts seulement, une sonate de Mozart. Il était plus . de midi. Elle se hâta. Dans la salle à manger, personne. Sur la table fumait du

couscous aux artichauts sauvages, l’unique plat du déjeuner (le plat français avait

ner

Les

été rapidement supprimé, sur les’ remarques de Si-Salem).

Le bach-agha” était d’une exactitude

ponctuelle. Aïcha s’étonna. Au bout d’une

minute, elle se levait inquiète. Peut-être s’était-il endormi dans sa chambre? Il ne fermait plu; l’œil de la nuit, et le jour, il était pris parfois de courts sommeils.

Elle courut, en proie à une angoisse ins-

tinctive et soudaine. Allongé sur son lit de coussins, le vieillard dormait en effet, face au muï. Elle Pappela, elle le secoua. Il ne s'éveillerait jamais plus. Il était mort.

Aux cris aigus d’Aïcha, des serviteurs, des femmes accouraient; la maison fut pleine de gémissements et de sanglots. Le bruit funèbre se propagea vite. La rue s'emplit d’une foule arabe. Tenanciers, débiteurs, clients, de toutes ‘es maisons de Chtett, ils arrivaient, dans leu s burnous blancs ou leurs haïllons, station-

naient devant la porte, cé ébrant à voix

basse les actions diverses et la gloire du mort. Tandis que, accablée d’une grande douleur, Aïéha dans sa chambre, retrouvait des larmes et sanglotait amèrement sur cette perte à laquelle elle s'attendait pourtant, mais qui, venant après tant

d’autres, plus cruelle, les ravivait toutes —

en bas, on habillait, on coiffait, on chaussait le cadavre. Lorsque, drapée dans ses

haïcks de soie et son burnous cramoisi et

doré, bottée de rouge et couverte de ses

décorations, on eut étendu sur un lit la

\ dépouille de Si-Salem ben Brahim, bach-

-. agha honoraire des Larbaas, grand-offi-

cier de la Légion d'honneur, officier de PInstruction publique, commandeur du Nicham et du Medjidié, chevalier d’Isa-

belle la Catholique et de Saint-Maurice et

Saint-Lazare, la ville entière défila. Tout le jour, un flot de curieux : Français qui

regardaient avec indifférence, Arabes qui

baisaient le bas du bournous, traversa la maison, emplit la cour.

Prostrée sur son lit, Aïcha, en entendant le murmure des voix et ce piétinement, avait l'impression d’une profanation,

il lui semblait qu'on déchirait, qu’on jetait au vent ce qu'elle avait de plus

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