‹ L'Eau souterraineChapitre 7 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

. Ainsi grandissait. Aïcha. Dans cette ville où des troupes françaises tenaient garnison, où une civilisation différente s'implantait chaque jour, elle menait la même vie que ses aïeules un siècle avant dans El-Aghouat libre. Subitement tout changea.

Si-Salem, profondément ulcéré de sa défaite et de sa ruine, commençait enfin ‘à secouer les idées noires et la rage silencieuse où il se consumait. L’'inaction de ses quarante ans valides lui pesait. Aussi intelligent qu’ambitieux, il arrivait à se convaincre que sans l’envahisseur il ne pouvait rien et tout, au contraire, avec LE |

Nul doute, les 7oumis étaient les plus forts; il était infiniment plus habile de s'y résigner une bonne fois. Donc, offrir bien vite une soumission complète, définitive. Ces chiens lui avaient fait perdre tout, ils le lui feraient regagner ! Là étaient ensemble sagesse et justice. Son neveu Mobrouck n’était à ses yeux qu'un usurpateur; lui travaillerait en réalité dans l'intérêt de la race, et bientôt, redevenu caïd, de la tribu. Si-Salem comme tant d'autres bornait à lui l’horizon.

Sa ligne de conduite arrêtée, on le vit peu à peu sortir de la retraite. Il usait à présent de longues heures, accroupi sur les nattes d’un café maure, devant un tabouret d'échecs, sous les arcades de la place du Commandement. Lui! penser à quelque rébellion ?... Il était un joueur inoffensif ; à de rares intervalles il poussait une pièce de son doigt sec, s’absorbait ensuite en méditations profondes, et la partie durait des jours entiers, «en allés à la recherche de quelque combinaison savante, sans une parole, sans un geste. | | Puisil s'efforça de rendre au bureau arabe

in,

de légers services, s’entremettant avec les

indigènes, — arbitrages, discours et con- Il suivit à cheval le commandant

seils.

supérieur dans ses tournées, dans ses chasses. Il organisa lui-même, avec des

cavaliers du goum, des battues à l’autruche, s'essayant à plaire, mieux, à se

rendre utile. Il indiqua dans ce sens au colonel commandant le cercle, plusieurs

noms de chefs mozabites, plus accessibles,

que d’autres à des idées d'entente et de commerce, et fut assez heureux pour servir

d intermédiaire, nouer des relations .Sui-

vies: 4: te

Le ‘ruban de la Légion. d'honneur le

récompensait l'an d’après. On relâcha la surveillance, bientôt superfue.

Salem était de ces esprits entiers qui

vont jusqu'au bout de leurs conceptions.

agha ou bapns

Caïd, oui, c'était bien; agha, ce serait mieux.

Alors il n’eut plus qu’ une ses réus- Sir. DA ES Et craignant qu'après la fâcheuse insurrection de 1864 on gardât contre lui quelques préventions, il résolut de témoigner de sa fidélité par le meilleur des ‘gages, sa fille. | à l'arabe, elle le serait dorénavant aa

française. Ainsi il faisait mieux que de protester du présent, il engageait l'avenir. |

‘Sa foi religieuse, dans le fond Fe son.

âme, en souffrit bien. Mais une arrière-

pensée le consolait, le dédain secret qu'il conservait en lui-même pour ces chiens … de roumis et leurs institutions. Du mo-

ment qu’il les payait en fausse monnaie de soumission et de respect, l’orgueil

était sauf. Profiter d’eux en les méprisant,

c'était encore une façon d’en triompher. re

Au reste, certains de ses vices S accom-

Si-

Elle avait été jusque-là élevée

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modaient du contact étranger. Les premiers éléments que toute âme s’assimile de la civilisation Voisine, | FDITBS NL OS

“ce sont’ies

Le caractère Nes Arabes présente

d’ailleurs d’étranges icontrastes d'énergie et de mollesse, de violence et de ruse. Le

soleil, en même temps qu'il les bande, les détend. Les extrêmes, dans ces natures

sauvages, font mieux que de se toucher,

ils se nuancent, s’entremêlent.

. Les huit ans d'Aïcha ne s'étonnèrent pas autrement de cette modification

. presque complète. La plupart des enfants

sont, à cet Âge, comme une cire molle que les événements pétrissent,

déforment: Elle n’avait pas eu le temps de

puiser, dans le balbutiement machinal

du Livre Sacré, cette conviction fanatique qui continue d'alimenter, chez tant de ses:

coreligionnaires, la pisse belliqueuse de jadis. ;

Les paroles antiques avaient glissé : sur ses lèvres sans pénétrer jusqu'à son cœur.

Elle n’avait pas encore d'idées acquises, rien que des instincts; l'éducation, jouant

sôn rôle naturel, se ie de les atté-

nuer et de les le

rêveries au. jardin,

Plus de séances à l’école, ni de vagues

dans la: cour. inté-

rieure.

son père, familiarisé déjà avec la langue

. de ses maîtres, lui apprit ce qu’il en savait,

les mots usuels, sa - prononciation rauque et naïve. Elle.

légèrement altérés par

; les répétait en battant des mains avec

“une Curieuse facilité de mémoire. Mais

Si-Salem était un professeur insuffisant ;

le hasard lui en fournit un meilleur. Un | se plaignait . de vives douleurs de tête, l’ancien caïd,

SOIT qu’Aicha, souffrante,

au lieu d'envoyer quérir le guérisseur arabe, vieillard un peu sorcier et dont

toute da science n’était que dé poudres et

je. d’amulettes, alla vite chercher le médecin-

F major de l'hôpital, un foubib renommé

Tous céléchacun, dans

jusque. parmi les indigènes.

braient ses cures rapides ;

forment ou

‘carrelle ‘Hisait:}

EL

son ignorance de notre médication, fai-

sait honneur au génie du médecin de:

l'efficacité du remède.

L’excellent docteur, touché par la religieuse attention de sa petite malade, la trouva si patiente, si jolie, que, rétablie au bout de huit jours, il continua néan-

moins ses visites: la maison ‘de Si-Salem se trouvait sur le chemin de lhôpital.

Le docteur parlait admirablement l'arabe ; le baragouin chantant d’Aïcha lui causa un réel plaisir, un attendrissement de vieux garçon...

— Tu devrais apprendre le français, lui dit-11 un soir,;comme il partait, après avoir ri aux larmes de la façon gentille

dont elle disait : « Bôsoi, dotteur. »

Et sûr le regret de Si-Salem : « Pas possible apprendre seule », il ajoutait :

« Je lui apprendrai, moil»

La chose dite, elle fut faite. Au bout d’un an, — le docteur presque tous les jours

passait une demi-heure avec sa petite

élève, qu'on lui amenait avant dîner, lorsqu'il n’avait pu venir lui-même, Aïcha parlait presque couramment le français. Une hésitation légère, un accent

‘un peu guttural donnaient une grâce de

plus-à sa manière de prononcer et de lire; Le Mémorial de Sainte- Hélène lui avait servi de grammaire.

Et elle écrivait aussi d’une belle écriture

appliquée et maladroite, mais distincte.

De sorte qu’elle savait maintenant plus de français que d’arabe, ne sachant ni lire ni écrire celui-ci.

Vêtue encore à la mode du pays, elle

avait pourtant dépouillé avec le haïck cette

réserve d’esclave que les mœurs et l'usage imposent à la femme musulmane. Elle sortait le visage découvert, coiffée de. la jolie calotte de cuir rouge où-se reconnais-

“sait la petite sauvage errante de la tribu

révoltée. Mais elle était très familière, devenue bien vite amie des officiers, dont elle admirait naïvement le bel uniforme, lorsqu'ils causaient dans la rue avec son père ; elle était choyée aussi par la femme

du commandant supérieur, par celle du chef du bureau arabe; son babil les amusait. Si-Salem l'emmenait presque toujours avec lui, lorsqu'il se promendit à pied dans la ville. Fière, elle l’accompagnait au marché, où les pauvres gens des tribus apportent des poules, des et du grain, tandis que ceux de la ville étalent des fruits frais et de AUS cOurges.

Elle regardait : avec un sourire supérieur les chevaux maigres à l’entrave, près des tentes de cuir, ou bien les chameaux accroupis dont les genoux sont pelés et plats, et qui de droite à gauche et de gauche à droite balancent sans cesse leur tête solennelle, au bout d’un immense cou. Elle souriait de dédain. Seuls, chevaux fins et lustrés des chasseurs d'Afrique et des spahis. étaient dignes d’être admirés. Quant aux chameaux, les vilaines bêtes !

plus des longues étapes sur le balancement de leur dos; le break de Mme Moreau, la femme du commandant supérieur, à la bonne heure! On y était si bien, le cuir des coussins sentait si bon!

Souvent elle allait avec son père jusqu'au camp français, à la lisière de l’oasis. C'était pour elle de vraies parties. Après une demi-heure de marche, on arrivait

aux baraques et aux grandes tentes

coniques. C'était l'heure où le soleil tombaïit, derrière le rocher des Chiens. La

chaleur était moins torride; les cavaliers, menaient les chevaux.

bras et cou nus, à l’abreuvoir vers la séguia bordée de saules; les fantassins en revenaient portant des outres ruisselantes. L'eau fraîche

ranimait bêtes et gens, et dans le vaste

œufs :

marchait à un petit pas,.

les

Elle ne se souvenait

de

, Tare.

> L'EAU SOUTERRAINE ee

camp, . jusque- à mobiles sous le soleil, 3 couraient un va-et-vient, une animation, des rires. Zouaves, tirailleurs; spahis, dure bleu, du blanc, du rouge; les cuisines fu-

maïient ; les groupes d'officiers se formaient Au-dessus des monts

près de popotes.

l’azur pâlissait cependant, et sur le sable brûlant d’une réverbération chaude, Aïcha très digne,

d’un groupe à l’autre, comme ‘une demoi- |

selle qui se sent regardée.

Sés. dix ans ten paraissaient douze.

Presque une jeune fille; elle était. jolie, |

- elle devenait belle. PEAR pur du visage, |

sous la finesse de la peau brune, séduisait . du premier coup, par l'arête fière du nez,

la fraîcheur des yeux, l'éclat vivant du

sourire.

Une autre année sécoula mandement; Mme Moreau l'avait prise en affection. Dîners, fantasias, revues,

Mile Si-Salem — c’est sous ce nom qu'on

Ed

la présentait — était clé “toutes 1e fêtes. | ;

. Mais elle devenait autre de qu une poupée, elle montrait une âme à elle.

Petit à petit, au contact de cès mœurs nouvelles, l'esprit de la petite Arabe s'était élargi dt changeaït.

De la sauvagerie et de la dise primitives, ‘elle gardait une étrange vivacité de passion, visible jusque dans ses silences. Quelque chose d'un peu factice s’alliait à sa grâce ingénue, ets telle qu’elle, avec son corps mince, charmant et souple,

tique CÉOn

| eco.

Aïcha ne quittait plus la maison du com-.

c'était une" sorte fr) fleur délicieuse dont lâme exocomme un parfum

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