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CHAPITRE VIII

Pendant ce temps, W^^ Thesiger faisait entendre son rire aigu et jasait bruyamment dans le jardin de l'hôtel.

EUe avait organisé, le jour de l'ascension de Sylvia, un pique-nique dans les prétendues ruines érigées sur la route de Sallanches, en compagnie de quelques oisifs, transfuges de nationalités diverses,

— Charmant, délicieux, criait-elle, enthousiasmée à la vue du lac artificiel et des rochers postiches, qui s'harmonisaient si bien avec sa personnalité, et elle avait im joli haussement d'épaules pour les excentricités de sa fille qui très certainement était en train de gâter son teint, et de le rendre couleur de briques dans ces stupides montagnes. Elle rentra, quelque peu excitée, à la fraîcheur de l'après-midi, et dans la soirée elle se glissa discrètement dans le petit cercle au fond du Casino, où eUe joua au baccarat dans une société plus que

doutetise. A la vérité, il ne lui déplaisait pas d'être débarrassée de sa fille pour une nuit et deux jours. — Sylvia n'aime pas ce genre de vie, disait-elle.

Ainsi était-elle habituée depuis longtemps à se plaindre piteusement ; et ayant toujours de plus en plus sujet de le faire. Sylvia s'arrangeait de moins en moins du genre de vie de sa mère. Ce n'est pas que la jeune fille résistât ou se plaignît. M™® Thesiger n'aurait compris ni ses objections ni ses plaintes. Elle n'aurait pas voulu les entendre ou les eût combattues. De misérables scènes se seraient élevées, agrémentées d'accusations d'ingratitude, de rébellion, et la surexcitation causée par ces petites scènes n'était pas faite p.ur déplaire à ]\I™® Thesiger. Mais Sylvia ne se plaignait jamais ; elle gardait devers elle une réserve, un air de mystère que sa mère trouvait très gênant.

— Elle est dépourvue de toute sympathie, disait jyjmc Xhesiger.

En outre elle grandissait, et elle croissait en fraîcheur et en beauté. M°^® Thesiger fit de son mieux. Elle continua de l'habiller dans un style de fillette, ou plutôt qui aurait été approprié à une fillette, eût-il^été moins élégant, moins exagéré. Sylvia ne se plaignait toujours point. Elle conserva la même attitude et ferma son esprit à des choses qui lui étaient si désagréables qu'elles avaient cessé de la troubler. Mais M™' Thesiger ne connut jamais ce secret, et bien souvent, quand au milieu de son bavardage, elle jetait \m regard sur la mise trop élaborée de sa fille, assise à l'écart avec ses jupes de

iio L'EAU \^VE

dentelles trop courtes, ses talons trop hauts, son chapeau trop large et garni avec trop de fantaisie, elle pouvait voir la tête de i\Iadone de la jeune fille tournée vers elle, et ses yeux sombres l'envelopper d'un air pensif.

Dans ces moments-là, elle éprouvait la sensation désagréable d'être pesée et trouvée trop légère, ou bien une question surgissait dans son esprit, apportant la crainte avec elle, cette même question qu'elle s'était posée dans le train en venant à Chamonix.

— Vous me parlez de ma fille ? répondit-elle un jour vivement à M. Pettigrat. Ma parole, je ne sais rien d'elle, si ce n'est une chose ridicule. Elle rêve toujours d'eaux murmurantes. Maintenant, je vous le demande, que peut -on bien faire d'une fille assez absurde pour rêver du murmure de l'eau.

Monsieur Pettigrat était un homme peu ordinaire, grand et large : il savait qu'il n'était pas ordinaire et s'habillait en conséquence, avec un manteau et un chapeau de brigand.Il voyait toujours ce que les autres ne parvenaient pas à décou\Tir et parlait d'une manière en harmonie avec son extérieur,

— Il faut que je vous dise ce que je pense de votre fille, madame, dit-il d'un ton profond. Pour moi elle est prédestinée.

C'était une consolation pour M™® Thesiger de penser qu'elle avait une fille prédestinée.

— Je me demande si d'autres l'ont remarqué, dit-elle toute rayonnante.

SYLVIA QUITTE SA MÈRE m

— Non, répondit IL Pettigrat, nul autre que moi ne s'en est aperçu.

— Là 1 Voilà bien Sylvia ! s'écria M™® Thesiger exaspérée. Elle est prédestinée et n'en tire aucun avantage.

Mais le secret de son mécontement n'était que la jalousie d'une rivale plus jeune. Les hommes commençaient à se détourner d'elle pour se rapprocher de Sylvia. Et si la fille semblait ne pas se poser en concurrente, la piqûre de l'aiguillon n'en était que plus cuisante. Cette physionomie sérieuse, d'un ovale parfait, où jouait un sourire aussi rare que captivant, sa couleur délicate, sa fraîcheur, c'était autant de choses qu'elle ne pouvait pardonner à sa fille. Elle se sentait jarme et fanée, é',. côté de Sylvia, elle se fardait plus fortement à cause d'elle, et elle voyait avec une appréhension plus grande les pattes d'oies qui commençaient à se montrer au coin de la base de son nez, aux commissures de ses lèvres.

Sylvia arriva à l'hôtel à temps pour le dîner, et comme après le repas elle s'asseyait à côté de sa mère pour prendre le café dans le jardin, M. Pettigrat se planta devant la petite table de fer.

Il secoua la tête, avec l'expression que ses amis qualifiaient de léonine.

— Mademoiselle, dit-il de sa voix la plus infatuée, je vous porte envie.

Sylvia le regarda avec un petit sourire de malice sur les lèvres.

— Et pourquoi, monsieur ?

Il tendit majestueusement le bras.

— Je vous ai regardée pendant le dîner. Vous êtes, mademoiselle, une des élues pour lesquelles les pics couverts de neige éternelle ont un message.

Le sourire de Sylvias s'envola.

— Peut-être, monsieur, dit-elle gravement, et sa mère interrompit maussadement :

— Un message ! Quelle sottise ! Il n'y a que deux mots dans ce message, ma chère. Cold-cream ! et ne manquez pas d'en couvrir votre figure avant d' aller vous coucher.

Sylvia sembla ne pas entendre la réflexion de sa mère. En tout cas, elle dédaigna y répondre et M, Pettigrat réitéra son hochement de tête avec une magnificence bienveillante :

— Ils n'ont pas de message pour moi, mademoiselle, dit-il avec un soupir, comme s'il regrettait cette fois d'être si haut au-dessus du vulgaire. J'ai monté une fois là-haut pour voir. Et il fit un geste large dans la vague direction de la chaîne du mont Blanc et au delà.

Il était dit, cependant, que deux jours plus tard M™® Thesiger entendrait parler d'une façon plus précise de ce message. C était après dîner. EUe était assise , par un beau clair de lune, dans le jardin avec sa fiUe. Derrière elles s'élevait la muraille des montagnes, silencieuses et ombrées ; en face, elles voyaient les lumières de la petite ville et entendaient le tapage de ses rues pleines de monde. Entre la ville et les montagnes, à côté de l'hôtel, s'étendait ce jardin de pelouses et d'arbres, où la

lumière de la lune se reposait en nappes brillantes ou bien glissait entre les feuilles des branches. On y jouissait également du silence des montagnes et du bruit de la ville, car un murmure de voix y était perceptible ça et là, et sous les ombres des arbres, on pouvait voir le fugitif éclat des toilettes claires et le feu des cigares brillants d'un éclat momentané.

Un garçon traversa le jardin apportant quelques lettres à M"^^ Thesiger. Ainsi qu'à l'ordinaire, il n'y avait rien pour Sylvia, car elle n'avait pas d'amies et quoique parfois des hommes lui écrivissent des lettres, elle s'abstenait de leur répondre.

Une lampe brûlait non loin de là. M^^ Thesiger ouvrit ses lettres et se mit à les lire. A mesure qu'elle les avait parcourues, elle les rejetait sur la table. Il y en avait une qui lui déplut, et l'ayant remise dans son enveloppe, elle la jeta si vivement de côté que la lettre glissa de la table de fer et tomba aux pieds de Sylvia. Celle-ci se baissa pour la ramasser. Elle était tombée l'adresse en-dessus.

— C'est de mon père.

M™® Thesiger tressaillit en levant les yeux. C'était la première fois que Sylvia lui eût jamais parlé de son père. Elle eut un regard d'ennui.

— Eh bien ? demanda-t-elle.

— Je veux aller le trouver.

Sylvia avait parlé très simplement, avec douceur, fixant sur sa mère ce regard cakne et énigmatique qui trahissait si peu les pensées qu'il voilait. Sa mère se détourna, un peu effrayée. Elle ne

répondit pas tout de suite, mais sous le fard qui la recouvrait, sa figure semblait hagarde et vieillie sous la lumière blanchâtre et elle porta la main à son cœur. Quand elle put parler, sa voix tremblait.

— Vous n'avez jamais vu votre père. Il ne vous a jamais vue. Nous nous sommes séparés avant votre naissance.

— Mais il vous écrit.

— Oui, il m'écrit, et en dépit de ses efforts, elle ne put tout à fait cacher un accent de mépris dans sa voix.

Elle ajouta avec une pointe de cruauté : — Mais il ne parle jamais de vous. Jamais il n'a une seule fois demandé de vos nouvelles, non, pas une seule fois.

Sylvia jeta un regard de regret sur la lettre, mais sa résolution n'était pas ébranlée.

— Mère, je désire aller à lui, répéta-t-elle. Ses lèvres tremblaient un peu, et la voix étranglée, retenant un sanglot, elle ajouta : — Je suis très malheureuse ici.

C'était chose si rare d'entendre Sylvia se plaindre que sa mère en fut étrangement remuée. Il y avait, en outre, un ton de profonde désolation dans son attitude. Pendant la durée d'un éclair, M™® Thesiger fut transportée aux jours passés dont le souvenir lui était à la fois une souffrance et un reproche. Un certain petit village, au-dessous du White Horse, sur les Dorsetshire Downs se leva devant ses yeux. Elle entendait presque le fuisseau du moulin babiller près d'elle. Elle était née dans

ce village de Sutton Poyntz, et elle y était revenue, rappelée pour quelque temps par le pays natal et sa propre jeunesse, y donner naissance à Sylvia. Ces mois faisaient comme une sorte de verte oasis dans sa vie. Elle s'était reposée là, dans une ferme, après une période très agitée, avec la musique de l'eau courante nuit et jour dans son oreille, un jardin de pelouses et de fleurs enfermé de hauts murs autour d'elle, les Downs et leurs vallons pleins d'ombre, les pentes brunes dénudées s' élevant de ses pieds mêmes. Elle ne pouvait s'empêcher de penser à cette période fugitive de paix et de tranquillité et sa voix s'adoucit en répondant à sa fille.

— Nous ne nous entendons paj, Sylvia, dit-elle avec un rire forcé. Je sais cela. Mais après tout, seriez-vous plus heureuse avec votre père, en admettant qu'il voulût vous garder avec lui. Vous ne manquez de rien ici, vous avez de la toilette, des distractions, de la compagnie. Essayez d'être plus sociable.

Mais Sylvia secoua la tête.

— Je ne puis pas continuer ainsi, dit-elle lentement, je ne le puis pas, ma mère. Si mon père ne veut pas de moi, je verrai ce que je puis faire. Je sais que je ne puis faire grand chose, je ne connais rien. Mais je suis trop malheureuse ici. Je ne puis endurer la vie que nous menons, sans foyer, sans... respect...

Sylvia n'avait pas eu l'intention d'employer cette expression. Elle lui avait échappé à son insu. Elle s'arrêta court et tourna les yeux vers

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sa mère ; ils étaient très brillants, car la lumière de la lune s'y réfléchissait sur des larmes. Mais toute tendresse avait disparu de la figure de sa mère, qui s'était endurcie en un moment, et sa voix avait une inflexion mauvaise en lui demandant :

— Pour quelle cause pensez-vous que votre père et moi nous sommes quittés. Allons, dites-le moi 1

Sylvia détourna la tête.

— Je n'y pense pas, dit-elle doucement, je ne veux pas y penser. Je crois qu'il vous a quittée parce que vous ne vous accordiez pas non plus.

— Oh, il m'a quittée, croyez-vous. Ce n'est pas moi qui l'ai laissé ? Alors, pourquoi m'écrit-il ?

La dureté de sa voix augmentait à chaque parole.

— Je suppose que c'est parce qu'il est bon, et à cette simple explication, la mère de Sylvia éclata d'un rire amer. Sylvia s'assit, remuant le gravier du bout de sa pantoufle.

— Ne faites pas cela 1 cria sa mère irritée, puis tout à coup elle posa une question qui fit tressaillir la jeune fille.

— Avez- vous rencontré quelqu'un, la nuit dernière, sm* la montagne, à l'auberge ?

Le visage de Sylvia se couvrit d'une rougevu:, que la clarté de la lune cacha.

— Oui, dit-elle.

— Un homme ?

— Oui.

— Qui est-ce ?

— Le capitaine Chayne. Il était à l'hôtel toute la semaine dernière. C'est son ami qui a été tué sur le glacier des Nantillons.

— Étiez-vous seuls dans l'auberge, vous et lui ?

— Oui.

— Est-ce qu'il connaît votre père ?

Sylvia fixa un regard étonné sur sa mère.

— Je ne sais pas. Je suppose que non. Comment le connaîtrait-il ?

— Ce ne serait pas impossible, répliqua M™* Thesiger. Puis elle s'accouda sur la table. — C'est lui qui vous a mis dans la tête ces idées de partir, de me quitter. Elle faisait une accusation plutôt qu'une question et d'un ton courroucé.

— Non, ma mère, répondit Sylvia. Il ne m'a pas dit un mot de vous. Depuis longtemps, l'idée avait germé dans mon esprit, et aujourd'hui,... elle leva la tête et se retournant légèrement regarda en haut, là où, juste derrière elle, les pics de glace des Aiguilles du Midi et de Blaitière s'élançaient dans la clarté de la lune, aujourd'hui, je suis à bout. Je sens qu'il faut que je m'en aille. Je le regrette, mère.

— Le message des montagnes, ricana sa mère. Sylvia répondit tranquillement :

— Oui.

— Très bien, dit M™^ Thesiger.

Elle avait été profondément blessée par les paroles de sa fille, par son désir de s'en aller, et si elle retardait son consentement, c'était surtout par envie de punir Sylvia. Mais la pensée lui vint que la punition

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serait bien plus complète si elle la laissait partir. Elle eut un sourire cruel en regardant le pur et doux visage de sa fille. Et après tout, elle-même serait libre, affranchie de l'inconsciente rivalité de Sylvia, affranchie de la concurrence de sa fraîcheur et de sa jeunesse, libérée des reproches de ses yeux graves.

— Très bien, vous irez retrouver votre père. Mais ne l'oubUez pas ! Vous avez fait votre choix. Xe revenez pas pleurnicher près de moi, car je ne vous reprendrais pas, dit-elle brutalement. Vous partirez demain.

Elle retira la lettre de l'enveloppe, mais sans la montrer à sa fille.

— Je ne porte pas le nom de votre père, dit-elle. Je ne l'ai jamais porté depuis, et le cruel sourire reparut sur ses lèvres, depuis qu'il m'a quittée, comme vous dites. Il s'appelle Garratt Skinner, et il habite une petite maison dans Hobart Place. Oui, vous partirez demain pour votre nouvelle demeure.

Sylvia se leva.

— Merci» dit-elle, donnant à sa mère un regard de regret qui semblait demander pardon. Mais elle ne se rapprocha pas. Elle se tenait tristement en face de sa mère qui ne fit aucune avance.

— Eh bien ? demanda-t-elle de sa voix dure et froide.

— Merci, ma mère, répéta Sylvia, et elle regagna lentement la porte de l'hôtel. Elle jeta un coup d'œil aux montagnes. Les flèches acérées de rocher.

les pinacles de glace étincelants se dressaient, semblant rêver au clair de la lune et des étoiles. La grande détermination était prise. Elle supplia le ciel de lui accorder un peu de leur calme, quelque chose de leur orgueilleuse indifférence pour l'orage comme pour la clarté du soleil, pour la solitude comme pour la compagnie. Elle monta à sa chambre et se mit à faire ses malles. Et pendant qu'elle était ainsi occupée, les larmes lui montèrent aux yeux et coulèrent lentement sur ses joues.

Pendant ce temps-là sa mère était assise dans le jardin. Ainsi donc Sylvia cherchait un foyer ; elle ne pouvait plus endurer la vie quelle menait avec sa mère. Dans l'éloignement, un orchestre jouait ; les rues, là-bas, étaient bruyantes comme un fleuve en pleine crue, sous les arbres du jardin, ici, les gens causaient tranquillement.

jyjme Xhesiger] était assise, un petit sourire de vengeance sur la figure. Sa rivale allait être punie. C'est elle, M™^ Thesiger, qui avait quitté son mari, et non pas lui qui l'avait fuie. Elle parcourut la lettre qu'elle avait reçue de lui dans cette soirée. C'était une pressante demande d'argent. Elle ne lui en enverrait pas. Elle se demanda comment il recevrait le présent d'une fille à la place.

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