CHAPITRE XIII
CHAYNE REVIENT
— Tiens, s'écria le capitaine Barstow, comme il errait dans la bibliothèque après le déjeuner, voilà un fusil de chasse.
Il prit l'arme dans le coin où elle reposait contre le mur, ouvrit la culasse, la referma et se dirigeant vers la fenêtre ouverte, il porta la crosseàsonépaule.
— Je me demande si j e pourrais encore toucher un but, dit-il visant soigneusement une tulipe dans le jardin. Avez- vous des cartouches, Skinner ?
— Je n'en sais rien, répondit Garratt Skinner agacé. On venait d'apporter les journaux, et il ne semblait pas désirer qu'on le dérangeât. Sylvia n'avait jamais auparavant remarqué ce fusil à deux coups, et elle se demandait si on ne l'avait pas apporté là ce matin même. Elle surveillait les mouvements de Barstow très affairé dans le vestibule. Finalement il mit la main sur une boîte en carton oblongue qui se trouvait sur le haut d'un casier peu élevé. Il enleva le couvercle et saisit une cartouche.
— Bravo ! dit-il, du numéro six, c'est bien ça. Je vais en envoyer un coup aux sansonnets, Skinner. Il y en a trop par ici, pour vos arbres fruitiers.
— Très bien, dit Garratt Skinner, levant paresseusement les yeux de son journal. Seulement faites attention de ne pas éborgner mon nouveau jardinier.
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— Ne craignez rien, dit Barstow, et remplissant ses poches de cartouches, il sortit dans le jardin, le fusil en main. Un moment après on entendit une détonation et Walter Hine se leva pour aller voir à la fenêtre. Un second coup suivit.
— Le vieux Barstow tire comme une mazette, dit Hine avec un ricanement et à son tour il sortit dans le jardin.
Sylvia ne tenta pas de le retenir, mais elle prit sa place à la fenêtre, prête à intervenir. Une volée de sansonnets passa rapide et droit au-dessus de la tête de Barstow qui tira les deux coups de son arme, mais sans résultat. Hine lui dit deux mots et le fusil changea de mains. A la prochaine volée qui se montra Hine tira et un des oiseaux tomba. Barstow fit entendre des applaudissements frénétiques.
— Un beau coup, Wallie ! Un magnifique carton. A mon tour d'essayer maintenant, et ils tirèrent alternativement'à mesure que svir la pelouse les oiseaux passaient au-dessus de leur tête. Sylvia épiait le moment où le tir de Barstow atteindrait tout à coup une précision mortelle, mais ce moment ne vint pas. S'il y avait un pari sur leiu: tir, Hine n'était certainement pas celui qui perdrait. Elle retourna tranquillement à son pupitre et se mit à écrire. Elle ne voulait pas éveiller chez son père l'idée qu'elle avait pénétré son dessein et qu'elle se tenait prête à le déjouer. Elle devait conduire son œuvre secrètement, plus secrètement encore qu'il n'agissait lui-même. Pendant ce
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temps, les détonations se succédaient dans le jardin et Garratt Skinner, que sa fille n'observait plus, commençait à s'y intéresser à la dérobée. Sa chaise était placée de telle façon, que, sans bouger, il pouvait voir ce qui se passait dans le jardin, sans perdre pour cela Sylvia de vue. Si elle remuait un bras ou levait la tête, il lisait subitement son journal avec la plus grande attention. Comme la jeune fille lui tournait le dos, elle ne voyait ni son regard perçant fixé sur le jardin, ni le sourire légèrement amusé avec lequel il tournait les yeux vers elle.
Une heure environ s'écoula ainsi, certainement pas davantage. Sylvia en était arrivée presque à la fin de sa correspondance lorsque Garratt Skinner repoussa subitement sa chaise et se leva si brusquement qu'il fit tressaillir Sylvia comme l'aurait fait un cri d'effroi ; elle se retourna vivement et elle vit son père regarder dans le jardin d'un air si perplexe qu'il semblait en avoir oublié sa présence. Elle traversa vivement la chambre, sans faire aucun bruit et, venant se placer derrière son père, elle aperçut ce qui avait attiré son attention. Un flot de sang lui monta au visage ; son regard s'adoucit et un sourire de bienvenue transfigura la gravité de son visage. Son ami Hilary Chayne était là, debout sous la voûte de la porte du jardin. Il avait refermé la porte derrière lui, mais il n'avait pas fait un. pas, et ne regardait pas du côté de la maison. Son attention était concentrée sur les tireurs. Sylvia ne s'arrêta pas tout d'abord à son attitude. Il
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était venu, c'était assez. Et Garratt Skinner se retournant, vit la figure rayonnante de sa fille.
— Vous le connaissez ? cria-t-il brutalement.
— Oui.
— Il est venu pour vous voir ?
— Oui.
— Vous devriez m'avoir prévenu, dit Garratt Skinner, violemment. Je hais les cachotteries.
Sylvia leva les yeux et regarda son père en face. Mais Garratt Skinner ne se laissait pas si facilement intimider. Il la regarda fixement.
— Qui est-il ? continua-t-il d'une voix autoritaire.
— Le capitaine Hilary Chayne.
Un moment il sembla que le nom fût vaguement familier à Garratt Skinner, et Sylvia ajouta :
— Je l'ai rencontré cet été en Suisse.
— Ah, j e comprends, dit son père, et il considéra avec un nouvel intérêt l'homme qui se tenait à la porte du jardin. C'est un grand ami ?
— Mon seul ami, répondit Sylvia doucement ; et son père fit un pas en avant et appela à haute voix, une main en l'air :
— Barstow ! Barstow !
Sylvia remarqua seulement alors que l'arrivée de son ami n'était pas le seul changement qui se fût produit depuis qu'elle n'avait regardé dans le jardin. Le nouveau jardinier tirait maintenant à tour de rôle avec Wallie Hine, tandis que le capitaine Barstow, se tenant à quelque distance derrière eux, inscrivait les coups sur un carnet. Au son de la voix de Garratt Skinner, il leva les
yeux, et apercevant Chayne, il arrêta brusquement le match. Garratt Skinner se retourna alors vers sa fille et lui parla maintenant sans aucune trace d'emportement. Il restait tout au juste dans sa voix une nuance de reproche, mais comme pour adoucir cette gronderie amicale, il posa affectueusement sa main sur le bras de la jexme fiUe. — Votre ami est le bienvenu, cela va sans dire, ma chère, mais vous auriez pu me dire que vous attendiez sa visite. N'ayons plus de secrets l'tm pour l'autre à l'avenir ! Maintenant, amenez-le-nous et nous verrons si nous pouvons lui offrir une tasse de thé.
Il sonna. Sylvia ne trouva pas nécessaire de lui expliquer que l'arrivée de Chayne était pour elle également une surprise. Traversant le jardin elle se dirigea vers son ami. Mais plus elle avançait, plus elle marchait lentement. Ses souvenirs la ramenaient à cette soirée où ils s'étaient dit adieu sur la petite terrasse devant le chalet de Lognan.
Ce n'était pas ainsi qu'elle avait espéré qu'ils se reverraient, ni en telle compagnie. Le sourire s'était retiré de ses lèvres, l'éclair de bonheur avait fui de ses yeux. Barstow et Hine retournaient vers la maison. Elle se sentait extrêmement mortifiée que son ami la retrouvât dans un tel milieu. Elle souhaitait presque qu'il ne l'eût pas retrouvée du tout. Ce fut donc avec une réelle contrainte qu'elle le reçut.
— Comme vous êtes bon d'être venu, dit-elle. Comment avez- vous su que j 'étais ici ?
— Je suis passé à votre maison à Londres, où
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l'on m'a donné cette adresse, répondit-il. Il lui prit la main et la conservant dans la sienne, il considéra la jeune fille bien en face avec l'attention minutieuse d'un amoureux.
— Vous avez eu besoin de vous rappeler ces souvenirs de votre jour unique, dit-il avec regret. Il vous a fallu déjà y recourir. J'en suis bien peiné.
Sylvia ne chercha pas à nier que les ermuis étaient venus, ainsi que semblaient l'impliquer les paroles de Chayne. Elle se retourna vers lui, reconnaissante qu'il rappelât si clairement ce qu'il lui avait dit ce jour-là.
— Merci ! répondit-elle doucement. Mon père désire faire votre connaissance. Je vous ai écrit que j'étais venue dememer avec lui.
— Oui.
— Vous avez été surpris ? demanda-t-elle.
— Non, répondit-il d'un ton calme. Vous aviez pris une importante résolution au sommet même de l'Aiguille d'Argentière. Je l'avais bien compris, car je vous observais ; votre lettre m'a appris quelle était cette décision.
Quitter Chamonix, rompre complètement avec son existence passée c'était bien la décision qu'elle avait prise juste sur ce sommet, à cette heure ensoleillée. L'amour des montagnes qui possédait Chayne Je lui avait révélé. Mais Sylvia était surprise de sa perspicacité; elle avait la preuve qu'il n'avait, lui non plus, rien oublié de cette journée passée ensemble et elle retrouva quelque chose de son intimité. A mesure qu'ils
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se rapprochaient de la maison, son embarras diminuait. Elle tirait en outre quelque consolation à la pensée que, quoi qu'il put penser du capitaine Barstow et de Waiter Hine, son père, en tout cas, lui causerait l'impression favorable qu'elle-même avait ressentie. Chayne verrait tout de suite que c'était un homme dépassant de cent coudées ses compagnons actuels dont il différait en qualité et en langage.
Malheureusement cet aprês-midi-là, son humiliation devait être complète. Son père n'avait aucun goût pour l'inti-usion du capitaine Chayne dans sa tranquille et si discrète demeure. La teinte de carmin qui avait rosé le visage de sa fille, l'éclair de lumière dans ses yeux, l'avaient mis sur ses gardes. Chayne aussi pouvait se montrer trop perspicace. Garratt Skinner ne permettrait pas qu'on épiât ses petits plans. En conséquence, il se mit à jouer son rôle d'hôte avec une rondeur offusquante bien faite pour dégoûter tin homme de bon ton. Il parla d'une voix que Sylvia ne lui connaissait pas, grossière d'intonation, bruyante et familière, et il fit parade de Barstow et de Hine avec l'orgueil d'un homme qui exhibe ses amis les plus chers.
— Vous devez connaître Barstow l'Ardent, capitaine Chayne, cria-t-il en frappant vigoureusement le dos du petit homme. Un \T:ai brave. \^ous êtes tous deux frères d'armes.
Barstow ricana, obséquieusement, et mit son monocle à son œil.
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— Très flatté, je vous assure. ]\Iais j'ai remis l'épée au fourreau il y a quelques années, capitaine Chayne. — Et vous l'avez remplacée par le carnet de paris, ajouta Chayne tranquillement.
Barstow se mit à rire d'un rire nerveux.
— Oh ! vous voulez parler de notre petit match dans le jardin, dit-il, nous y avions entraîné le jardinier.
— Je l'ai vu, répondit Cha5me. Le jardinier me semble être un tireur remarquable. Je crois qu'il pourrait se mettre en ligne avec plus d'un professionnel.
Et se retournant, il vit les yeux de Sylvia fixés sur lui, avec une expression de trouble et de tristesse si profonde, qu'il souhaita n'avoir jamais parlé. Elle était derrière lui pendant son entretien avec Barstow, et quoiqu'il se fût exprimé à voix basse, elle n'en avait pas perdu un mot. Elle se pencha sur la table à thé et s'occupa de servir, mais ses mains tremblaient, son visage était brûlant et elle était torturée par un sentiment de honte. Elle avait décidé de lutter contre son père, et dès la première escarmouche elle avait essuyé une défaite. Les paroles indiscrètes de Chayne avaient dévoilé devant ses yeux la conspiration savamment ourdie. Le nouveau jardinier, le fusil trouvé dans un coin, les cartouches qu'on avait dû chercher, la maladresse de Barstow, la supériorité de Hine qui avait amené si naturellement Barstow à parier pour le jardinier contre lui, tout était clair maintenant pour elle. C'était
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une réédition de la petite partie de cartes ; et elle n'avait pas eu l'intelligence de deviner la ruse ! Et pour couronner l'édifice, son ami en avait été témoin et avait tout compris.
Elle entendit son père présenter Walter Hine, et avec une souffrance presque intolérable, elle comprit que s'il eût voulu ne pas laisser à Chayne l'ombre d'un doute, il eût justement prononcé les paroles dont il se servit :
— Wallie est le petit-fils, l'héritier par le fait, du vieux Joseph Hine. Vous connaissez le nom, je suis sûr ? Le Château-Marlay de Joseph Hine, hé ? Un homme calé, ce Joseph Hine. Je ne connais personne de plus riche que lui. Il traite joliment bien son petit-fils, par-dessus le marché ! eh, Walhe ?
Sylvia sentit que son cœur se brisait. Il ne lui vint pas à l'esprit qu'en proclamant ces faits, Garratt Skinner suivait un plan astucieusement calculé. Elle comprit simplement que c'était la dernière preuve donnée au capitaine Chayne pour le convaincre qu'il avait été, cet après-midi, témoin d'un vol, d'une escroquerie.
Elle sentait que Chayne était là, debout près d'elle. Elle ne releva pas la tête, craignant que son visage bouleversé ne la trahît. Elle eût voulu de tout son cœur qu'il replaçât sur le plateau la tasse et s'en allât sans dire un mot. Il ne pouvait pas désirer rester ; il ne devait pas souhaiter revenir : sa place n'était pas là. S'il voulait seulement s'en aller, sans se donner la peine de prendre
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congé d'elle, elle lui serait si reconnaissante et lui saurait tant de gré de sa bonté. Mais bien qu'il eût l'intention de partir, il ne voulait pas le faire sans dire un mot.
— Vous me feriez grand plaisir en m' accompagnant jusqu'à la porte, dit-il avec douceur.
Sylvia se leva immédiatement. Puisqu'ils devaient se parler le plus tôt serait le mieux. Elle le suivit dans le jardin, priant en elle-même qu'il eût peu à lui dire, et qu'il la laissât en paix continuer sa lutte et cacher sa honte.
Ils traversèrent la pelouse sans qu'un mot fût prononcé. Il lui ou\Tit la porte du jardin et la fit passer dans l'allée, où il la suivit, refermant soigneusement la porte derrière lui : un landau de louage l'attendait. Chayne le lui montra.
— Je désire que vous partiez avec moi, tout de suite, dit-il, et comme elle le regardait, ne semblant pas comprendre, il s'expliqua, d'un air calme se tenant debout auprès d'elle ses yeux fixés sur son visage. Quoiqu'il parlât avec tranquiUité, il y avait dans ses yeux un désir, une ardeur qui démentaient son accent ; bien qu'il fût très calme, on devinait, dans son attitude, une tension qui trahissait une anxiété aiguë.
— Je vous demande de partir avec moi, poiu ne jamais revenir. Je vous demande de bien vouloir m' épouser.
Les joues de Sylvia s'empourprèrent pour aussitôt devenir d'une pâleur mortelle. Sa physionomie prit l'expression rebelle d'un enfant en colère, mais
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son regard durcit comme celui d'une femme que le ressentiment anime.
— C'est par pitié que vous me demandez, ditelle à voix basse.
— Ce n'est pas vrai, s'écria-t-il, avec tant de passion qu'elle ne put se refuser à le croire. — Sylvia je suis venu ici pour vous demander si vous vouliez être ma femme. Je vous demande quelque chose de plus maintenant, c'est tout. Je vous demande de venir un peu plus tôt, c'est tout. Je vous demande de venir avec moi maintenant, tout de suite.
Sylvia s'appuya contre le mur et se couvrit le visage de ses mains.
— Je vous en prie, supplia-t-il avec une grande simplicité. Je vous en prie, car je vous aime. '
Elle ne répondit pas. Son visage restait caché et seule l'agitation de sa poitrine trahissait la violence de ses sentiments. Doucement il lui prit les mains et les tenant dans les siennes, il pressa sa demande.
— Depuis ce jour en Suisse où je vous ai rencontrée j'ai constamment pensé à vous, Sylvia, me rappelant votre regard, votre sourire, les paroles que vous aviez prononcées. Le lendemain, je traversai le col Dolent et tout le temps je sentais qu'une grande chose me manquait. Je me disais : c'est mon ami qui me manque. Je me trompais, Syhaa, c'est vous-même qui me manquiez, toute votre personne. Quelque chose souffrait en moi, quelque chose qui a depuis toujours souffert. C'était mon cœur I Oh, venez avec moi, maintenant.
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Sylvia ne l'avait pas une fois regardé pendant qu'il parlait, et bien qu'elle ne fit aucun mouvement pour retirer ses mains, elle murmura sans lever les yeux :
— Je ne puis pas, je ne puis pas.
— Pourquoi ? demanda-t-il, pourquoi ? Vous n'êtes pas heureuse ici. Vous n'êtes pas plus heureuse que vous ne l'étiez à Chamonix et je voudrais
•tant essayer de vous rendre heureuse. Je ne puis vous laisser ici, abandonnée, car vous y êtes abandonnée. Je suis seul, délaissé, moi aussi, et d'autant plus sohtaire que je porte en moi votre souvenir ; je vous revois telle que vous étiez dans le chalet, la nuit, regardant par la fenêtre ouverte, la lumière de la bougie vous éclairant le visage, votre sourire indécis flottant sur vos lèvres ; ou bien étendue sur le sommet de l'Aiguille d'Argentière, avec la vue merveilleuse d'un monde nouveau sous vos yeux ; et je vous revois encore comme vous étiez quand vous m'avez dit adieu dans le soleil couchant et que vous suiviez le sentier tortueux descendant à la forêt. Si vous pouviez savoir, Sylvia !
— Oui, mais je ne sais pas, répondit-elle, le regardant maintenant. Je suppose que, si j'aimais, je saurais, je comprendrais.
Ses mains reposaient dans celles de Chayne, inertes, ne répondant en rien à la pression des siennes. Elle s'exprimait lentement, d'un ton pensif, rencontrant son regard avec des yeux troublés :
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— Et cependant vous étiez heureuse de me revoir quand je suis arrivé, implora-t-il.
— Heureuse ! oui ! vous êtes mon ami, mon seul ami. J'étais très heureuse, mais ce bonheur est passé. Quand vous m'avez demandé de traverser le jardin avec vous, je souhaitais votre départ.
Ces paroles le blessèrent ; elles ne pouvaient que le blesser. Mais il était si clair qu'elle n'avait pas conscience de l'offenser, elle essayait si visiblement de sortir du pas difficile où eUe se trouvait, qu'il n'en pouvait ressentir aucune colère.
— Pourquoi ? demanda-t-il ; elle lui répondit avec la même franchise.
— J'avais honte, dit-elle, et j'ai eu tant d'himiiliations dans ma vie.
La tranquillité même de sa voix et l'expression de regret que montrait le jeune visage si fatigué, le firent beaucoup plus souffrir que ses paroles.
— Sylvia, s'écria-t-il en se rapprochant d'elle, partons ensemble, maintenant. Ce sera la fin de vos humiliations, mon aimée. Marions-nous' tout de suite et rendons-nous chez moi sur les Sussex Downs. La vieille demeure a besoin d'une maîtresse, Sylvia. Elle est si déserte. Il prit haleine et tout à coup eut un sourire.
— Et je serais si heureux de vous la montrer, de vous faire voir tous les coins, tous les sentiers qui traversent les Downs, les bois et la vue s'étendant d'Arundel aux clochers de Chichester. Venez, Sylvia ! oh, dites oui, venez !
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Pendant un instant elle sembla s'incliner vers lui. Il passa le bras autour de sa taille et la tint un instant serrée contre sa poitrine ; mais elle avait la tête baissée, elle ne la le\'a pas vers celle de son ami, et doucement elle se dégagea de son étreinte. Elle le regarda, une petite ligne de préoccupation creusant son front, et elle lui parla d'un air sage qui seyait bien à la gentillesse enfantine de sa figure.
— Vous êtes mon ami, dit-elle, un ami à qui je suis très reconnaissante, mais c'est tout ce que vous êtes pour moi. Je suis franche, vous voyez ; je pense maintenant à des raisons auxquelles je ne penserais pas si je vous aimais. Un mariage avec moi ne vous apporterait aucun bien, et entraverait votre carrière.
— Non, protesta-t-il.
— J'en suis sûre, répliqua-t-elle avec fermeté et certainement cette considération là ne m'arrêterait pas, si je vous aimais vraiment. Je pense en outre, à une autre chose (et elle parla avec plus d'assurance, choisissant soigneusement ses expressions), à un plan que j'avais formé avant votre arrivée, à une tâche que je m'étais imposée avant de vous revoir. J'y pense encore, et je suis persuadée que je ne dois pas y renoncer. Je ne crois pas que je sentirais cela si je vous aimais. Je suis persuadée que rien au monde ne compterait pour moi en dehors de celui que j'aimerais. Vous restez donc toujours mon ami, et je ne puis vous suivre.
Cha5nie la regarda un moment avec tristesse, les yeux obscurcis par l'émotion.
— Je hais la pensée de vous laisser avec tant de chagrins devant vous, dit-il.
— Pas autant que j'en avais avant que vous ne vinssiez, répondit-elle. Je suis fière, sachez-le, que vous m'ayez demandé d'être votre femme. Et laissant son chagrin de côté, elle lui sourit bravement, comme si c'était lui seul qui eût besoin de consolation. — Adieu ! Puissent vos succès venir me parler de vous.
Ainsi, pour la seconde fois ils se dirent adieu devant le soleil couchant. Chayne monta dans le landau et reprit la route de Weymouth.
— Voilà donc la fin, se dit Sylvia. Elle ouvrit la porte et rentra dans le jardin. Par la fenêtre de la bibliothèque, elle vit son père et Walter Hine qui semblaient guetter son retour. Elle sentit tout à coup qu'elle ne pouvait les rencontrer ni leur parler, et rapidement elle fit le tour de la maison et rentra par la porte de la façade, d'où elle courut à sa chambre où eUe arriva sans avoir rencontré personne.
Dans la bibliothèque, Hine se retourna vers Garratt Skinner avec un de ses rares éclairs d'intelligence.
— Elle n'a pas voulu nous parler, dit-il d'une voix où la jalousie perçait, est-ce qu'elle l'aimerait ?
— Je crois, répondit Garratt Skinner, que le capitaine Chayne ne nous importunera plus de sa présence.