‹ L'Eau souterraineChapitre 6 sur 48 · dans l’ordre. Les Ouled-Chaïb comme les · texte numérisé non relu

dans l’ordre. Les Ouled-Chaïb comme les

autres comprirent que la lutte inégale aurait beau se prolonger, ils seraient tou- Jours châtiés. Là-bas, vers le nord, du

, Éu weête de la mer, le sultan de France ace

noble race dispersée,

vait sa visite triomphale; et transmis de bouche en bouche, des récits couraient, propageaient le bruit de sa gloire et la certitude de sa puissance. C'était le petitfils d’un prophète dont le nom merveilleux, tout doré du-soleil d'Egypte, resplendissait, grâce aux légendes vagues des pêlerins, d’un prestige lointain. Et

le sultan roumi avait amené avec lui,

disait-on, une très belle femme dont la grâce était surnaturelle. Peuple arabe, dont l’âme séculaire reste si jeune, et dont l'imagination est plus spontanée que le cœur !

Si-5alem ben Brahim paya cher l’honneur de sa révolte. On frappa la tribu dans son chef. Le caïd, destitué, demeura prisonnier dans l'enceinte de Laghouat, sous la surveillance directé du commandement: et tandis que les Ouled-Chaïb, dirigés, en attendant que le jeune Mobrouck fût en âge de le faire, par un cousin du précédent caïd, reprenaient leur

vie errante, des campements du sud aux

pâturages du nord, Si-Salem, avec ses deux femmes, sa fille et quelques servi-

teurs, dut, malade de rage, accepter de

végéter, sédentaire, dans une petite maison de ville, en face de l’intendance. Il fut une année sans pouvoir se résigner.

La perte de son autorité, l’usurpation prochaine de sa place par ce neveu dont les droits lui semblaient autant d’injures empoisonnaient les heures interminables, les pesantes siestes de son inaction.

Le colonel commandant le cercle lui avait affecté, dans la partie française de la ville, un logis assez vaste précédemment occupé par ladministration militaire. Une seule entrée, vis-à-vis des fenêtres de l’intendance, y donnait accès.

Allées et venues étaient de la sorte toujours contrôlées; de rares fenêtres grillées, et,;en permanence derrière le.mur de terre du jardin qui longeait le mur

d'enceinte et aboutissait à une des portes

menant au Chtett, une sentinelle.

Le Chtett est la ville arabe, séparés.

de la française par une crête rocheuse sur laquelle, de l’est à l’ouest, s’échelonnent suivant une courbe accidentée le Fort-Morand, la place du Commandement, la mosquée et l'hôpital. Sur les deux versants, et à leur pied, se groupent les maisons de terre de l’une et l’autre ville, dans ane "large. Ceinture dé Hnalmiers#et d'arbres verts. Des séguias sans cesse murmurantes d'eaux vives entretiennent une fraîcheur par toute l’oasis. Au nord, à l'est, à l’ouest, une dentelure de collines barre l'horizon de lignes fauves qui le soir se découpent, nettes et noires, sur l’azur pâle, puis sombre. Au sud, déferlant depuis les derniers murs du Chtett jusqu'aux lointains pays mystérieux de la soif, la plaine infinie se déroule, le vaste désert de cailloux et de sable, sous le ciel uniforme.

Ce fut dans ce coin perdu, extrême limite des possessions françaises et commencement de la grande Afrique, qu’Aicha vécut dès la fin du printemps de 1865.

Elle habitait avec quelques servantes et sa mère — l’autre femme de Si-Salem étant morte Vers cette époque — trois

pièces, séparées de la maïson par .une epetit Cour, : et qui donnaient sur le jardin. |

Dès l’abord, les murs de ces chambres enduits d’une chaux bleue, le sol bien sec et couvert de tapis épais avec des lits de coussins dans les angles, parurent aux yeux émerveillés d’Aïcha un palais magnifique.

Sa petite enfance vagabonde savoura la quiétude de ces raffinements à demeure.

Au lieu des départs précipités dans l'aube, des haltes incertaines du soir, elle goûta la longueur du sommeil, l’apaisement régulier de la faim. La petite pension, servie au caïd déchu, défrayait et au delà tous les besoins; l’Arabe est un peuple sobre.

Mais le véritable enchantement pour Aïcha, c'était la fraîcheur toujours verte

du jardin. De hauts bouquets de palmiers

arbres à fruits,

-lets. De loin en loin des visiteurs à

. de caquetage.

élançaient du sol leurs tiges flexibles ; des. grenadiers, abricotiers, déployaient leurs feuilles luisantes; une herbe tendre s’épaississait dessous. Plus loin, c'était une treille avec de gros raisins d’or juteux; puis des champs de salades et de tomates. Aïcha battait des mains en regardant se balancer les lourds régimes de dattes jaunes ou courir dans des rigoles l’eau claire de la séguia. Elle s'asseyait aussi au bord d’un puits, et penchée sur l’orifice ‘obscur, dont elle aspirait avec une joie mêlée de terreur l'humidité, elle tentait de percer, à longs regards, le secret du silence et la nuit souterraine. |

Elle devait de de-£ces premiers

mois passés dans la stable maison de

Laghouat après les années de l'enfance érrante, un souvenir Vague mais délicieux, dont la douceur éveillerait en elle, toute la vie, un: cn RÉSÉEAE de patrie. | Presque j jamais elle ne ‘ VOYATE son père. 6 Si-Salem vivait dans l’autre partie de la maison. Elle savait seulement que c'était .

un homme redoutable dont la bouche toujours muette, les yeux brillants, l'air de sombre réflexion, lui causaient autant de respect que de crainte. Parfois elle touchait les pans de ses burnous, jouait :

avec les glands d’une djbira pendue à l’arçon de sa selle, ou bien, lorsqu'il n’était pas là, elle s’amusait à tirer les étincelles du silex qui sert à la batterie des pistocheval mettaient la maison en rumeur. On

attachait les bêtes à un piquet, on prépa-.

rait en hâte du couscous et des beignets au miel; c'était alors, pour le quartier:

des femmes, des heures d’agitation et

Mais le plus souvent les journéés s'écoulaient, saison. L'une ressemblait à l’autre; et de ces deux années où l'enfant se transformait en petite fille, il ne resta de précis, . plus tard, dans la mémoire d’Aïcha, que :

monotones, au gré de la

courant d’une travailleuse à

Mate visions éparses : la cour où les servantes, patiemment, tissaient de grands ‘apis, ou bien l'école arabe, aux murs de terre cuits de soleil.

La cour d’abord... C'était le souvenir le plus ancien. Elle doute vécu là des heures et des heures, assise sur un sac ou encore à l’autre. Aux deux bouts du vaste métier tendant les fils parallèles de la trame, les femmes se

faisaient face, droites, vêtues d’un pagne

où leurs corps souples se dessinaient.

Alternativement, et d’un geste rythmique,

lement triangulaires.

elles se lançaient la pelote de laine; pi- quaient l'aiguille de bois dans le canevas.

Chaque mouvement moulait tour à tour

une jambe nerveuse ou les rondeurs du:

buste. Elles avaient de hautes coiffures hiératiques, le visage fin et noble, avec

des yeux de rêve dormant. Et sans cesse,

d'une voix gutturale, elles accompagnaient l'interminable travail par des chants

d'une mélopée traînante où des aventures ”

HCIG guerre se mêlaient à des LORAREES d'amour.

Sous leurs doigts agiles, Aïcha lentement voyait naître, à travers l’entrecroisement des fils, d’éclatantes et Tégulières broderies, et parmi des losanges

écarlartes et verts s’aligner, sous des arbres

géométriques, des files de chameaux éga- Il fallait des mois

pour qu’un djerbi fût terminé, et toujours,

sur la transformation du lent ouvrage, dans le carré de ciel visible entre les murs, un azur vibrant d’une flamme bleue, dans l'air ardent, Des

ments séchaient à côté, sur une terrasse.

Un peu plus tard, elle allait à l’école.

approfondissait au-dessus des chants sa lumineuse étendue.

tomates rouges ét des chapelets de pi-

Ce fut, dans son existence cloîtrée, un événement. Souvent, .du haut de cette même terrasse aux piments et aux tomates, elle avait contemplé en face, dans le Chtett, les bâtiments d’où montait un perpétuel murmure: Fondues dans une

seule voix, les leçons et les prières, reprises

en chœur par tous les moutchalchous, S'élevaient du matin au soir avec une monotonie et une ferveur criardes. Il lui fallut prendre dorénavant, tous les jours,

à une heure fixe, le chemin de l'habitude

nouvelle. Elle joignit sa voix menue à celles de petites compagnes. Jusque-là elle avait poussé à sa guise, esprit libre fouetté par tous les caprices du vent. Elle dut se plier à la discipline, connut qu’en dehors des: jeux et de la sieste il existe des règles auxquelles tout bon-musulman obéit. ee

Les versets du Coran, âÂnonnés d’une halein lui firent entrevoir l'existence de l’histoire et des lois.

Elle avait maintenant sept ans. Elle.

portait, dans la rue, au lieu d’une jupe en. cotonnade ét d’une calotte de cuir, des voiles blancs qui l’empaquetaient toute. Sous la fente du haïck rayé, ses yeux luisaient d’un éclat charmant. On eût dit une petite personne lorsqu'elle accompagnait sa mère en visites, où lorsae avec des parents et des amies, elle s’en allait, à certains anniversaires, passer l'après-midi au cimetière, sur des tombes.

On emportait dans un pan d’étofte des gâteaux de deuil et de commémoration. Puis, après s'être agenouillé près des pierres plates qui marquent, à l'endroit où la tête repose, les sépultures orientées vers la Mecque, on célébrait la fête funèbre par un repas et des chants.

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