CHAPITRE III
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La petite colonne de secours s'avança entre les arbres, de ce pas mesuré qui s'acquiert par l'expérience. Il ne fallait pas gaspiller, dès les premières
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montées, la force dont on aurait besoin là-haut audessus de la ligne des neiges éternelles.
Mais, en revanche, pas une fois, on ne fit halte ; résolument les hommes tournaient en files, tantôt à gauche, tantôt à droite, et les zigzags du sentier forestier se mviltipliaient derrière eux. Les détours s'allongèrent, les arbres s'éclaircirent et les sauveteurs débouchèrent sur le grand plateau au pied des pics, appelé le Plan des Aiguilles ; ils s'arrêtèrent à l'auberge qu'on y a bâtie, juste au-dessus de Chamonix. La nuit tombait, au-dessous d'eux le brouillard s'accrochait aux flancs des colhnes, masquant la vallée.
— Nous allons faire halte ici, dit Michel Revailloud, en posant le pied sur la petite cour de terre battue devant la porte de l'auberge. Si nous nous remettons en route à minuit, nous atteindrons le glacier à l'aube. Nous ne pouvons pas fouiller le glacier des Nantillons dans les ténèbres.
Chayne consentit à contre-cœur. Il aurait voulu continuer sa route, ne fût-ce que pour atténuer le tvunulte de ses pensées par la monotonie de la marche. De plus, pendant les deux dernières heures, une faible lueur d'espoir avait lui dans son esprit et lui faisait trouver le moindre délai insupportable. Il ne pouvait se résoudre à croire que son ami John Lattery avec toute son adresse, et son expérience consommée, eût pu glisser comme un simple débutant des degrés qu'il s'était taillé dans la glace. Michel, de son côté, se refusait à admettre qu'il fût tombé du haut des rochers de
la Blaitière sur l'autre versant du Col. Son espoir était né de ces deux opinions contradictoires.
Il était possible que l'un des deux voyageurs gisait estropié, mais vivant et soigné, autant que faire se pouvait, par son compagnon valide, sur quelque rebord exposé de ce roc escarpé.
Une pierre roulante, une glissade arrêtée court par la corde, pouvait avoir laissé l'un ou l'autre blessé mais encore vivant. En vérité, il eût fallu que pendant deux nuits et un jour les deux hommes eussent pu résister, cramponnés sur leur rocher, avec une troisième nuit en perspective. Malgré tout, les annales des Alpes contenaient plus d'un exemple de cette force de résistance et John Lattery était un homme d'une vigueur peu commune.
Une jeune fille arriva du chalet annonçant que le dîner était préparé. Chayne s'efforça de prendre quelque nourriture et retourna sur la terrasse. Derrière lui une porte s'ouvrit, aussitôt refermée. Michel Revailloud, quittant le quartier des guides, à l'autre bout du chalet, était venu se tenir à ses côtés, dans l'ombre, et restait silencieux comme le lui dictait une sjmipathie instinctive, le suivant doucement quand Chayne se mettait à marcher.
— Puisqu'il nous faut tant faire que d'attendre, je suis content que ce soit ici, dit Chayne.
— Vous ne connaissez pas ce chalet, monsieiir. On l'a bâti depuis votre dernier voyage.
— Oui et c'est pourquoi il ne me rappelle rien. Ses murs blanchis à la chaux n'évoquent aucune
de ces joyeuses veillées d'ascension, où lui et moi, assis en tête-à-tête, discutions, pleins d'ardeur, les projets du lendemain.
La conversation tomba, Chayne s'accouda sur la balustrade de bois. En bas, dans la vallée, le brouillard s'était dissipé ; au-dessus, les étoiles brillaient dans un ciel d'ébéne, comme elles le font par une forte gelée les nuits d'hiver et de ce gigantesque amphithéâtre de montagnes qui, en arrière, les encerclait de droite à gauche on ne devinait rien.
Ici, peut-être, ime masse plus sombre indiquait l'emplacement d'un pinacle ; là, une vague blancheur rappelait l'endroit où un glacier élevé se rattachait aux rochers, mais dans tout l'ensemble, l'obscurité noyait les montagnes. Un aigre vent de l'est soufflait, Chayne frissonna.
— Vous sentez le froid, monsieur ? dit Michel. C'est votre première nuit.
— Non, je n'ai pas froid, répondit Chayne à voix basse et d'un ton soutenu. Mais je songe qu'il fait un froid mortel là-haut, dans les ténèbres, sur les rochers de la Blaitière.
Michel lui répondit de la même façon, les deux hommes parlant sur ce large plateau comme ils eussent fait dans la chambre d'un malade.
— Pendant votre absence, monsieur, trois hommes passèrent ime nuit entière, sans la moindre nourriture, sur ime pente gelée tout entourée de glace, au sommet de l'Aiguille du Plan, à la même altitude que les rochers de la Blaitière, et pas un d'eux n'y attrapa le moindre mal.
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— Je le sais. J'ai lu cela, dit Chayne, mais le récit du guide lui apporta peu de réconfort.
Michel fouilla dans sa poche et en tira une pipe.
— Vous ne fumez plus ? demanda-t-il. Ça vous ferait du bien de fumer.
— Je n'y pensais pas, dit Chayne.
Il bourra sa pipe et prit dans sa boîte une allumette-tison.
— Non, ne les gaspillez pas, protesta vivement ]\Iichel avant qu'il l'eût enflammée. Je me souviens de vos tisons, monsieur, et tout en parlant, le guide frotta une allumette soufrée, et l'abrita, crépitante, dans le creux de ses larges mains. La flamme s'éleva, il la tendit d'abord au fourneau de la pipe de Chayne, puis il alluma la sienne, et pendant un moment la lueur rougeâtre illumina son visage.
A ce moment. Charme fut encore plus frappé de l'air de vieillesse du guide, ressortant sur l'obscurité profonde de la nuit, qu'il ne l'avait été sur le quai de la gare de Chamonix. Non seulement on voyait ses rides profondes, mais toute la vivacité et l'entrain des jours passés avaient disparu. La face était devenue comme un masque, abattue et sans expression. Puis l'allumette s'éteignit.
Chayne s'appuya sur le parapet et son regard parcourut la vallée. Au-dessous de lui, bien loin là-bas, dans l'obscurité moins profonde, brillaient, à peine visibles, les lumières de Chamonix. Chayne ne les avait encore jamais vues de si haut. Plus il les regardait et plus son attention était attirée, et à force de les fixer, elles assumèrent une forme
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plus définie. Il se releva brusquement et étendant le bras sur la vallée il dit comme frappé d'un sinistre pressentiment :
— Voyez-vous, Michel ? Voyez-vous ?
La grand'route courait à l'est en ligne droite vers la ville, et, la coupant à angle droit, à la petite place où les guides s'assemblent le soir, se voyait l'autre grande voie qui va de l'église à la rivière. Le long de ces deux routes, les lumières brillaient avec éclat, et de leur ensemble était formée aux yeux de Chayne, une gigantesque croix d'or. Plus il y attachait ses regards, plus visible devenait la croix ; il en détacha sa vue, puis de nouveau l'y ramena. Il ne pouvait plus quitter ce symbole Iimiineux étendu en travers de la vaUée obscure.
— Michel, est-ce que vous voyez ?
— Oui.
La réponse lui fut faite d'un ton parfaitement tranquille. Mais c'était la même chose la nuit dernière, l'année dernière aussi. Ces trois hommes sur le Plan ont eu cela devant les yeux pendant toute leur nuit d'angoisse. Ce n'est pas im signe de malheur.
Pendant un moment il garda le silence, puis il ajouta timidement:
— Si vous cherchez un présage, monsieur, en voici un meilleur. Dans l'obscurité, Chayne se retourna vers Michel avec une certaine vivacité.
— Comme nous sortions de l'hôtel, continua Michel, il y avait sur le perron une jeune fille, aux traits doux et aimables. Elle vous parla, monsieur.
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Sans doute elle vous a dit que ses prières vous accompagneraient cette nuit.
— Non, Michel, répondit Chayne, et malgré l'obscurité qui cachait son visage, le guide vit qu'il souriait. Elle ne me promit pas ses prières. Elle me dit simplement : Je suis peinée,
Michel Revailloud garda le silence, et quand il reprit la parole, ce fut d'im ton de regret. On aurait pu croire qu'il y avait une nuance d'envie dans sa voix.
— Eh bien ! c'est déjà quelque chose, monsieur. Vous vous sentez triste et isolé, cette nuit, n'est-ce pas ? Vous êtes revenu ici après de longues années, plein d'espoirs et de projets, et sans penser aux désappointements qui pouvaient surgir. Et les désappointements sont venus, et les espérances se sont évanouies. N'est-ce pas cela? Eh bien, c'est quelque chose, monsieur, je vous le dis moi qui suis seul aussi, et vieux en plus, si vieux que je ne puis adoucir ma solitude : c'est quelque chose qu'il y ait là-bas une jeune fille au visage doux et aimable qui se fasse de la peine à cause de vous et qui, peut-être, du milieu de ces lumières, tient ses yeux levés vers la place où nous sommes en ce moment même dans les ténèbres.
Mais il semblait que Chayne fut devenu sourd ou que, s'il entendait, il ne voulut pas prêter attention. Et Michel, secouant les cendres de sa pipe, ajouta :
— Vous feriez bien de prendre un peu de repos. Il se peut que nous ayions une longue jovirnée
devant nous. Et il retourna au quartier des guides.
Chayne ne put dormir, l'espérance et le doute se livraient en lui un combat par trop violent, luttant pour la vie de son ami. A minuit, Michel frappa à sa porte. Chayne sauta vivement du lit, mit ses bottes et déjeuna. Une demi-heure plus tard, les sauveteurs se mettaient en route, suivant, à la lueur d'une lanterne, un sentier raboteux, à travers un désert de gros rochers épars. Il faisait encore nuit quand ils arrivèrent au bord du glacier et ils s'assirent en attendant le jour. Bientôt l'orient s'éclaircit, l'aurore découvrit confusément les contours des éminences, Michel souffla la lumière de la lanterne ; les figures indécises des guides prirent forme et, silencieusement, l'aube s'étendit sur le monde.
Les guides s'avancèrent sur le glacier et se débandèrent fouillant ses moindres replis tout en le remontant.
— Vous voyez, monsieur, combien il y a peu de neige cette année, dit Michel, taillant des marches pour que lui et Chayne pussent contourner une large crevasse.
— Oui, mais il ne s'ensuit pas qu'il ait glissé, répondit Chayne avec chaleur, car il commençait à ressentir cette explication comme une imputation dirigée contre son ami.
Lentement la petite troupe remonta la pente de glace jusqu'au plateau, cherchant des traces qui s'arrêtassent brusquement au bord d'une crevasse.
ou des signes d'une avalanche. Ils arrivèrent au niveau de l'extrémité inférieure d'une longue côte de rochers qui surgit de la glace et coupe le glacier dans le sens de la longueur. Ici les recherches subirent une interruption. La crête de rochers est le sentier naturel et les guides l'escal.-idèrent vivement. Ils atteignirent le glacier supérieur et se dispersèrent de nouveau, attachés deux à deux. Ils se trouvaient alors en plein dans le grand amphithéâtre. A gauche, les escarpements du Charmoz s'étendaient au-dessus d'eux, à droite, c'étaient les rochers de la Blaitière. Pendant une heure, ils avancèrent, taillant des marches que la raideur de la pente rendait nécessaires. Tout à coup, du centre du glacier un cri s'éleva. Chayne, qui occupait l'extrémité de la ligne, sur la droite, se retourna. A peu de distance devant les deux hommes qui avaient poussé le cri, gisait quelque chose de noir. Chayne, qui était avec ]\Iichel Revailloud, l'appela, et se mit à tailler précipitamment des marches en diagonale dans la direction de l'objet.
— Faites bien attention, monsieur, cria Michel.
Chayne ne prit garde à la recommandation. S'avançant de l'arrière sur le côté gauche, il dépassa son guide et prit la tête. Il pouvait maintenant dire ce qu'était cet objet, que de temps à autre un souffle de vent attrapait et faisait tourbillonner sur la glace. C'était un chapeau. Chayne levait son piolet pour trancher une dernière marche, quand un coup de vent, plus fort que les autres, souleva ie chapeau, le fit descendre roulant et bondissant,
le souleva de nouveau, et doucement le laissa tomber à ses pieds. Il n'eut qu'à se pencher pour le ramasser. C'était un chapeau mou à larges bords, en feutre gris foncé. Dans la coiffe était imprimé le nom d'un fabricant anglais. On y voyait encore autre chose : deux initiales J. L.
Chayne se retourna vers Michel Revailloud.
— Vous aviez raison, Michel, dit-il gravement. Mon ami a le premier effectué le passage du Col des Nantillons par le côté oriental.
De nouveau le groupe s'avança, recherchant avec une attention redoublée s'il n'existait pas sur le glacier, ou sur le bord d'une crevasse, la trace de pas s' arrêtant brusquement. Huit cents pieds plus loin, un second cri retentit. Un guide debout sur le bord inférieur d'une large ouverture se tenait une main levée au-dessus de sa tête.
Les explorateurs convergèrent rapidement vers lui. Chayne s'élança en avant, jouant de la hache comme il n'en avait jamais joué de sa vie. Le guide était-il arrivé à la place même où l'accident s'était produit, se demandait-il ? Mais avant qu'il eût atteint l'endroit, son pas se ralentit, et il s'arrêta. Il n'avait plus aucun doute. Son ami et celui qui le guidait ne gisaient pas sur un rebord des rochers de l'Aiguille de la Blaitière ; ils n'avaient plus besoin d'aucun secours.
Sur le glacier, une large piste semée de blocs de glace, montait en ligne droite de la lèvre supérieure de la fissure jusqu'à la ligne d'horizon de la grande chute ; là, d'énormes blocs et des aiguilles de glace.
tordus en formes monstrueuses, se dressaient en rangées inégales comme les vagues d'une mer qui aurait été soudainement congelée au plus fort d'une tempête. Tous ces blocs semblaient se tenir comme des serviteurs devant leur maître, le soleil. La base de l'un d'eux, avait fondu, et l'énorme masse, précipitée sur la déclivité, s'était, dans sa chute, brisée en énormes fragments et avait même creusé une rainure profonde dans le dur glacier.
Chayne fit quelques pas en avant et s'arrêta près du guide sur le bord inférieur de la crevasse. De l'autre côté du gouffre, la glace s'élevait en un mur bleuâtre de trois pieds de hauteur et le bord supérieur était tout battu et écrasé. Là finissait la course àxt sérac tombé : il s'était déversé dans la crevasse.
— Voyez- vous, monsieur : ces marches qui descendent à travers le glacier et s'arrêtent exactement là où ils rencontrent la rainure? On ne les voit pas de l'autre côté, monsieur.
Chayne était suffisamment éclairé. Comme les deux hommes descendaient le glacier dans l'aprèsmidi, l'avalanche était survenue et les avait balayés. Il tomba à genoux et anxieusement fouilla des yeux la crevasse. Les parois de l'abîme descendaient lisses et à pic, colorées de teintes graduées, passant du vert pâle transparent au bleu le plus foncé jusqu'à ce que toute couleur se perdît dans l'obscurité. Il se pencha et cria dans la profondeur de l'abîme.
— Lattery ! Lattery !
Et l'écho ne lui rapporta que le son caverneux de sa voix. Il appela de nouveau et il entendit derrière lui Michel Revailloud répondre gravement :
— Oui, ils sont là.
Brusquement, Chayne se retourna comme animé d'un soudain mouvement de colère.
— Vous voyez bien que vous aviez tort de dire qu'il avait glissé et entraîné son guide avec lui, s'écria-t-il. Ce n'est pas vrai, Michel.
Michel s'était découvert et tenait son chapeau à la main.
— Oui, monsieur, j'avais complètement tort, dit-il avec douceur, et il se tourna vers un robuste gaillard de l'escorte.
— François, veux-tu passer là corde et descendre. Ils attachèrent solidement la corde autour de
la ceinture de François et celui-ci prit son piolet en main, s'assit sur la margelle du gouffre, les jambes pendantes, il se retourna à plat ventre et dit.
— Quand je tirerai sur la corde, hissez doucement.
Ils le descendirent avec précaution et à une profondeur de soixante pieds, le cordage mollit, François avait touché le fond. Pendant quekiues moments ils restèrent les yeux fixés sur la corde qui se balançait d'un côté à l'autre, puis un coup sec la fit roidir.
— Il les a trouvés, dit Michel.
Quelques-uns des guides se rangèrent en ligne,
la corde en mains. Chayne prit position en avant.
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à la tête de la ligne et le plus près de la crevasse. La tension de la corde se répéta et lentement les hommes commencèrent à tirer à eux. Il ne semblait pas à Chaync que le poids fût bien lourd à remonter. Une seule question remplissait exclusivement son esprit. François avait-il trouvé son ami ? Quelle nouvelle apporterait-il quand il remonterait à la lumière ? On percevait maintenant la voix de François, indistincte, s'élevant de l'abîme, mais sans pouvoir comprendre ce qu'il disait. Les sauveteurs halèrent plus vivement, puis arrêtant soudain, ils amenèrent la corde très doucement, car ils entendaient maintenant ce que François disait. Ce n'était qu'un mot, incessamment répété.
— Doucement ! Doucement !
Et tout doucement ils le remontèrent à l'orifice de la crevasse. Chayne était trop loin pour voir au delà du bord, mais il pouvait entendre la hache de François heurtant la paroi et le frottement de ses bottes. Michel qui était à genoux penché sur le gouffre, leva une main en l'air et les hommes cessèrent de tirer. Au bout d'une ou deux minutes, le vieux guide baissa la main.
— Doucement, dit-il, doucement, toute son attention concentrée sur ce qui se passait au-dessous de lui. La respiration haletante de François commençait à être perceptible de la place où se trouvait Chayne, et subitement il vit émerger du vide une tête dont il ne remarqua d'abord que les cheveux.
— Enlevez ! cria un guide. Une rapide traction sur la corde et hors de l'orifice, au-dessus du blanc
niveau de la glace, apparut une figure, non celle de François, mais celle d'un cadavre, qui soudain s'éleva dans le jour pâle, blême comme une figure de cire, les yeux sans regard grand ouverts, la mâchoire pendante, une horrible tache sombre sur le côté gauche du front, là où le sang avait été gelé. C'était la figure de John Lattery, l'ami de Chayne, qui dansait devant lui et semblait lui faire des signes, de la manière la plus grotesque que l'on puisse imaginer, comme si le cou avait été rompu et que l'homme vécût encore. Et lorsque François, encore invisible au-dessous répéta : Doucement, il sembla que les paroles sortissent de la bouche du mort.
Chayne ne put retenir un cri, une faiblesse mortelle s'empara de lui. Il lâcha la corde, fit quelques pas en titubant comme un homme ivre et tomba lourdement assis sur la glace, la tête enfoncée dans ses mains.
Quelques moments après, un homme vint à lui :
— Nous sommes prêts, monsieur, dit-il.
Chayne se rapprocha de la crevasse. On avait ramené le guide de Lattery à la surface. Les deux cadavres étaient maintenant enveloppés dans des sacs et on leur avait attaché une corde aux jambes. Les guides traînèrent les deux corps jusqu'au sentier, puis les plaçant sur des portes arrachées d'un chalet, les descendirent à Chamonix. En chemin, François dit quelques mots à Michel Revailloud qui peu après regagna la fin du cortège où marchant seul, Chayne avait pris place.
— Monsieur, dit-il, et Cha5me le regarda les yeux fixes comme un homme frappé de stupeur.
— Il y a quelque chose que François a remarqué cî qu'il m'a prié de vous dire. C'est un brave garçon, François, Il veut que vous sachiez que votre ami est mort sur le coup, il n'y avait pas la moindre trace de lutte. Il était paisiblement étendu au fond d'une crevasse, sur un ht de neige parfaitement uni. Le guide, lui, s'était bien un peu débattu dans la neige, mais votre ami est mort sans avoir souffert.
— Merci, dit Chayne, sans que sa voix montrât une trace d'émotion. Mais il marchait en titubant. Parfois il chancelait comme un homme exténué. Cependant, à plusieurs reprises, il répéta, comme s'il eût eu vaguement conscience d'avoir à défendre la réputation de son ami :
— Vous voyez bien, qu'il n'a pas glissé sur la neige, Michel. Vous aviez tort. C'est l'avalanche qui a tout fait. Il n'a commis aucune faute.
— J'avais tort, dit Michel, et il prit Chayne par ie bras de crainte de le voir s'affaisser ; et les deux hommes, rentrèrent à Chamonix, longtemps après tous les autres.