‹ L'Eau souterraineChapitre 44 sur 48 · L'AVOCAT S'APPROCHA DE LA FENÊTRE (P · texte numérisé non relu

L'AVOCAT S'APPROCHA DE LA FENÊTRE (P

cher, les cendres de sa vie entière et.

l'intimité de ses souvenirs. Et quand le cercueil fut parti, pendant qu’au son de tambours voilés de crêpe et des marches assourdies on emportait Si-Salem avec pompe vers la dernière demeure terrestre,

86 ; alors Aïcha voulut mourir à son tour,

tant la maison et son cœur demeuraient vides, tant le passé, le présent, l'avenir, s’allongeaient, désespérés et mornes, pareils à ces champs où les siens reposaient, champs pleins d’une moisson de tombes, dé:ert à la surface. Elle vécut.

Des semaines, des mois, des années.

Au début, les visites que toutes les personnes notables de la garnison lui firent, Is attentions que ses amies, Mme Luret en tête, s'empressèrent de lui marquer, la nécessité de rendre à chacun la marque de sympathie qu’elle en avait reçue, la nécessité, surtout, de s'occuper de ses affaires, lui redonnèrent un peu de cette activité qu’elle était en train de perdre.

Elle réendossa les costumés de jadis, les longs voiles de crêpe depuis quatre ans repliés. Elle dut s’agiter, sortir de la maison et d’elle-même. La vivacité de son chagrin s’en atténua d'autant. Elle eut, pendant longtemps, à poursuivre le recouvrement des créances de son père. Il fallait aller voir les gens, les harceler. La mort du bach-agha l'avait faite riche. Moins cependant qu’on aurait pu le supposer.

Car, en dehors d’une cinquantaine de mille francs en argent, trouvés dans une cachette de la maison, et de nombreux

immeubles, maïs dont la gérance réclamait

une énergie et une âpreté dont Si-Salem seul était capable, le plus clair de sa fortune était dans un vaste et secret roulement de prêts et d'usure.

Impossible de remettre la main sur la plupart des débiteurs. Ils niaient, se dérobaient, menaçaient. ù

Aïcha ne se tint pas pour battue. L’avarice parternelle renaissait dans la fille.

Désormais son existence eut un but, caché mais ardemment, patiemment poursuivi.

L'argent qu'elle avait si longtemps dédaigné lui devint cher, non qu’elle restreignît ses dépenses et l’aimât en soi, comme uné chose virtuelle. Mais elle ne pouvait souffrir que ses intérêts fussent lésés, qu'on lui fit tort d’un sou. Elle écrivait

sans cesse aux banquiers, se mettait assez fréquemment en route elle-même, afin de relancer quelque récalcitrant. |

On ne l’eût pas reconnue. Une fois en règle, par un échange espacé de visites, avec toutes les femmes de fonctionnaires et d'officiers, elle ne se soucia plus de les

revoir. Elle vivait chez elle, n’en sortait

que pour affaires. Ses robes françaises étaient usées, elle n’en commanda pas d’autres. A son jour même, où presque personne ne venait plus, — petit à petit la

société se renouvelait; mutations, nomi-

nations amenaient un monde inconnu, dispersaient l’ancien, — elle demeurait vêtue à l'arabe; plus de petit goûter pré-

paré; bientôt même elle ferma le salon; on nele rouvrait que lorsqu'une visite

inattendue se présentait; elle abandonna

la salle à manger ; elle vivait à présent dans les trois pièces où elle avait trouvé - Si-Salem à son. retour. Peu à

à peu la vaisselle et la verrerie réintégrèrent les armoires. Elle mangeait peu, — du couscous, des ragoûts, des dattes. En revanche, toute la journée elle buvait de minuscules petites tasses de café, à demi pleines de marc, et

d'un arome exquis. Elle avait gardé sa chambre. Mais le piano s'était rendormi .

sous la housse. Jamais plus elle n’en joua,

depuis ce matin où la sonate de Mozart s'était égrenée, note à note, au-dessus de l’agonie de son père. :

Elle était devenue énorme. Déris la rue,

on se montrait avec curiosité cette femme.

au visage découvert, pantalons bouffanits, corsage en forme de caraco, tête couverte

d’un voile de soie. Elle portait toujours cependant ses anciens bijoux : une broche de diamants, ses bagues et une petite

montre suspendue à un nœud de perles.

Les indigènes lui savaient gré de son re-

tour aux mœurs héréditaires. La reprise

du costume national, l’autorité de son

nom et sa richesse, dont beaucoup dé-.

pendaient, lui assuralent un prestige croissant. Tous la saluaient avec respect, d’au- tres se précipitaient pour baiser le bas de

Page 1