‹ L'eau viveChapitre 12 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Sylvia ne fut tirée de son sommeil que par l'arrivée de la servante qui lui apportait son thé ;

elle apprit qu'il était huit heures. Quand elle descendit à la salle à manger, son père s'y trouvait déjà. Elle scruta son visage qui ne portait pas le moindre signe d'une nuit écourtée ou agitée. Son cœur en ressentit un grand soulagement. Garratt Skinner l'accueillit avec un sourire affable :

— Avez-vous bien dormi, Sylvia ?

— Pas très bien, père, répondit-elle, continuant à l'observer. Je me suis éveillée trop tôt.

Rien de plus naturel ni de plus aisé que la réponse qu'il lui fit.

— Cependant vous paraissez avoir un bon sommeil. Changement de maison, je suppose, Sylvia.

— Ce sont plutôt les voix que j'ai entendues dans cette maison, répondit-eUe.

— Quelles voix ?

La face de Garratt Skinner s'assombrit.

— Est-ce que ces garçons-là seraient restés si tard? demanda-t-il avec ennui. Quelle heure était-il quand ils vous ont éveillée.

— Juste avant cinq heures.

L'expression de déplaisir de Garratt Skinner s'accentua.

— C'est trop fort, s'écria-t-il. Je les ai quittés pour aller me coucher. Mais ils m'avaient donné leur parole de ne rester qu'une autre demi-heure. Je suis très contrarié, Sylvia. Et pendant qu'elle versait le thé, il continua : — Je parlerai sérieusement à Barstow. C'est réellement insupportable.

Garratt Skinner déjeuna l'œil fixé sur la pendule,

et aussitôt que l'aiguille marqua neuf heures moins cinq, il se leva de table.

— Il faut que je parte. Les affaires, ma chérie. Il fit le tour de la table pour s'approcher d'elle et doucement lui posa la main sur l'épaule. Ah, c'est un grand changement Sylvia, que d'avoir une fille jeune, fraîche et jolie assise en face de soi à déjeuner, un bien grand changement. Aussi vais- je abréger mon travail aujourd'hui en votre honneur. Je reviendrai vous chercher et nous irons quelque part déjeuner ensemble.

Il parlait avec toute apparence de sincérité, et Sylvia qui le regardait en face fut émue de ses paroles. Il lui sourit de ce même sourire captivant qui était celui de la jeune fille, la regardant bien en face avec cette expression de franchise et de bonne humeur qui était caractéristique chez Sylvia.

— J'ai vécu solitaire pendant un bon nombre d'années, dit-il, trop solitaire. Je suis heureux que ces années soient passées. Et cette fois, il fit ce qu'il s'était retenu de faire la veille au soir, il se baissa et déposa un baiser sur son front. Puis il sortit de la salle, prit son chapeau et, sortant de la maison, en ferma la porte derrière lui. Il appela un cab qui passait et en y prenant place, il dit au cocher : — A la London and County Bank, Victoria street, et adressant un affectueux signe de la main à sa fille qui se tenait derrière la croisée, il s'éloigna.

Il revint à une heure, dans la même heureuse disposition d'esprit. Sylvia avait passé la matinée à enlever les cerises et les roses superflues de son

plus beau chapeau et à rendre sa robe de fillette plus simple et plus en harmonie avec son âge. Garratt Skinner la considéra avec orgueil.

— Venez, dit-il, le cab nous attend.

Pour un homme pauvre, il semblait à Sylvia qu'il se souciait peu de la dépense. Ils s'arrêtèrent au Savoy Hôtel et déjeunèrent en plein air sous là rotonde, un massif de fleurs d'un côté de leur table, les fenêtres du grill-room de l'autre. La journée était chaude, les trottoirs fondaient sous un soleil brûlant ; une poussière sèche, s'élevant du pavage en bois, poudrait ceux qui passaient dans le Strand. Ici, dans ce lieu frais et à l'ombre, le père et la fille déjeunaient gaiement en tête à tête. Garratt Skinner eut le tact de ne faire à sa fille aucune question sur sa mère, ni sur la façon dont elles s'arrangeaient ensemble. Il parlait légèrement de choses sans importance, et de temps en temps lui faisait remarquer quelque grand personnage ou une actrice élégante qui entrait dans l'hôtel ou en sortait. Il était de bonne compagnie quand il le voulait, et ce matin-là il le voulait. Ce ne fut que lorsque le café fut servi et qu'il eut allumé un cigare qu'il ramena la conversation sur eux-mêmes, non pas sur un ton paternel, mais plutôt comme un camarade s'entretenant avec un autre. C'était là son grand avantage aux yeux de Sylvia. Sa mère la tenait à l'écart ou la traitait comme une enfant. Elle ne pouvait qu'être gagnée par un père qui lui exposait ses plans et lui demandait aussi bien sa critique que son assentiment. Les soupçons de la

veille s'envolèrent en fumée ou tout au moins ils furent si bien endormis qu'ils auraient pu n'avoir jamais existé.

— Sylvia, dit-il, je trouve que Londres en août est trop chaud surtout par un mois d'août comme celui-ci. Je ne veux pas vous voir perdre vos fraîches couleurs, et d'ailleurs, je n'ai pas pris de vacances depuis longtemps. Ce n'est pas bien tentant pour un homme solitaire de partir tout seul.

C'était la seconde fois de la journée qu'il en appelait à sa fille au sujet de sa solitude ; ce ne fut pas en vain. Elle commençait même à se sentir prise de remords de l'avoir laissé si longtemps dans l'abandon. Il s'éveillait en elle un sentiment • de pitié quasi -maternelle pour son père. EII2 ne s'arrêta pas un instant à la pensée qu'il ne l'avait jamais envoyé chercher ; qu'il ne lui avait jamais témoigné un atome d'intérêt jusqu'à ce qu'ils se fussent trouvés face à face.

— Mais puisque vous voilà, continua-t-il, eh bien, mes affaires ont été assez bonnes dernièrement et je crois que nous pourrions prendre un petit congé ensemble, dans quelque viUage tranquille près de la mer. Vous ne connaissez rien de l'Angleterre. J'y ai réfléchi toute la matinée. Il n'y a pas de province plus belle ou plus caractéristique que le Dorsetshire. Et puis, c'est là que vous êtes née. Que dites-vous de trois semaines en Dorsetshire ? Nous descendrons pour quelques jours à un hôtel à Weymouth et de là nous cherche-

— Père ! s'écria Sylvia se penchant vers lui, les yeux brillants de joie. Oh, ce serait splendide ! Vous et moi, tous les deux seuls.

— Heu... pas tout à fait, répondit-il lentement, et comme il voyait sa fille se rejeter en arrière avec une moue de désappointement, il secoua la cendre de son cigare et à son toiu s'accouda sur la table.

— Sylvia, il faut que je vous parle sérieusement, dit-il, et il jeta un rapide coup d'œil autour de lui pour s'assurer que personne ne les écoutait. J'aimerais beaucoup qu'une certaine personne nous accompagnât.

Sylvia ne répondit pas. Son visage était grave et très calme, ses yeux se reposèrent sur lui sans rien trahir de sa pensée.

— Vous avez deviné de quelle personne je veux parler ?

Sylvia garda le silence.

— Oui ? C'est de Wallie Hine, continua-t-il.

Les soupçons qui sommeillaient dans son esprit se réveillèrent brusquement. EUe craignait d'entendre la suite. EUe regarda au dehors, par l'entrée de la cour, le Strand baigné de lumière. La brillante perspective que sa lumineuse imagination y avait créée une minute auparavant, transformant la rue poudreuse en champs de blé et en bruyères pourpres, les omnibus en grands carrosses traînés par des chevaux aux sonnettes musicales, tout s'était assombri. Une profonde horreur s'était emparée d'elle. Mais elle ramena tranquillement son regard sur la figure de son père et attendit.

— Sa présence nous gâtera peut-être un peu notre plaisir, continua Garratt Skinner d'un ton dégagé. Vous n'avez pas été sans voir, la nuit dernière, ce qu'est Wallie Hine, un jeune homme faible, sot, ayant à peine une demi-instruction, gauche, dépourvu des grâces de l'esprit ou du corps et dans les mains de deux coquins.

Sj^lvia tressaillit et elle se pencha en avant, un visible étonnement dans ses yeux sombres.

— Oui, c'est la vérité, Sylvia. Il a hérité de quelque argent et il est tombé entre les mains de deux fripons qui le mènent par le bout du nez. Ma pauvre enfant, s'écria-t-il, donnant soudain Hbre cours à ses sentiments, vous devez avoir trouvé hier soir que vous étiez en étrange et fâcheuse compagnie. J'en suis peiné pour vous et pour moi-même aussi. Toute la soirée je me disais : Je me demande ce que ma petite fille pense de moi. Mais je n'y pouvais rien. Je n'avais pas le temps de vous donner des explications. Il me fallait rester tranquille, vous sachant malheureuse, certain que vous me méprisiez pour la compagnie que je recevais.

Sylvia rougit comme une coupable.

— Moi ? vous mépriser ? Non, père, dit -elle d'un ton d'excuse. J'ai vu de suite combien vous leur étiez supérieur.

— Que vous me blâmiez, alors, interrompit Garratt Skinner avec un sourire indulgent ; il n'était nullement offensé. Disons que a^ous me blâmiez. Et c'était très naturel, à en juger par les apparences. Et vous ne pouviez juger que sui" les apparences.

En prenant ainsi la défense de Sylvia contre les reproches qu'elle aurait pu s'adresser, il réussissait à lui faire sentir davantage combien ses jugements avaient été téméraires et qu'elle aurait dû réserver son opinion, qu'elle avait manqué de foi, quand elle aurait dû en montrer davantage. Mais il voulut lui épcirgner une plus grande confusion. — J'étais si fier de vous que je ne pouvais qu'en éprouver plus de souffrance ; quoi qu'il en soit, n'en parlons plus. Et chassant d'im geste de la main ce petit malentendu, il reprit :

— Eh bien, j'ai un faible pour Wallie Hine. Pourquoi ? je n'en sais rien, peut-être est-ce parce qu'il est si dénué de caractère, parce qu'il a si grand besoin de la présence d'un mentor à ses côtés. On ne peut, après tout, s'expliquer à soimême ses propres sentiments ni ses affections. La logique et le raisonnement n'ont rien à y voir. En votre qualité de femme, vous devez le savoir. Et comme j'ai un penchant pour ce garçon, j'ai essayé de faire ce que je pouvais pour lui. Il ne m'eût été d'aucun secours de fermer ma porte à Barstow et à Archie Parminter. Ils ont pris trop d'empire sur le pauvre nigaud. C'eût été fermer ma porte à WaUie Hine également. Non, le seul plan était de leur faire bon accueil à tous, de jouer le jeu de Parminter, qui lui fait connaître la ville, et celui de Barstow, qui le flatte grossièrement et de le détacher, graduellement s'il était possible, de ses compagnons, avant qu'ils ne l'aient dépouillé complètement. C'est pourquoi quand vous êtes

arrivée vous avez dû assister à cette malheureuse soirée. Bien entendu, j'étais absolument certain que vous ne me prêteriez pas de mauvais desseins sur Wallie Hine, autrement, je les aurais tous jetés à la porte.

Il riait en parlant ainsi, rejetant loin de lui, semblait-il, une incroyable supposition. Mais il la regardait avec persistance tout en souriant. Le visage de Sylvia était devenu pourpre, ses yeux pour la première fois quittèrent le visage de son père, et elle baissa la tête. Cependant, Garratt Skinner sembla ne pas remarquer son extrême confusion.

— Vous vous rappelez, continua-t-il, que j'ai essayé au commencement de les empêcher de jouer. Je cédai à la fin, parce qu'il était clair que si je ne cédais pas, ils iraient jouer ailleurs, tandis qu'en tous cas je pouvais exiger qu'ils s'en tinssent à de faibles enjeux dans ma propre maison. J'aurais dû rester, je le crains, jusqu'à leur départ. Je me le reproche un peu. Mais je n'avais pas l'idée qu'ils resteraient si tard. Êtes-vous sûre que ce soient leurs voix que vous ayez entendues et non celles des domestiques ?

Il lui fit cette question d'un ton dégagé, mais ses yeux, la regardant trop fixement, démentaient l'inflexion de sa voix.

— Tout à fait sûre, répondit-elle. i

— Vous pouvez vous être trompée.

— Non, car je les ai vus.

Garratt Skinner se couvrit la bouche de sa

main ; il semblait à Sylvia qu'il souriait, et en dépit d'elle-même le soupçon revint l'aiguillonner. La mettait-il simplement à l'épreuve pour voir si elle dirait la vérité ? Savait-il qu'elle avait descendu l'escalier ce matin à cinq heures ?

Elle chassa bien vite le doute, se rappelant les reproches qu'elle s'était adressés à cette même table. S'il était \Tai que son père sût qu'elle était descendue, eh bien c'est que Barstow ou Parminter le lui avaient dit dans la matinée. Et s'il avait vu l'autre ce matin, alors toute sa conversation avec elle, dans ce lieu frais et tranquille, n'aurait été qu'une hypocrisie soigneusement préparée. Non, elle ne voulait pas y croire.

— Vous les avez vus ? s'écria-t-il. Expliquez-moi comment.

Elle lui raconta toute l'histoire, comment elle avait descendu l'escalier, ce qu'elle avait vu, penchée sur la balustrade, et comment Parminter s'était retourné.

— Pensez-vous qu'il vous ait aperçue ? demanda son père.

Sylvia le regarda attentivement. Il semblait attendre sa réponse avec une anxiété mal dissimulée.

— Je pense qu'il a vu que quelqu'un était là, mais je ne saurais dire s'il sait que c'était moi.

Garratt Skinner resta un moment silencieux, tirant rageusement de courtes bouffées de son cigare.

— Je donnerais tout au monde pour que cela

ne fût pas arrivé, dit-il, les sourcils froncés. Je n'ai pas le moindre doute que les feuilles sur les quelles le pauvre Hine essayait d'écrire n'aient été des billets à ordre. Dieu sait ce qu'il a pu perdre.

— Je le sais, dit Sylvia, il a perdu douze mille francs.

— Pas possible, cria Garratt Skinner, avec tant de violence que les gens qui déjeunaient aux tables voisines levèrent la tête, tout surpris.

— Oh non I Sylvia, je ne peux pas le croire. En disant cela, il baissa la voix comme pour la supplier de revenir sur ses paroles, si profondément atterré était-il à la pensée que Walter Hine eût pu être filouté de tant d'argent dans sa propre maison.

— Douze mille francs, quatre cent quatre-vingts livres, répéta Sylvia, appuyant sur ses mots.

Garrat Skinner se raccrocha à une pensée rassurante.

— Ce ne sont. Dieu merci, que des billets, c'est une consolation. On peut en arrêter le paiement. Car il a été volé, je vous le dis, il a été volé.

— M. Hine ne signait pas un billet. Il écrivait un chèque et M. Parminter lui guidait la main pour tracer la signature.

Garratt Skinner se laissa retomber sur sa chaise abasourdi, regardant autour de lui comme s'il se fût attendu à voir les murailles s'écrouler.

— Mais cela est presque un faux, murmura-t-il d'un ton rempli d'horreur. Guider la main d'une homme trop ivre pour écrire. Je savais qu'Archie

Parminter était un assez joli coquin, mais je n'aurais jamais cru qu'il fût tombé si bas. Je ne suis pas bien sûr qu'on ne puisse le traduire devant les tribunaux pour faux. Et semblant se remettre un peu du choc qu'il venait d'éprouver :

— Mais vous n'êtes pas certaine de ce que vous avancez, Sylvia. Ce ne sont que des suppositions que vous exprimez. Oui, des suppositions.

— Non, répondit-elle. Je vous ai dit que le plancher était couvert de morceaux des papiers sur lesquels M. Hine avait essayé d'écrire.

— Oui.

Il se produisit alors un changement indéfinissable dans la physionomie de Garratt Skinner. Il se pencha en avant, la bouche dure, les yeux fixes. On aurait presque pu croire que, pour la première fois pendant ce déjeuner, il était réellement anxieux, réellement troublé.

— Eh bien, ce matin quand je suis descendue, j'ai remarqué que le tapis avait été balayé ; les papiers avaient disparu. Mais un des morceaux froissés se voyait à demi caché sous le devant de foyer et je l'ai ramassé, c'était un chèque.

— L'avez-vous conservé, Sylvia ? le possédezvous encore ? Et la voix de Skinner, par son assurance tranquille, était en complet accord avec l'expression de sa physionomie.

— Oui, je l'ai encore. Et Sylvia, ouvrant le petit sac qu'elle portait suspendu à son bras, en retira la feuille de papier qu'elle déplia et étendit sur la table, devant lui. Le recto était de couleur rose.

i6o L'EAU VIVE

— C'est un chèque de quatre cent quatre-vingts livres sterling sur la London and County Bank, Victoria Street, dit -elle.

Garratt jeta un coup d'œil sur le document, et vit la signature mal assurée et incomplète de Walter Hine au bas dans le coin à droite. Parminter avait conduit sa main jusqu'à la dernière lettre du prénom, avant de déchirer le chèque qu'il avait ensuite rejeté. Le montant avait été inscrit dans le corps du chèque de la main de Barstow.

— Il vaut mieux que vous me le remettiez, Sylvia, dit-il, et ses doigts s'agitaient fébrilement sur la nappe. Ce chèque pourrait être un danger si Parminter venait à se douter de son existence. Vous ferez mieux de me le confier.

Il se pencha, prit doucement le papier posé devant elle, et le mit soigneusement dans sa poche.

— Vous voyez maintenant qu'il y a plus de raisons que jamais pour que nous arrachions WaHie Hine à l'influence de ces deux hommes. Il mène une mauvaise vie ici. Trois semaines à la campagne changeront ses pensées. Voulez-vous faire ce sacrifice, Sylvia? Ce serait une bonne action. Vous voyez bien qu'il ne sait pas se conduire.

— Très bien ; invitez-le, mon père.

Garratt Skinner s'approcha d'elle et lui caressa la main.

— Merci, ma chère enfant. C'est une affaire entendue. Je propose que vous et moi, nous par-

" LE PÈRE COMMET UNE ERREUR i6r

tions cet après-midi. Pouvez-vous vous arranger pour cela? Nous pourrions prendre le train de quatre heures à la gare de Waterloo, si vous rentriez maintenant faire vos malles et dire à la servante de préparer la mienne. Je vais donner un coup d'œil à mes affaires et je passerai à la maison à temps pour vous y prendre avec les bagages.

Il se leva de table, et appelant un cab, y fit monter Sylvia. Puis après avoir suivi des yeux la voiture qui descendit le Strand et tourna dans la direction de sa demeure, il revint à sa table et demanda l'addition. En attendant que le garçon la lui apportât, il alluma une allumette et tirant de sa poche le chèque froissé, il y mit le feu, le tenant par un coin entre ses doigts jusqu'à ce que la flamme l'eût consumé entièrement. Alors il le laissa tomber dans son assiette et le réduisit en cendres avec sa fourchette.

— Quelle imprudence, se dit-il à lui-même. Avoir laissé ce papier traîner, sous le coin du tapis. Vraiment, c'est impardonnable.

Il régla l'addition et prenant son chapeau, sortit flâner dans le Strand. La négligence avec laquelle le chèque avait été laissé sous le tapis du foyer n'était pas, cependant, la seule faute commise dans cette affaire. A un certain moment, Garratt Skinner avait imprudemment souri et sa main n'avait pas caché assez vivement le sourire qui, en dépit de la volonté de Sylvia, restait comme incrusté dans la pensée de la jeune fille pendant

i62 L'EAU VIVE

son retour à la maison. Elle essayait de lui donner un sens plaisant, mais quoiqu'elle fît, il gardait son vrai caractère dans son esprit. Il y restait comme un souvenir haïssable, le sourire d'un homme qui s'était joué d'elle.

Page 1