SYLVIA FAIT LA CONNAISSANCE DE SON PÈRE
Sylvia quitta Chamonix l'après-midi du jour suivant. C'était un samedi, et le dimanche à 7 heures du soir elle sauta légèrement de son wagon sur le quai de la gare de Victoria. Son long voyage l'avait fatiguée, et elle se sentait un peu abandonnée en attendant la visite de ses bagages à la douane. C'était la première fois qu'elle venait à Londres et personne n'était là pour la recevoir. Les autres voyageurs étaient accueillis de tous côtés par leurs amis. Dans tout Londres il n'y avait pas une âme qui l'attendît. Elle ne se rappelait pas d'une seule connaissance dans la ville immense. Sa mère, prévoyant ce moment pénible, s'était, par un raffinement de mahce, abstenue d'envoyer une dépêche au père de la jeune fille ; et Sylvia elle-même ne le connaissant pas, avait également gardé le silence. Puisqu'il ne s'attendait pas à sa visite, elle pensait que son meilleur plan était de le voir ou plutôt, dans la franchise de sa pensée, de se montrer à lui. Son miroir lui disait que son apparence serait une meilleure introduction qu'un télégramme.
Elle fit placer ses malles sur une voiture et se fit conduire à Hobart Place. Son impression de solitude l'abandonna vite. Elle était toute frémissante d'émotion. La nouveauté des rues
l'amusait. Elle s'était façonné un père à son idée, elle l'avait revêtu d'une multitude de qualités comme d'un vêtement brillant, et l'avait placé haut parmi les personnages de ses rêves. Serait-il content de sa fille ? Là était sa crainte, et avec l'aide de la petite glace accrochée au côté de la voiture, elle essaya de faire disparaître de son jeune visage les traces de la fatigue du voyage.
Le cab s'arrêta à une porte pratiquée dans un mur étroit, entre deux maisons, et elle en descendit. Au-dessus du mur, elle apercevait les branches et le feuillage de quelques tilleuls qui poussaient dans un jardin, et au bout de ce jardin dans l'encoignure lointaine des deux murs latéraux, elle voyait les fenêtres des étages supérieurs d'une petite maison blanche très propre. Sylvia en fut charmée. Elle sonna, une servante s'avança vers la porte.
— M. Skinner y est-il ? .demanda Sylvia
— Oui, dit la servante avec hésitation, mais... Sylvia avait dressé ses batteries.
— Merci, dit-elle. Elle fit un signe au cocher et, franchissant la grille, pénétra dans un petit jardin qu'occupait une pelouse, avec quelques fleurs de chaque côté en bordure le long des murs. Une allée pavée de briques, coupant la pelouse, conduisait à la porte vitrée de l'habitation.
Sylvia marcha droit devant elle, suivie par le cocher qui apporta ses malles l'une après l'autre. La servante, s'inclinant devant l'assurance de cette jeune étrangère, ouvrit la porte d'un petit
salon, à gauche, et Sylvia, suivie de ses bagages entra et s'isntalla.
— Qui dois-je annoncer ? demanda la servante d'un air perplexe. Elle n'avait pas reçu d'ordres pour la réception d'une visite. Sylvia paya le cocher et attendit jusqu'à ce qu'elle eût entendu la porte du jardin se refermer et le bruit du cab qui s'éloignait. Alors seulement elle répondit à la question.
— Mon nom est inutile. Veuillez simplement dire à M. Skinner que quelqu'un désire lui parler.
La servante ouvrit de grands yeux, et se retira lentement. Sylvia s'assit résolument sur une des malles. En dépit de son apparent sang-froid, le cœur lui battait violemment. Elle entendit une porte s'ouvrir et le pas assuré d'un homme qu, s'avançait dans le corridor. Sylvia se raffermit sur sa malle. Après tout, elle était dans la maison, elle et son bagage. La porte s'ouvrit et un homme de grande taille, aux épaules larges et qui semblait remplir complètement la petite pièce entra et fixa son regard sur elle. Il avait d'épais cheveux châtain foncé, la moustache un peu plus claire, des yeux de la couleur des siens ; il était plutôt maigre, mais de carrure athlétique. Sylvia l'observait avec un petit battement de cœur, mais eUe ne découvrit sur sa figure d'autre expression que celle d'un étonnement absolu. Puis il remarqua les. malles et fronça les sourcils.
— Vous avez désiré me voir ? demanda-t-il enfin.
— Oui I répondit-elle, en se levant, et le regardant gravement. Je suis Sylvia, ajouta-t-eUe.
Un sourire, assez semblable à celui de la jeune fille, flotta sur les lèvres de Skinner.
— Et... Qui est Sylvia ? Oui est-elle ? Son bagage ne la fait pas connaître ! En outre, Sylvia, selon toute apparence, est venue pour rester. Je suis un peu dans les ténèbres.
— Vous êtes bien M. Garratt Skinner ?
— Oui.
— Je suis votre fille Sylvia.
— Ma fille Sylvia ! s'écria-t-il absolument abasourdi. Puis il s'assit tenant sa tête dans ses mains. C'est pardieu vrai ! J'ai une fille qui s'appelle. Sylvia, dit-il, semblant se rappeler le fait avec une profonde surprise. Mais vous êtes à Chamonix.
— J'étais encore à Chamonix hier matin. Garratt Skinner regarda attentivement sa fille.
— Est-ce votre mère qui vous a envoyée vers moi ?
— Non, répondit-elle. Mais elle m'a laissée venir. Je suis venue de mon propre mouvement. Une lettre de vous est arrivée...
— L'avez- vous lue ? interrompit son père. Est-ce que votre mère vous l'a montrée ?
— Non, mais elle m'a donné votre adresse quand je lui ai déclaré que je voulais venir.
— Vraiment ? Je reconnais bien ma femme à ce trait de bonté, dit-il avec une amertume soudaine.
Puis de nouveau il considéra curieusement sa fille.
— Qu'est-ce qui vous a poussée à venir ici ?
— J'étais malheureuse. Depuis longtemps je
mûrissais ce projet. J'avais horreur de tout, des gens que nous voyions, des hôtels où nous habitions, de la vie tout entière. Alors, à Chamonix, j'ai fait l'ascension d'une montagne...
— Oh, dit son père, se redressant et devenant attentif Vous avez fait l'ascension d'une montagne ! Laquelle ?
— ■ L'aiguille d'Argentière. Est-ce que vous la connaissez, père ?
— J'en ai entendu parler, répondit Garratt Skinner.
— Et cette ascension a tout changé. C'est difficile. Comment vous expliquer ; mais j'ai senti le changement de suite. J'ai senti qu'il m'était arrivé quelque chose avec quoi il me fallait compter ; un fait nouveau. Escalader une montagne, me reposer une heure sur la cime, dans la lumière du soleil avec toutes ces grandes aiguilles immobiles et ces arêtes de glace autour de moi, c'était juste comme une belle musique que j'aurais entendue.
Maintenant elle se tenait assise, les mains jointes devant elle, parlant avec enthousiasme.
— Tous les vagues désirs qui jusque-là avaient agité mon esprit, tous mes désirs de savoir davantage, de savoir encore plus, m'assaillirent tumultueusement tous à la fois. Il y avait un endroit dans l'ombre au-dessous de moi, bien loin dans l'ombre, un mur de rochers noirs appelé le col Dolent, n me semblait que je vivais dans cette ombre froide. Je voulais atteindre le sommet, dans la lumière du soleil. C'est pourquoi je suis venue à vous.
Et il sembla à Sj'hna que quelle que fût la chaleur de ses paroles... elles ne pouvaient que sonner étrangement aux oreilles d'une autre personne, à moins que cette autre personne ne sentît ce qu'elle sentait, ou ne fût amenée à le sentir par sympathie pour elle. Son père l'écoutait sans apparence de raillerie, sans un sourire. Une ou deux fois même, il hocha la tête à quelque passage de son récit. La comprenait-il, ou n'était-ce que la patience qui le faisait écouter ? Sj'lvia se le demanda.
— Quand je descendis de ce sommet, poursuivitelle, je compris que je ne pourrais plus endurer tout ce qui m'avait jusqu'alors semblé haïssable, et je suis venue à vous.
Son père se leva de sa chaise et alla regarder quelques instants par la fenêtre. Les paroles de Sylvia l'avaient visiblement troublé. Il se retourna vers elle avec un mouvement d'épaules.
— Mais, en vérité, que puis-je bien faire pour vous ici ? s'écria-t-il. Je suis très pauvre, Sylvia. Votre mère, au contraire, a quelque fortime.
— Oh ! père, je vous coûterai si peu, répliquat-elle vivement. Bien plus, je poturais peut-être, par mon aide, vous aider à faire des économies. Je ne vous coûterai pas beaucoup en tout cas.
Garratt Skinner la regarda avec un sourire attristé.
— Vous me semblez plutôt une jeune personne d'un entretien coûteux, dit-il.
— C'est ma mère qui m'habillait ainsi. Je n'avais pas le choix. Je la laissais agir à sa guise.
Peu m'importait. En vérité si vous voulez me permettre de rester, vous trouverez que je puis vous être utile, dit-elle d'un ton suppliant.
— Utile ? dit soudainement Garratt Skinner. Il la considéra de nouveau, mais cette fois avec une intensité d'attention qui causa un vague malaise à la jeune fille. Il lui sembla qu'il l'évaluait depuis la couleur de ses cheveux et de ses yeux jusqu'à la gentillesse de ses petits pieds, comme un acheteur indécis l'eût fait d'un objet exposé pour la vente. Elle baissa la tête, semblant étudier le dessin du tapis, et une rougeur colora son cou et s'étendit sur toute sa figure. Utile, dit-il lentement, cela se pourrait peut-être. Et il changea de ton. Nous ^ verrons, Sylvia. Dans tous les cas, il faut bien, "^ pour l'instant, que vous restiez ici. Heureusement j'ai une chambre d'amis. J'ai ce soir quelques amis qui vont rester à souper, en garçons, vous savez ; ils viennent sans cérémonie, à la fortune du pot ; ce sont de bons camarades, pas très raffinés, mais ils ont bon cœur, Sylvia, très bon cœur, ma fille.
Toute son incertitude avait disparu, il avait pris son parti et il bavardait maintenant avec une amicale vivacité qui chassait les ombres de la pensée de Sylvia et provoquait sur sa figure le retour du rare et séduisant sourire qui lui était familier. Il sonna la fenune de chambre.
— Ma fille va rester ici, dit-il à l'ébahîssement de la servante. Apprêtez tout de suite la chambre d'amis. Vous allez entrer dans vos fonctions de
maîtresse de maison dès ce soir, Sylvia, et faire les honneurs de la table. Me voilà père de famille, allons, allons 1
Il guida Sylvia dans l'escalier et lui montra une petite chambre coquette éclairée par une grande fenêtre donnant sur le jardin. Il monta lui-même les bagages.
— Nous n'avons pas de maître d'hôtel, dit-il. Avezvous tout ce qu'il vous faut ? Sonnez s'il vous manque quelque chose. Le souper est pour huit heures, nous ne faisons pas de toilette. D'ailleurs vous ne pourriez paraître mal mi se,même si vousl'essajnez.
Sylvia n'avait pas la moindre intention d'essayer. Elle passa une petite robe montante en dentelle blanche, arrangea ses cheveux, puis comme il lui restait du temps, elle écrivit à la hâte une lettre qu'elle remit à la servante en descendant.
— Vous la mettrez sans faute à la poste, s'il vous plaît, dit-elle, et à ce moment son père se trouva dans le corridor, si vivement qu'on aurait pu croire qu'il guettait son approche.
Elle s'arrêta sur l'escalier, quelques marches au-dessus de lui. Il faisait encore clair, et la lumière de jour tombait sur elle d'une fenêtre au-dessus de la porte d'entrée.
— Suis- je bien comme cela ? demanda-t-elle avec un sourire. Le mur de l'escalier était recouvert de panneaux en bois foncé, et sur ce fond sombre, elle ressortait comme une forme blanche et délicate, d'une beauté jeune et gracieuse, depuis la boucle d'argent de sa pantoufle de satin jusqu'à la fleur
blanche qu'elle avait placée dans ses cheveux. Sa figure, avec son expression de douceur et cette suggestion de pureté que nul contact ne pouvait ternir était tournée vers Garratt Skinner avec une expression de confiance. Ses yeux gris limpides reposaient tranquillement sur ceux de son père. EUe le vit changer de contenance, comme si un spasme de peine ou de révolte le secouait. Un nuage passa sur la physionomie de Sylvia. Pourquoi était-il mécontent ? Mais le spasme avait déjà disparu. Skinner d'un mouvement d'épaules sembla chasser une pensée importune.
— Vous êtes très gentiUe, dit -il.
Le sourire de Sylvia se montra au coin de ses lèvres et éclaira toute sa figure.
— Oui, dit-elle avec un petit air de contentement enfantin.
Garratt Skinner se mit à rire.
— Oh, oh, vous paraissez le savoir.
— Oui, réphqua-t-elle, et elle secoua gentiment la tête.
Il la précéda dans le corridor qui conduisait aux chambres de derrière et poussant une porte, il la présenta à ses amis.
— Le capitaine Barstow, dit-il, et Sylvia se trouva la main dans ceUe d'un petit homme d'âge moyen, chauve, la barbe noire taillée en carré. Il avait un monocle vissé à l'œil droit et tout le côté correspondant de son visage en était comme tordu par la contraction des muscles remontant vers l'orbite. Il ne la regarda pas en face, mais d'un coup
d'œil oblique et furtif, il exprima l'honneur qu'il ressentait de lui être présenté. Sylvia, cependant, à ait bien décidée à ne pas se laisser désappointer. FAlc se retourna vers le second des hôtes de son père.
— M. Archie Parminter.
Celui-ci, en tout cas, la regarda en face. C'était un homme de taille assez élevée, jeime de tournure mais au visage vieilli sur lequel flottait un perpétuel soiuire de satisfaction ; il était de ceux que ni la beauté, ni la grâce, ni le charme d'autrui ne pouvaient beaucoup impressionner, puisque toute sa puissance d'admiration était concentrée sur luimême. Persuadé qu'on l'admirait toujours, il n'avait pas le temps d'admirer, et toute son attention était occupée à ajuster sa pose et à parler de façon à ce que ses paroles portassent au point voulu. Rarement s'adressait-il directement à son interlocuteur, il parlait plutôt à quelque autre personne, de préférence à une femme, qui sûrement devait écouter les importantes phrases qu'il daignait prononcer. Quant au reste, sa mâchoire avait pris une fâcheuse extension, et sa figure plate, dans laquelle était enchâssée une paire d'yeux noirs et perçants, allait se rétrécissant, en forme de poire vers le sommet de la tête.
Il s'incHna suavement devant Sylvia, avec l'air de montrer aux personnages présents comment salue un gentilhomme, mais sans accorder grande attention à la jeune fille.
Sylvia encore une fois refusa de se laisser aller à aucun mouvement de déception.
Son père lui prit le coude et la faisant se retourner.
— M. Hine.
Sylvia vit devant elle un jeune homme rouge et embarrassé qui lui tendit gauchement une main lourde et moite ; c'était un pauvre être à la physionomie insignifiante, aux cheveux couleur de filasse et qui semblait fort gauche. Il était aussi grand que Parminter, mais il portait ses habits de belle quahté avec l'air d'un paysan endimanché ; après avoir été présenté à Sylvia, il ne put trouver un mot à lui dire.
— Maintenant, allons souper, dit son père, et il tint la porte ouverte pour qu'elle passât,
Sylvia traversa l'étroit vestibule et entra dans la salle à manger, où un souper froid était servi sur une table ronde. En dépit de sa résolution de tout voir sous un jour couleur de rose, elle avait conscience de la déception que la vue des amis de son père lui faisait éprouver. En outre, elle était fort intriguée. Son père était si visiblement supérieur à ses amis qu'elle s'étonnait de leur présence dans sa maison. Cependant il paraissait content et de très bonne humeiir.
— Assej^ez-vous ici, ma chérie, dit-il, montrant une chaise, puis s'adressant au jeune Hine : Wallie, prenez place à côté de ma fille et distrayez-la. Barstow, de l'autre côté, vous Parminter, là, près de moi.
Il s'assit en face de Sylvia ; les autres prirent les sièges indiqués, Hine se plaçant timidement
r le bord de sa chaise, torturé à la pensée qu'il I devait « distraire » cet être délicat assis à son côté.
— Le souper est servi, dit Garratt Skinnor. Parminter, voulez-vous découper ce canard ? Hine, qu'est-ce que vous avez devant vous ? Vraiment l'occasion est si exceptionnelle que je crois — il. se leva soudain comme frappé d'une heureuse idée — oui, je crois certainement que, pour une fois, nous pourrions faire sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne.
Surprise et applaudissements accueillirent cette brillante proposition, et Hine s'écria :
— J'adore le Champagne. Et vous. Miss Skinner? Et il retomba sur sa chaise, affaissé par tant de hardiesse. Parminter haussa les épaules comme pour indiquer que pour lui le Champagne était chose ordinaire.
■ — • On en boit beaucoup dans les clubs, de nos jours, dit-il.
En attendant Skinner n'avait pas bougé. Il continuait à regarder sa fille, assise en face de lui.
— Qu'en dites-vous, Sylvia ? C'est une folie. Mais je n'ai pas un tel bonheur tous les jours. C'est en votre honneur. En prendrons-nous ? Oui, alors !
Sans attendre la réponse, il ouvrit la porte d'un compartiment du buffet où se trouvaient, rangées, une demi douzaine de bouteilles de Champagne. Un doute traversa l'esprit de Sylvia; elle se demanda si la lumineuse idée de son père était réellement l'inspiration du moment. Mais Garratt
132 L'EAU VLYE
Skinner se retourna vers elle en s'excusant, comme s'il devinait sa pensée.
— Nous n'avons pas une cave montée, Sylvia. Il nous faut garder ici la petite provision que nous pouvons nous offrir.
Ses doutes s'évanouirent, pour revenir un moment après, car lorsque son père fit le tour de la table, la bouteille en sa main, elle remarqua que des coupes à Champagne étaient placées devant chaque convive... Garratt Skinner remplit les verres et reprit sa place.
— A Sylvia, dit-il et souriant, il but à sa santé. Il se tourna vers ses compagnons. Félicitez-moi ! Puis il se rassit.
Le Champagne délia les langues de la société, et à chaque mot qui était prononcé son cœui devint de plus en plus triste... car les mots, les pensées, les manières de chaque convive lui étaient familiers. EUe voulait se refuser à le reconnaître, mais il lui fallut bien s'y résoudre. Elle avait pensé sortir d'un monde qu'elle haïssait, contre lequel se révoltaient sa délicatesse et sa pureté et voilà qu'elle avait quitté ce monde pomr accourir le retrouver dans une autre place.
L'attention obséquieuse du capitaine Barstow, la vanité et la voix prétentieuse de M. Parminter laissant entendre, oh ! sans le moindre accent de condescendance, qu'il avait quitté la haute société pour venir à ce petit souper, et la conduite de Walter Hine qui, pour se donner du cœur sablait du Champagne, tout lui était horriblement familier.
rÈRE ET FILLE 133
S;l seule consolation était son père. Il était assis I en face d'elle, son profil aquilin contrastant singulièrement avec la figure des autres convives. Il avait une aisance de manières qui faisait totalement défaut à ses invités : il s'exprimait avec une tranquillité qui lui était propre, et avait un regard attentif et un sourire toujours prêt pour sa fille.
. En vérité, il semblait que cette impression fût aussi celles des autres, car ils parlaient à leur hôte avec une certaine déférence, comme s'ils se fussent adressés à un maître. Lui seul, en apparence, ne remarquait aucune incongruité chez ses invités. Il était assis ayant l'air tout à fait à l'aise, se montrant l'ami cordial de chacun d'eux.
Pendant ce temps, excité par le Champagne que lui versait Archie Parminter, assis à sa droite, Wallie Hine commença à se vanter. Sylvia essaya de l'arrêter, mais ce n'était pas chose possible. Sa timidité même le poussait à l'extravagance, et sa vantardise prenait une des formes les plus déplaisantes, celle d'un pauvre être faible désireux de se poser en vainqueiu: du beau sexe. La figure en feu il lâchait ses sottes allusions à M°^® X. ou à M°^® Y., l'œil fixé sur Sylvia pour découvrir l'impression qu'il produisait sur elle, et avec un air entendu qui disait clairement : — Si je voulais tout raconter...
La provision de Champagne commençait maintenant à diminuer ; Garrat Skinner déboucha une nouvelle bouteille et fit encore une fois le tour de la table. Comme il en approchait le goulot du bord
de la coupe de Hine, il aperçut le regard suppliant de sa fille. Il releva immédiatement la bouteille et laissa le verre sans le remplir ; et comme il passait près de Sylvia elle lui dit merci à voix basse. Il lui répondit à l'oreille : — Vous avez tout à fait raison, ma chère. Tâchez de l'intéresser pour qu'il ne s'aperçoive pas que j'ai laissé son verre vide.
Sylvia se mit alors à causer à Wallie Hine, mais ce dernier s'obstinait à lui faire comprendre quels grands succès il avait remportés. Il voulait parler quand même, et elle était troublée de constater que tous l'écoutaient avec admiration. Son père lui-même, de la place où il était, souriait avec indulgence. Et cependant les histoires de Hine,; ou plutôt ces allusions à certaines histoires, étaient autant de mensonges. Dans ses pérégrinations Sylvia avait déjà appris que l'homme qui a eu des bonnes fortunes n'en parle jamais. Il semblait qu'il y eût une conspiration pour flatter le misérable jouvenceau.
— Oui, oui, vous avez fait vos cent coups avec les femmes, Wallie, commença le capitaine Barstow, mais brusquement Garratt Skinner l'interrompit et d'un ton vif :
— Allons, allons, Barstow, dit-il, ce n'est pas là un langage à tenir devant ma fille !
La gradation de couleurs que présentait à ce moment le visage du capitaine Barstow était très remarquable. En haut s'étalait sa calvitie, blanche et luisante ; au-dessous, un visage écarlate, sillonné de grosses veines violacées sur les joues couleur de
irpre; celles-ci, à leur tour, étaient encerclées
; la barbe noire taillée en carré. Il s'inclina immé-
tement devant la rebuffade de Garratt Skinner.
— ^Je fais des excuses. Je les fais sincères. Miss
Syhda ! Mais quand j'étais au service, nous nous
• '.ions encore aux traditions de Wellington,
... sac à papier. Et c'est dur de changer ses
vieilles habitudes. L'Ardent, dit-il avec un éclat
de rire, c'est ainsi qu'on m'appelait au régiment.
« Barstow l'Ardent ». Je parie que les camarades
à Cheltenham ne l'ont pas encore oublié.
— Jurer est plutôt mal porté maintenant, dit Archie Parminter avec hauteur. Dans les clubs on ne jure plus.
Syhda saisit l'occasion et se leva de table. Son père se précipita pour lui ouvrir la porte.
— Nous nous rejoindrons dans quelques minutes, dit-il. La jeune fille traversa le corridor poiu: se rendre à la pièce du fond où son père l'avait présentée à ses amis. Elle sonna et sitôt que la servante fut arrivée eUe lui dit :
— Je vous ai donné une lettre à mettre à la poste ce soir ; rendez-la moi, je vous prie.
— J'en suis bien fâchée, mademoiselle, mais elle est partie.
— J'en suis bien fâchée aussi, dit Sylvia tranquillement.
La lettre était pour Chayne et elle lui apprenait l'adresse de cette maison, comme l'endroit où il pourrait la trouver s'il se présentait. Elle n'avait nulle idée de s'en aller. Elle avait fait son choix
pour le mieux comme pour le pire, et elle devait s'y tenir. EUe savait cela. Mais elle n'était plus sûre de souhaiter que le capitaine Chayne vint la trouver là.