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CHAPITRE XII

LA MAISON DE l'eAU VIVE

Une semaine plus tard, par une après-midi ensoleillée, Sylvia et son père se promenaient en voiture a.u nord de Weymouth, entre les marais et la baie. Sylvia était silencieuse et regardait autour d'elle comme pour découvrir quelque chose.

— J'ai eu de la chance, Sylvia, lui avait dit son père; je me suis assuré, pour la durée de nos vacances, la maison même dans laquelle vous êtes née. J'ai eu du mal à y arriver, mais j'avais résolu de l'avoir si la chose était possible, car j'avais l'idée que vous en seriez heureuse. Cependant, nous ne la verrons que lorsque tout sera prêt pour vous y recevoir.

Il y avait là une gentillesse et une délicatesse de pensée qui étaient allées au cœur de la jeune fille. Son père avait parlé avec un sourire de tendresse. Assurément, l'affection seule pouvait l'avoir inspiré, et elle le remercia avec gratitude. Et maintenant ils étaient en route pour prendre possession de la chère résidence. Une petite maison blanche retirée, bâtie au pied d'ime colline au

milieu d'un bouquet d'arbres et tournée vers la baie, frappa la vue de Sylvia. Était-ce la maison, se demanda-t-elle ? La voiture tourna vers l'intérieur du pays et dépassa l'habitation blanche ; un demimille plus loin elle tourna encore vers l'est sur la route de Warcham, suivant la vallée qui longe parallèlement la mer. Ils remontèrent la côte longue et raide qui mène à Osmington, jusqu'à ce qu'ils rencontrassent à gauche une route étroite bifurquant vers les Downs entre des haies d'aubépine. La route plongeait dans un creux où se nichait un petit village. Une rangée de chaumières blanches, aux fenêtres à carreaux garnis de plomb, s'allongeait sur une chaussée dallée, bordée de phlox pourpres et élevée au-dessus du niveau de la route. Plus loin, le toit d'un moulin s'élevait parmi les arbres et dans une éclaircie on pouvait voir la roue massive toute noire contre le mur jaune. La voiture s'arrêta devant une maison en bordure et Garratt Skinner descendit,

— Nous voici arrivés, dit-il.

C'était une petite maison carrée, de l'époque des rois Georges, bâtie de vieille brique d'un rouge sombre. On y entrait par le côté, et les grandes fenêtres des pièces du rez-de-chaussée, descendant au niveau du sol, donnaient sur un large jardin entouré de murs élevés d'où une petite porte pratiquée dans le mur sous une voûte de brique livrait un second passage sur la route. Sylvia parcourut le jardin en tous sens. Si elle n'avait jusque-là rencontré que peu de gens allant de

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pair avec les délicates créations de ses rêves, ici du moins se trouvait une demeure où ces compagnons idéals auraient pu se réunir dans un cadre assorti. De grands ormes et des hêtres majestueux pliaient sous le poids de leur feuillage jusque sur la pelouse émaillée de mille fleurs, et à la droite de la maison s'étendait un spacieux verger où se voyaient, régulièrement plantés, des arbres aux branches tordues chargées de pommes dont la couleur verte tournait au rouge. Le ruisseau du moulin passant sous une arche bâtie sous la route et sous le mur coulait, rapide, entre des rives verdoyantes, à travers le jardin et le verger, chantant dans sa course folle. Un quelque chose du charme d'autrefois répandu par tout ce vieux jardin ; une sorte d'arôme des jours passés, rappelant le vague parfum de fleurs séchées dans une pièce longtemps close, semblait s'en exhaler, et Sylvia marchait sur la pelouse, le cœur rempU de joie.

L'intérieur de la maison ne la charma pas moins. C'était un lieu où tout était coins et recoins ; le plancher était de niveaux si variés qu'elle ne pouvait passer d'une pièce dans une autre sans monter ou descendre une marche. Sylvia visita la maison, avec un certain recueillement. C'est là qu'elle était née, et il lui semblait pénétrer jusqu'au mystère de son existence. Par cette soirée d'été, les fenêtres de chaque chambre étaient grand ouvertes et ainsi dans chaque pièce comme elle montait et descendait, elle entendait la hquide

musique de l'eau courante, tantôt confuse comme un mélodieux murmure, tantôt aussi perlée que la cascade d'un rire d'enfant, nulle part bruyante et partout perceptible. Elle était née dans une de ces chambres. Dans une de ces chambres, sa mère avait dormi pendant les semaines qui avaient précédé sa naissance, écoutant cette mélodieuse harmonie avant de s'endormir, la réentendant à son réveil. Sylvia comprenait maintenant pourquoi elle avait toujours rêvé du murmure de l'eau vive. EUe se demandait dans quelle chambre elle était née. Elle cherchait à se remémorer quelque coin de la maison, quelque recoin du jardin enclos de murs, et l'impossibilité dans laquelle elle se trouvait d'y parvenir éveillait en elle un sentiment étrange, presque surnaturel. Elle était revenue dans une maison où elle avait vécu, devant un décor que ses yeux avaient déjà regardé, à des sons qui avaient déjà frappé ses oreilles et tout lui était aussi nouveau et étrange que si elle venait d'en franchir le seuil pour la première fois. Et cependant cet environnement auquel sa mémoire ne pouvait se reporter, avait certainement modifié son existence, lui avait donné ce don particulier, cette conscience permanente du bruissement d'eau vive qui faisait partie de sa nature même. Elle ne pouvait détacher sa pensée de cette révélation de ce passé si lointain, et en continuant sa promenade dans l'ombre tombante de la nuit, elle relia ce passé à un avenir inconnu comme nous le verrons par la suite.

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En franchissant le seuil de la bibliothèque où son père était assis, elle vit qu'il avait un télégramme à la main.

— Wallie arrive demain, ma chère, dit-il.

La physionomie de Sylvia prit une expression de regret. — C'est dommage, dit-elle, c'est grand dommage. Il aurait été si agréable de rester seuls.

La joie des premières impressions l'avait quittée, une fois de plus elle se retrouvait dans les ténèbres. Il y avait dans sa voix un appel plaintif à l'affection, à l'amour, dont elle avait été privée toute sa vie et qu'elle désirait si ardemment. Elle resta près de la porte, les lèvres tremblantes et les yeux mouillés de larmes. Elle avait conservé dans son aspect, un quelque chose d'enfantin, qui rendait difficile de refuser ce que ses lèvres demandaient. En ce moment elle semblait être un enfant sur lequel les choses pesaient lourdement, longtemps avant que son temps de souffrance ne fût arrivé. Elle donnait l'impression désolée d'une enfant sans mère.

Garratt Skinner lui-même, tout endurci qu'il fût, s'agita dans son fauteuil en proie à un certain malaise : il était ému. — Moi aussi je le regrette, dit-il avec douceur, nous en prendrons notre parti le mieux possible. A nous deux — et il se prit à rire d'un petit rire gai, comme pour écarter sa compassion temporaire — nous apprendrons à ce pauvre Wallie à se conduire.

Sylvia ne put lui répondre, même par un sourire, mais elle s'inclina légèrement et svu: son

visage, dans toute son attitude, se répandit une expression de patience résignée. Elle se retourna et ouvrit la porte, et tout en l'ouvrant, le dos tourné à son père, elle dit simplement de sa voix claire et tranquille : — Très bien, et disparut dans l'escalier pour monter à sa chambre.

Ce pouvait être, après tout, la bonté naturelle à son père qui l'avait poussé à inviter Wallie Hine à venir les rejoindre. Elle se le répétait et avec d'autant plus de persistance qu'elle sentait la faiblesse de son argument. Il se pouvait que son père fût bon. Il avait été aux petits soins pour elle pendant la semaine qui venait de s'écouler, plein de ces attentions délicates qui vont au cœur des femmes. Ayant vu qu'elle aimait les fleurs, il avait engagé un jardinier pour la durée de leur séjour, et il avait montré, dans un cas particulier, une compassion surprenante pour une classe d'hommes avec laquelle il ne pouvait assurément avoir rien de commun, les condamnés de la prison de Portland. Ce trait était resté gravé dans son esprit et plus tard, elle devait en parler, sans savoir la gravité des conséquences qui en découlaient. Elle pensait uniquement à la bonté de l'action de son père, et pendant toute la première semaine du séjour de Hine, cette pensée ne la quitta jamais. Elle était sur ses gardes, mais rien ne se produisit qui pût faire naître le moindre soupçon. Les cartes étaient bannies de la maison, on y buvait peu et tout le monde se couchait de bonne heure. Gaxratt Skinner se reposait entièrement sur sa fille du

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soin de distraire son hôte, et quoique une fois il les eût menés tous deux par la grande Down à Dorchester et qu'ils en fussent revenus à une allure qui avait absolument fourbu les deux jeunes gens, il préférait, la plupart du temps, fumer sa pipe dans un hamac suspendu aux arbres du jardin, un roman à sa portée. Le jour qui suivit cette expédition, il traînait légèrement la jambe dans le jardin, se frottant les muscles de la cuisse.

— Vous allez être obligée de vous occuper de Wallie, ma chère, dit-il. L'âge commence à peser sur moi. D'ailleurs, il apprendra plus avec vous du tact et des manières qui lui font défaut, qu'avec un homme rude comme je le suis. Et il ne vint pas à l'esprit de Sylvia qui était d'une bien trop grande modestie, qu'il pût avoir, en les mettant ainsi ensemble, d'autre intention, que ceUe de se débarrasser du soin d'exercer les devoirs de l'hospitalité envers un hôte avec lequel il avait, en définitive, peu d'affinité.

Mais la semaine suivante, elle changea d'opinion. Elle conduisait un matin Walter Hine à Weymouth; au moment où le dog-cart tournait pour prendre la route qui côtoie la baie, eUe vit tout à coup devant elle la mer resplendissant au soleil, les sombres bâtiments de guerre pratiquant leurs exercices de tir, et la dominant sur le côté, à travers la lumineuse brume de chaleur, la masse étendue de Portland ; elle eut un soupir de contentement. Il lui sembla que son compagnon ressentait la même impression, et elle se retourna

vers lui toute surprise. Mais Walter Hine regardait la vaste plage noire d'excursionnistes et qui semblait, de loin, une énorme fourmilière affairée.

— Voilà ce que j 'aime ! dit-il avec un grognement de satisfaction à l'idée de se mêler à cette foule. Des tas de gens. J'ai trop vécu au milieu des foules, voyez-vous. Miss Sylvia, j'y suis trop habitué, j'y ai vécu le jour et la nuit jusqu'à trois heures du matin, pendant des mois de suite. Je ne peux pas m'en passer ! ah ! çà c'est la vraie vie. Puis après un instant de silence il ajouta... C'est le seul bon temps.

Sylvia éclata de rire.

— Alors si vous détestez la campagne, dit-elle avec peut-être un peu trop de vivacité, pourquoi êtes-vous venu demeurer avec nous ?

Hine lui lança un regard oblique.

— Oh, vous savez ! dit-il, et il la toucha presque du coude, je ne serais pas venu, bien sûr, si le père Garratt ne m'avait pas particulièrement affirmé que vous en seriez contente.

Sylvia rougit de honte. Elle se redressa et cingla le cheval d'un coup de fouet. S'était-on donc servi d'elle pour attirer ce pauvre innocent dans ce village perdu où ils demeuraient ? Et un frisson la fit tressaillir jusqu'à la moelle par ce jour brûlant de juillet. S'il en était ainsi, le piège avait été habilement préparé ; on avait dû lui en imposer non moins qu'à Wallie Hine. Quel sinistre projet pouvait-on bien nourrir ?

Elle essaya de dissiper les craintes qui l'étrei-

gnaient, se disant qu'elle se forgeait, comme un enfant, des craintes chimériques. Mais elle n'était pas encore parvenue à se rassurer quand Walter Hine, tout excité, lui cria d'arrêter.

— Regardez, dit-il en lui montrant de la main un hôtel devant la façade duquel ils passaient à ce moment.

Sylvia leva les yeux et vit sur les marches de l'établissement, un sourire obséquieux épanouissant son visage, le chapeau soulevé au-dessus de son crâne resplendissant, son veil ennemi, le capitaine Barstow. Heureusement elle n'avait pas arrêté son cheval ; elle continua son chemin, répondant tout juste au salut que le capitaine lui adressait. Il ne manquait en vérité que cette rencontre pour confirmer ses craintes. Ce n'était pas une pure coïncidence qui amenait Barstow sur leurs traces à Weymouth. Il était venu en connaissance de cause et avec un but bien défini.

— Oh ! voyons, protesta Wallie Hine, vous auriez bien pu arrêter. Miss Sylvia, et me laisser passer un moment avec ce vieux Barstow.

Sylvia arrêta brusquement la charrette.

— Excusez-moi, dit-elle, vous retrouverez bien le chemin de la maison. Nous déjeimerons à une heure et demie.

Hine la regarda un moment, embarrassé, puis reporta sa vue sur l'hôtel.

— Je n'ai pas voulu dire que je voulais vous quitter. Miss Sylvia, dit-il, non, il s'en faut de beaucoup.

— Mais il faut bien que vous me quittiez, Hine, dit-elle le regardant en face très sérieusement, si vous désirez passer un moment avec votre ami «l'ardent».

Il n'y avait pas l'ombre d'un sourire sur ses lèvres. Elle attendit sa réponse qui arriva accompagnée d'un sourire visant à la galanterie mais qui n'exprimait qu'une familiarité vulgaire.

— Mais je veux rester où je suis. A quoi pensezvous ?

Sylvia se hâta de faire ses emplettes et regagna la maison. Elle courut à son père qui lisait im livre, étendu dans le hamac, à l'ombre des arbres. Elle approcha de lui, traversant le gazon, et il ne s'aperçut de sa présence que lorsqu'elle lui parla.

— Père, dit-elle, et il tressaiUit de surprise.

— Oh, Sylvia ! dit-il, et pendant une seconde ses manières trahirent une sorte de malaise. Il n'avait pas seulement tressailli, il semblait à Sylvia qu'il avait éprouvé comme un soubresaut.

Mais il reprit vite possession de lui-même.

— Vous voyez, ma chère, j'ai pensé à vous, dit-il, montrant un homme qui travaillait dans les platesbandes et les massifs de fleurs. J'ai vu combien vous aimiez les fleurs et combien vous aimiez en parer les chambres. J'ai engagé un second jardinier C'est une fohe, une grosse dépense, Sylvia, mais c'est vous qui en êtes à blâmer, pas moi.

Il sourit, assuré de la gratitude qu'elle lui témoignait et qu'hier encore elle lui eût exprimée

en termes émus. Mais aujourd'hui toutes ses pensées étaient empoisonnées par les soupçons: elle le savait et en éprouvait une profonde détresse. Elle savait quel bonheur une prévenance aussi simple lui aurait apporté; elle était loin même de suspecter une nouvelle source de danger dans cette action de son père. Elle ne fit que jeter un regard du côté du jardinier, sans remarquer s'il travaillait avec art ou non. Les craintes du matin modifièrent ses remerciements. De plus, le malaise passager de son père ne lui avait pas échappé et elle se demandait quelle en pouvait être la cause.

— Père, reprit-elle, j'ai vu le capitaine Barstow à Weymouth ce matin.

Quoique ses yeux fussent fixés sur ceux de son père, peut-être même parce qu'ils s'y posaient avec une vigilance si tranquille, elle ne put découvrir aucun mouvement qui eût pu le trahir. Garratt Skinner la considérait avec un étonnement qui fit vite place à une expression d'ennui.

— Barstow ! dit-il avec colère. Il se renversa dans le hamac, regardant les rameaux au-dessus de sa tête, le front plissé et perplexe. — Il nous a découverts et suivis, Sylvia. Je n'aurais pas voulu que cela arrivât pour un empire. Est-ce qu'il vous a vue ?

— Oui.

— Et moi qui pensais qu'ici au moins, nous étions à l'abri de lui. Je me demande comment il a pu nous trouver. Il a soudoyé l'homme qui garde Hobart Place, sans doute.

Sylvia ne se laissa pas duper. Elle prit une chaise et s'assit gardant un silence déconcertant ; elle attendait la suite. Garratt Skinner croisa ses bras sous sa tête et réfléchit avant de parler.

— Barstow est plein d'astuce, Sylvia, dit-il. Il me fait peur.

Il considérait toujours le feuillage au-dessus de sa tête; puis soudainement il tourna les yeux vers elle, et alors retirant une de ses mains, il la ghssa sur le livre qui reposait sur ses genoux, Sylvia nota tranquillement ce mouvement. Le Uvre était fermé, le dos de son côté. Garratt Skinner ne changea pas de position, mais elle vit que sa main cachait maintenant le titre de l'ouvrage qui était assez gros et semblait coûteux. Elle en remarqua la reUure, drap vert, lettres dorées sur le dos. Le hvre ne lui semblait pas famiher et tout de suite elle pensa qu' elle ferait bien, et le plus tôt serait le mieux, de s'assurer quel était ce volume et de quel sujet il traitait.

En attendant, Garratt Skinner répétait :

— Un individu très entreprenant, ce capitaine Barstow, et anxieusement il sembla supputer dans son esprit, comment il poiirrait tenir tête à cet individu entreprenant. Il exprima enfin la conclusion à laquelle il était arrivé.

— Nous ne pouvons pas pourtant lui fermer notre porte, Sylvia.

Bien que ce fût la seule réponse qu'elle attendit, Sylvia fléchit en entendant ces mots.

— Je comprends vos sentiments, ma chère.

continua-t-il d'un air de commisération, car je les partage moi-même. Mais il faut combattre les Barstow avec leurs propres armes. Cela ne nous servirait à rien de lui fermer notre maison. Il a encore trop d'empire sur Wallie Hine. Il n'a qu'à lui glisser un mot, à lui insinuer que nous nous efforçons de le séparer de ses vrais amis pour se l'accaparer, et pensez, ma chère, quel genre de motifs poiurrait nous imputer une créature aussi vulgaire que Barstow ! Soyons francs, vous et moi, s'écria Garratt Skinner, se redressant comme emporté par son extrême franchise. D'un côté, me voici, moi, un homme pauvre, et vous, ma fille, une jeune personne douée du charme et de la beauté du printemps ; de l'autre, Wallie Hine, riche, faible et sensible. Oh I voilà un canevas où broder à plaisir, pom- un Barstow. Mais, Sylvia, il ne faut pas que nous lui donnions la moindre prise. A cause de vous, ma fille, pour votre honneur, s'écria Garratt Skinner avec toute l'ardeur d'un père aimant. II passa son mouchoir sur son front. — Je me suis laissé entraîner par mes arguments, continua-t-il d'une voix plus calme. Quant à Sylvia, elle ne s'était nullement laissée* entraîner, et sans doute le vigilant sang-froid qu'elle montrait aida son père à maîtriser l'ardeur de ses accents. — Barstow n'a qu'à glisser cette insinuation à l'oreille de Wallie Hine, et mon Wallie partira comme un lapin qui entend un coup de fusil, emportant avec lui tout notre espoir de le ramener au bien. Non, nous devons faire bonne figure à Barstow, s'il s'aventure

ici. Oui, il nous faut bien le recevoir, quelque répugnance que nous en éprouvions. C'est là le rôle qu'il nous faut jouer, Sylvia. Il ne faut pas qu'il soupçonne que nous travaillons contre lui. Nous devons l'endormir, c'est notre seul moyen de garder Wallie avec nous. Telle doit être notre tactique, Sylvia.

Comme il finissait son discours, la cloche annonça le déjeuner. Il sauta vivement du hamac, comme pour prévenir la discussion de son plan, et le livre qu'il portait, s'embarrassant dans le filet, tomba à terre. Sylvia put voir le titre qu'elle réussit à lire, quoique Garratt Skinner se fût baissé précipitamment pour le ramasser. C'était les Alpes en 1864.

Elle connaissait le livre de nom et sa surprise fut grande de le trouver entre les mains de son père. Elle était encore plus étonnée de la peine qu'il s'était donnée pour lui en cacher le titre. Après tout, quelle importance cela pouvait-il avoir pour lui ? se demanda-t-elle.

Sylvia passa cette nuit-là plongée dans la plus profonde douleur. La conception idéale qu'elle s'était faite de son père était détruite. Toutes les grandes espérances qu'elle s'était forgées, en quittant Chamonix, s'étaient évanouies, toutes les grandes qualités dont elle s'était plu à le revêtir dans ses rêves comme en une armure resplendissante, il s'en trouvait dépouillé. Il n'avait pu réussir à la tromper. Parminter, Barstow, Garratt Skinner,

il y avait dans cette trinité un individu artificieux, entreprenant, mais ce n'était ni Parminter, ni Barstow : c'était son père. Elle n'avait qu'à mettre les trois personnages côte à côte dans ses pensées, pour reconnaître leurs différences de manière, de caractère et d'intelligence. Garratt Skinner était le chef de la conspiration, les autres, de simples instruments dans ses mains. C'était lui qui, pour l'exécution de quelque ténébreux projet, avait rappelé Barstow de Londres. Il ressortait dans sa pensée comme une implacable et sinistre figure, que ne pouvait influencer nulle affection, quoiqu'il eût l'adresse de pouvoir en faire montre, étant doué d'une clairvoyance extraordinaire, n'épargnant personne, pas même sa fille, pour arriver à ses fins. Elle se rappelait leur première rencontre dans la petite maison de Hobart Place, elle se remémorait le ton pensif avec lequel, tout en l'étudiant, il avait conclu qu'elle pouvait lui être utile. Elle pensait à ses caresses, à son sourire affectueux, à sa camaraderie, et eUe frissonnait. Les paroles de Walter Hine lui avaient, ce jour-là, appris à quel usage son père la destinait. EUe était son amorce.

Sylvia restait étendue sur son lit, les mains crispées, se répétant le mot avec horreur. Son amorce ! La clarté de la lune entrait dans la chambre par la fenêtre ouverte, la musique du ruisseau remplissait la petite pièce. EUe était dans la maison qui l'avait vue naître, cette place mystiquement sacrée dans sa pensée ; et eUe était venue là pour

apprendre qu'elle était l'appât dont se servait son père dans une vulgaire conspiration pour dépouiller un adolescent de son argent. Le ruisseau chantait sous ses fenêtres, ce même ruisseau dont l'écho avait toujours babillé dans ses rêves. Elle avait toujours pensé qu'il devait posséder quelque signification particulière pour elle, et qui lui serait révélée en temps voulu, et elle songeait amèrement . à sa folie. Il n'y avait aucun symbole dans le rire léger du ruisseau !

Peu à peu, elle eut conscience d'un changement. Les objets, dans la chambre, prirent une teinte grise ; la lune avait perdu de sa blanche clarté, la nuit était sur son déclin. Sylvia sortit du Ht, et lentement, comme accablée de lassitude, elle rassembla le peu de vêtements qu'elle pouvait porter et les mit dans un sac. Elle avait décidé de partir, et de s'éloigner silencieusement avant que la maison ne fût éveillée. Où elle irait, et ce qu'elle ferait une fois partie, elle n'en savait absolument rien. C'est en vain qu'elle se le demandait, se sentant seulement très faible et abandonnée, comme elle allait et venait dans sa chambre, à la lumière de sa bougie. Son ami pouvait lui écrire et elle ne recevrait pas sa lettre : elle devait quand même partir. Une ou deux fois, elle s'arrêta dans son travail, et se laissant tomber sur son lit, donna libre cours à ses larmes. Quand elle eut terminé ses préparatifs, elle souffla sa lumière et s' accoudant sur l'appui de la fenêtre ouverte, elle exposa son visage à l'air frais de la nuit.

On voyait une ligne blanchâtre se dessiner à l'orient ; déjà çà et là, un merle chantait dans les buissons du jardin, et la fraîcheur, le calme qui régnait, la ramenèrent en esprit au chalet de Lognan. Avec un grand élan de son âme, elle se reporta à cette soirée et au récit de cette grande amitié, qu'il lui avait raconté avec tant de calme dans l'obscurité profonde, là-bas sous les étoiles. Le monde et les gens de ses rêves existaient ; seulement il n'y avait pour elle aucune porte par où elle pût entrer dans ce monde enchanté.

Au-dessous d'elle, le ruisseau chantait, de même qu'autrefois le glacier, sauf son grondement de tonnerre. Comme elle l'écoutait, certains mots prononcés pendant cette soirée inoubliable, lui revinrent à l'esprit et graduellement commencèrent à acquérir une signification particulière.

« Ce que vous savez, il faut le faire, si par là vous pouvez sauver une existence ou une âme. »

C'était la loi : « Si vous pouvez sauver une vie, sauver une âme.» Et elle « savait ». Sylvia se retira de la fenêtre et s'abîma dans ses pensées.

Garratt Skinner avait fait une grande faute ce jour-là. Il avait été trompé par la douceur des manières de sa fille, le doux aspect de son visage, et aussi par l'expression de détachement de ses yeux, qui lui donnait l'air de vivre dans ses rêves. Il avait certainement reconnu qu'elle était innocente, et comme il était persuadé que la connaissance des choses entraîne la corruption, il avait cru qu'elle était ignorante, mais elle ne l'était pas. Elle avait

deviné ses duperies. Elle connaissait la machination et voyait la place qu'elle y occupait ; et de plus elle savait qu'elle avait joué inconsciemment le rôle d'amorce. Hier encore, Walter Hine avait été forcé d'opter entre Barstow et elle, et il avait délaissé- Barstow. Ce n'était rien, sans doute, mais encore il y avait là une sorte de promesse. Qu'arriverait-il si elle restait, si elle affermissait son empire sur Walter Hine, et luttait contre les trois hommes coalisés contre lui ?

Walter Hine, bien entendu, ne lui était rien et ne pouvait rien lui être. Il était la simple marionnette, le prétexte de l'obéissance à la loi. C'était à cette loi qu'elle pensait, et aussi à la voix de l'homme qui la lui avait enseignée. Elle savait qu'en faisant usage de ce qu'elle avait appris, elle pouvait sauver une âme. Elle ne pensait pas à ce moment qu'elle pourrait également avoir une existence à sauver.

Elle se déshabilla tranquillement et se ghssa dans son lit, réconfortée. Un sourire flotta sur ses lèvres : elle voyait le visage de son ami dans l'obscurité, tout près d'elle. Elle avait besoin de repos pour s'apprêter au combat, et pendant que ses pensées suivaient leur cours, elle s'endormit. La clarté de la lune s'effaça tout à fait, laissant la chambre dans les ténèbres. Sous la fenêtre, le ruisseau courait en chantant à travers la pelouse. Après tout, le message qu'il portait en lui il le lui avait révélé en temps opportun.

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