UNE ANXIEXXE PASSION TRAHIT
des habitudes d'observation ; il était devenu attentif à des faits qui à tout autre eussent paru dépourvus d'importance, et il savait qu'il lui fallait s'engager très prudemment dans l'affaire délicate qu'il poursuivait à ce moment. Il disputait à Sylvia la possession de Walter Hine, cela il le reconnaissait ; il disputait aussi à Chayne la possession de Sjdvia. C'était une double lutte dans laquelle il avait besoin de toute son attention. Il avait remarqué que Chayne devenait importun, et que sa persistanQe commençait à troubler Sylvia. Elle l'accueillait avec plus de tiédeur chaque fois qu'il se présentait à la maison. Elle s'arrangeait à éviter les tête-à-tête, et si, par hasard, son plan venait à échouer, elle écoutait plus qu'elle ne parlait et son attention prenait un air d'ennui.
— Venez, aussi souvent qu'il vous plaira, avait en conséquence répondu Garratt Skinner du fond de son hamac. Et maintenant parlons d'autre chose.
Il ne parla de rien pendant quelques minutes, mais il était visible qu'un sujet remplissait sa pensée. Deux fois il se retourna vers Chayne, sur le point de parler ; mais chaque fois il pensa qu'il valait mieux se taire et reprit sa position horizontale. Chayne attendit patiemment, et enfin le sujet fut abordé, mais d'une façon hésitante, un peu étrange, embarrassée, comme si Garratt Skinner désapprouvait en lui-même l'impulsion qui le poussait à parler.
— Dites-moi ! dit-il ; il est un point qui m'inté-
resse beaucoup. Une folie, un enivrement qui prend possession de tant de gens ne peut être tout à fait sans intérêt pour un homme sédentaire comme moi. Mais j'ai tort de l'appeler une folie. De la lecture de mes livres, je pense que c'est une passion parfaitement compréhensible. Vous vous demandez où je veux en venir. Ma fille m'a dit que vous étiez un alpiniste enthousiaste. Cette Aiguille d'Argentière, où vous avez eu la bonté de l'accompagner, ce ne doit pas être une ascension bien difficile.
— Cela dépend du jour, dit Chayne, et de l'état de la neige.
— Oui, c'est ce que mes livres m'ont appris. Toute montagne peut devenir dangereuse.
— C'est bien cela.
— Toute montagne, continua Garratt Skinner, peut récompenser son conquérant par la mort ; et pendant un moment il s'absorba dans la contemplation des branches vertes entrelacées au-dessus de lui. — Ainsi chaque montagne, par le jour le plus brillant, cache dans ses recoins le mystère et aussi la mort.
Un changement s'était produit déjà dans la manière des deux hommes. Ils se retrouvaient sur un terrain neutre, La gêne avait disparu de leurs physionomies ; ils avaient cessé de se tenir sur leurs gardes. Il semblait qu'une réelle camaraderie eût jailli entre eux deux.
— Il y a une montagne qu'on appelle le Grépon, dit Skinner ; j'en ai vu des peintures, un pinacle