‹ L'eau viveChapitre 15 sur 31 · UNE ANCIENNE PASSION TRAHIT UN NOUVEAU SECRET · texte numérisé non relu

UNE ANCIENNE PASSION TRAHIT UN NOUVEAU SECRET

Garratt Skinner se trompait. II ne savait pas quelle grande révolution s'était produite en Chayne, dont il jugeait mal la ténacité. Chayne, semblable en cela à beaucoup d'autres, avait soigneusement tracé sa vie pour découvrir plus tard que les événements se succéderaient dans un ordre tout différent de celui qu'il leur avait assigné. Il avait décidé de consacrer à sa carrière toute sa jeunesse et une portion de son âge mûr, si toutefois cette carrière ne trouvait une fin prématurée dans les Alpes, car il avait toujours prévu cette éventualité. C'est en connaissance de cause qu'il courait ses risques, calculant les chances qu'il avait de les vaincre, et estimant qu'ils valaient la peine d'êtres courus. S'il survivait, il se proposait, à quelque vague époque, quand il approcherait de la quarantaine, par exemple, d'écouter la voix de l'amour et de se marier. Il n'avait plus de parents ; la maison vide l'attendait sur les Downs de Sussex, ainsi que la modeste propriété qui depuis des générations se transmettait de père en fils. Le mariage était ainsi un événement prévu, seulement il était remis à une date indéfinie. Mais un soir était venu qui n'avait pas été prévu, tristement assombri par la perte de son ami le plus cher ; il s'était trouvé en présence d'une jeune fille qui lui offrait sans

réserve la sympathie dont il avait besoin, et obtint, en retour, son affection, par la réticence et l'humilité même dont elle avait fait preuve.

Un jour avait suivi cette soirée et depuis lors la vision de Syhda sur le sommet neigeux de l'Aiguille d'Argentière, avec quelques nuages blancs voguant sur l'azur du ciel, la pile massive du mont Blanc resplendissant au soleil, restait fixée dans son esprit. Il commençait à lui soumettre, en imagination, ses affaires importantes, et il conservait soigneusement le souvenir de certains petits faits de son existence journalière pour les lui raconter. Il comprenait qu'il avait un camarade, même dans la solitude, chose qu'il n'avait pas espérée avant la quarantaine. Et il concluait que quoiqu'il n'eût pas coordonné sa vie comme il avait espéré le faire il n'en était pas trop désappointé. Le cœur rempli de gratitude, il avait saisi avec une heureuse surprise le bonheur qui lui était venu, et se sentit bien résolu à ne pas le laisser échapper.

Ainsi la vulgarité que Garratt Skinner avait cru devoir assumer, la personnalité répulsive de Barstow l'Ardent et la filouterie é\adente dont Walter Hine avait été victime, produisaient un effet opposé à celui que Skinner avait espéré. Chayne, au lieu de fuir une compagnie aussi peu attrayante était décidé à la fréquenter dans l'espoir d'en arracher Sylvia. Il n'était pas nécessaire d'avoir les yeux d'un amoureux pour voir que les nuits de la jeune fille se passaient dans l'insomnie et ses jours dans la détresse. Elle n'avait fui les

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amis de sa mère à Chamonix que pour se retrouver, impuissante, au milieu d'une bande de coquins dans la maison de son père. Et il s'était promis de l'en tirer. Il lui avait proposé à brûle-pourpoint de l'emmener ; elle avait refusé ; il avait été trop brusque, à l'avenir il s'y prendi-ait plus délicatement. Et, en conséquence, il revint à de fréquents intervalles à cette petite maison au pied de la colline, où le ruisseau babillait à travers le jardin et où chaque jour les pommes devenaient plus rouges sur les espaliers.

Mais c'était une tâche désespérante. La difficulté de sa situation s'accentuait de jour en jour, et il lui fallait toute sa ténacité pour ne pas se rebuter. Cette difficulté devint très évidente par un aprèsmidi de ce commencement d'août, pendant lequel Garratt Skinner fut amené à faire une confession qui devait avoir à l'avenir des conséquences d'une gravité exceptionnelle et qu'il ne prévoyait certainement pas. Chayne était venu à cheval et avait trouvé Garratt Skinner seul et suivant son habitude, étendu tout de son long dans son hamac, un cigare aux lèvres. Il reçut le capitaine avec la plus grande urbanité. Il avait depuis longtemps renoncé à son inutile affectation de vulgarité.

— Il faudra vous contenter de ma société, capitaine, dit-il. Ma fille est sortie. Cependant elle — ou pour être plus exact — ils rentreront sans doute bientôt.

— Ils...

— Sylvia et W'allic Hine.

Chayne fit un léger signe de tête. Il avait parfaitement compris à qui le mot «ils » s'appliquait, mais il n'avait pu retenir sa question. La jalousie le talonnait. Il ignorait la détermination qu'avait prise Sylvia d'acquérir sur le pauvre être faible et vaniteux qu'était Hine un ascendant plus grand que celui de son père. Les paroles dont elle s'était servie en lui parlant du plan qu'elle avait arrêté, étaient trop obscures pour qu'il y eût attaché aucun sens. Il remarquait simplement que Sylvia l'évitait de plus en plus et qu'elle semblait rechercher chaque jour davantage la compagnie de Wallie Hine ; et son expérience lui disait que les femmes sont aussi susceptibles d'aveuglement dans leurs jugements sur les hommes, que ceux-ci le sont dans leur estimation des femmes.

Il cherchait donc maintenant à mettre Garratt Skinner dans son jeu ; et attirant une chaise près du hamac, il s'assit.

— M. Skinner, dit-il, cédant à une impulsion, vous vous doutez, bien, je présume pourquoi je viens si souvent ici.

Garratt Skinner sourit.

— Je ne vous cacherai pas que j'en ai tiré mes conclusions.

— Je serais très heureux que votre fille voulût bien m'accepter comme époux, continua Chayne, et j'ai besoin de votre aide. J'ai quelque fortxme, M, Skinner, et je reconnaîtrais bien volontiers, qu'en l'enlevant à votre affection, je contracte de grandes obligations envers vous.

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