CHAPITRE XVI
ENTRE GENS d'HONNEUR
— Comme entre gens d'honneur, disait Walter Hine, oui, entre gens d'honneur.
Il répétait une phrase d'une lettre qu'il avait à la main, en prenant place à table pour déjeuner, et dans son indignation il avait parlé à haute voix. Garratt Skinner leva les yeux :
— Puis-je vous être utile, Wallie ? demandat-il.
Hine rougit et balbutia : — Non, merci, il faut que j'aille en ville ce matin, c'est tout.
— Sylvia va vous conduire à Weymouth dans le dog-cart, après déjeuner, dit Garratt Skinner sans plus s'étendre sur ce voyage soudain. Mais il donna un coup d'œil à l'écriture de la lettre et poursuivit avec une certaine perplexité : — Vous serez de retour ce soir, je suppose.
— Je crois bien, dit Walter Hine en lançant par-dessus la table un sourire à Sylvia. Mais son agitation l'emporta sur la galanterie et pendant le trajet de Weymouth, il s'exprima aussi piteusement qu'un enfant qui demande protection.
— Je n'ai pas le moindre désir d'aller à Londres, Miss Sylvia, mais il s'agit d'une affaire d'honneur. Oui, il ne faut pas que je l'oublie. Entre gens d'honneur.
Il s'accrochait à cette phrase, semblant trouver quelque consolation dans sa répétition.
— Vous m'avez donné votre parole, dit Sylvia. Pas de cartes, pas de paris.
Walter Hine eut un rire amer.
— Je n'y faillirai pas. J'ai eu une bonne leçon. Pardieu ! j'ai reçu ma leçon.
Walter Hine s'arrêta à Waterloo Station d'où il se fit conduire à l'office de M. Jarvice.
— Je dois de l'argent, pleumicha-t-il, dès qu'il fut entré dans le cabinet du patron.
M. Jarvice fit la grimace.
— Notre entrevue est terminée, dit-il. Voici, la porte.
— Je le dois à un ami, au capitaine Barstow, continua Hine en désespoir de cause. Mille livres sterling. Il m'a écrit pour que je le paye. Il dit que les dettes d'honneur entre gens du monde... Mais il n'alla pas plus loin. M. Jarvice arrêta court ses explications embarrassées avec un ricanement de mépris.
— Barstow ! Pauvre innocent que vous êtes !
J'ai bien autre chose à faire de mon argent que d'en remplir les poches de Barstow. Je connais l'oiseau. Envoyez-le-moi demain et je lui parlerai, comme entre gens d'honneur.
Walter Hine rougit. Il s'était accoutumé à la déférence et aux flatteries chez Garratt Skinner. Le mépris dédaigneux de M. Jarvice piqua sa vanité au vif, et la vanité était le fort de son caractère. Il eut l'idée de prendre chaleureusement la défense du capitaine Barstow contre les insinuations de M. Jarvice, mais il se contint.
— Alors Barstow saura que c'est de vous que je tire mes subsides, et non de mon grand-père, bégaya-t-il.
C'était là où le bât le blessait. Si Barstow savait cela, Garratt Skinner ne serait pas long à en être instruit. Adieu la déférence et les flatteries. Il ne pourrait plus se poser en favori du grand millionnaire Joseph Hine. Il serait perdu aux yeux de Sylvia. A tout prix il lui fallait éviter cette chute.
Ses paroles, cependant, produisirent un effet immédiat sur M. Jarvice, mais pour des raisons différentes.
— Mais c'est vrai, dit M. Jarvice lentement et d'une voix soudain radoucie. Non, non, il ne faut pas mêler mon nom à cette affaire Asseyez-vous, M. Hine, et prenez un cigare. La boîte est près de vous. Il faut bien que jeunesse s'amuse pour assurer la sagesse de l'âge mûr. Je l'oubliais tout à l'heure. Non, il ne faut pas que je paraisse dans cette affaire, n'est-ce pas ?
La publicité n'avait aucun charme pour M. Jarvice. En vérité, dans plus d'une occasion il l'avait trouvée gênante pour la conduite de ses plans. Suivre tranquillement son chemin, se passer des louanges de la presse et des acclamations des hommes, telle était la modeste ambition de M. Jarvice.
— Cependant, la perspective de remettre mille livres au capitaine Barstow ne me sourit guère, continua-t-il doucement. Non, en vérité. Avezvous perdu avec lui quelque chose de votre trimestre de pension, en outre des mille livres ?
Walter Hine alluma son cigare et répondit comme à regret :
— Oui.
— Le trimestre tout entier ?
— Oh ! non, non, pas tout entier.
Jarvice n'insista pas pour connaître le montant exact. Il s'approcha de la fenêtre où il resta planté, les mains dans ses poches, tournant le dos à son visiteur. Walter Hine, inquiet, regardait avec appréhension les épaules de M. Jarvice. Il aurait été grandement surpris, s'il avait pu à ce moment jeter un coup d'œil sur son visage : il n'y aurait vu ni colère, ni mépris. Au contraire, un sourire tranquille de satisfaction qui lui donnait presque un air de joyeuse humeur : car M. Jarvice nourrissait certains projets pour l'avenir de M. Hine — ainsi s'exprimait-il avec un sourire amené par la plaisanterie sous-entendue de la phrase — et le sort paraissait vouloir favoriser leur réussite.
— Je peux vous sortir de ce mauvais pas, sans doute, dit Jarvice revenant à la table. Il me faut en étudier les moyens, mais je puis le faire, à une condition toutefois. Vous n'avez pas besoin de vous alarmer, c'est une condition qu'un père affectionné pourrait imposer à son fils unique, et M. Jarvice sourit paternellement en retournant à son siège.
— Et cette condition, quelle est-elle ? demanda Walter Hine.
— Que vous voyagiez pendant une année, pour cultiver votre esprit en visitant les grandes contrées et les capitales de l'Europe, que vous fassiez aussi peut-être un petit tour en Orient, et que vous reveniez un gentleman accompli, bien préparé à occuper la haute position qui sera la vôtre lorsque votre grand-père sera, en temps voulu, transféré dans un meilleur monde.
M. Jarvice se tenait renversé dans son fauteuil, agitant la règle de son bureau avec un geste de certitude ; il avait l'air d'évoquer la métamorphose à venir, telle l'aurait fait un fée bienveillante. Walter Hine cependant, goûtait peu le projet.
— Mais, commença-t-il.
M. Jarvice l'interrompit aussitôt,
— Je vous vois venir, dit-il avec un sourire. Là, debout devant la fenêtre j'ai déjà prévu et prévenu votre objection. Mais — vous vous sentiriez seul. C'est juste. Et pourquoi seriez- vous seul ? Mon intention est de mettre la main sur un agréable et sociable jeune camarade qui ira avec vous si on
le défraye de ses dépenses. Un jeune homme sortant d'Oxford, frais émoulu de l'Aima Mater, ayant le goût de la peinture, des statuettes et de toutes ces sortes de choses ! Ma parole, je vous envie, M. Hine. Si j'étais jeune, que le bon Dieu me' bénisse! je jetterais mon bonnet par-dessus les moulins, comme vous direz après quelques semaines de séjour à la Ville-Lumière, et j'irais avec vous. Vous goûterez à la vie, oui, à la vie.
En ■ répétant ce mot, toute rondeur disparut soudainement des manières de iVL Jarvice. Il donna un sombre coup d'œil à son visiteur et un sourire d'une profondeur insondable s'épanouit sur ses lèvres. Mais Walter Hine ne pensait guère à regarder M. Jarvice. Il s'encourageait à décliner la proposition.
— Je ne puis pas partir, laissa-t-il échapper, avec l'entêtement disgracieux d'un esprit faible qui craint de se laisser persuader. De peur d'être amené à consentir, il refusait d'un ton agressif et grossier.
M. Jarvice réprima une exclamation de colère.
— Et pourquoi cela ? dcmanda-t-il, s' appuyant sur ses coudes et fixant Walter Hine de son œil vif et perçant.
Walter Hine se remua d'un air gêné sur son fauteuil sans répondre.
— Et pourquoi ne pouvez-vous pas partir ? répéta Jarvice.
— Je ne puis pas vous le dire.
— Oh, assurément, dit M. Jarvice avec un rica-
nement à peine perceptible. Allons, nous sommes entre gens d'honneur, que diable ! Eh bien !
^Walter Hine céda devant l'insistance de son interlocuteur.
. — Il y a une jeune fille, dit-il avec un sourire bête et odieux.
M. Jarvice fut pris d'un tel accès de colère qu'il asséna un coup de poing sur la table de son bureau. Ses plans si soigneusement conçus allaient-ils être anéantis par une femme ?
~ C'est un ange, cria Walter Hine. Ayant été si loin, il ne s'arrêta plus. Sa vanité l'emporta à des hauteurs lyriques.
— C'est un ange, une perle, jamais elle ne voudra me laisser partir, c'est ma bonne amie.
Telle était la récompense de Sylvia pour la lutte qu'elle avait engagée, à sa grande répugnance, pour le salut de Walter Hine. Il la proclamait sa bonne amie, dans l'office d'un usurier. M. Jarvice lâcha un juron.
— Qui est-elle ? demanda-t-il rudement.
Walter Hine eut comme un mouvement de honte.
Il s'imagina confusément ce que Syhda aurait pensé, ce qu'elle aurait pu dire, et avec quel mépris eUe l'eût foudroyé du regard si elle l'avait entendu se vanter ainsi de la bonté qu'elle lui témoignait.
— Vous m'en demandez trop, M. Jarvice, dit-il. D'un geste M. Jarvice écarta l'objection.
—Je vous le demande, bien entendu, comme entre gens d'honneur, dit-il avec une politesse ironique.
— Eh bien, alors comme entre gens d'honneur, répondit Hine sérieusement. C'est la fille d'un de mes grands amis. M. Garratt Skinner. Mais qu'est-ce qui vous prend? s'écria-t-il ; et son en de surprise était bien explicable.
Cet après-midi avait été fécond en etonnements pour M. Jarvice, mais la simple mention du nom de Garratt Skinner était pour lui plus qu'une surprise. M. Jarvice était positivement atterre. Il était renversé sur sa chaise, la bouche ouverte, les yeux fixés sur Walter Hine. Sa figure, habituellement haute en couleur, était devenue marbrée de plaques livides. Il semblait avoir éprouve autant de frayeur que de surprise à la nouvelle que Garratt Skinner était un anu de Walter
Hine. ^
Qu'avez-vous ? répéta Hine.
— Ce n'est rien, répondit M. Jarvice, se remettant. La chaleur, c'est tout. Il traversa la pièce, et ouvrant la fenêtre, s'accouda un moment sur l'appui. Sa voix était encore mal assurée quand il put de nouveau reprendre la conversation.
— Comment avez-vous connu M. Garratt Skinner? demanda-t-il.
Barstow m'a présenté. J'avais fait la connaissance de Barstow au Criterion Bar, et il m'emmena chez Garratt Skinner, à Hobart Place. ^
-Je comprends, dit M. Jarvice. Et c est, je suppose, chez Garratt Skinner que vous avez perdu
votre argent. .
-Oui. mais il n'y était pour rien, exclama
Waltcr Hine. Il ignore le montant de ma perte ; s'il l'apprenait, il serait furieux.
L'ombre d'un sourire flotta sur le visage de Jarvice.
— J'en suis sûr, accorda-t-il, et devant son habile interrogatoire l'histoire tout entière se déroula. Le petit dîner auquel Sylvia avait fait son apparition, et où Walter Hine avait été soigneusement excité par le Champagne; la petite partie de cartes que Garratt Skinner' répugnait tant à permettre chez lui, un dimanche, et dont il s'était bientôt retiré pour aller se coucher, laissant Hine aux mains du capitaine Barstow et d'Archie Parminter; la tranquille demeure dans la campagne ; le nouveau jardinier que l'on ne vit qu'un jour, et qui tira avec tant de précision lorsque Barstow paria pour lui contre Walter Hine, que celui-ci perdit un milHer de li\Tes ; les incidents furent racontés à M. Jarvice dans leur ordre de succession, et il les interpréta selon sa propre expérience. Le capitaine Barstow, toujours mis en avant, ne comptait pour rien dans l'histoire telle que la comprenait Jarvice. Il était la créatme, le valet. Garratt Skinner, toujours dans la coulisse, préparait l'escroquerie et empochait les bénéfices. —Vous demeurez maintenant dans la tranquille maison du Dorsetshire, je suppose, seul avec Garratt Skinner et sa jolie fille, avec la visite, de temps à autre, du capitaine Barstow ?
— Oui, répondit Hine. Garratt Skinner ne se soucie pas de voir beaucoup de monde.
Un sourire amusé reparut sur le ^dsage de
M. Jarvice.
— Je n'en doute pas, dit-il tranquiUement. il existait d'exceUentes raisons à lui connues, pour expliquer la répugnance de Garratt Skinner à se montrer en nombreuse société. M. Jarvice quitta la fenêtre et retourna à sa table. Son parti était pris, il ne restait plus trace d'émotion ou de colère dans sa voix.
— Je comprends très bien votre hésitation a quitter vos nouveaux amis, dit-il avec une bienveiUance exquise. Je reconnais qu'il faut laisser de côté le projet de long voyage que j'avais caresse. Mais je ne le regrette pas. Car je pense que 1 objet que j'avais en vue, quand je vous faisais cette proposition, peut aussi bien se réaliser dans la charmante maison de campagne de Garratt
Skinner. ^
Il parlait d'une voix posée, arrêtant un regard bienveillant sur son visiteur. Walter Hine ne soupçonna pas que ses paroles pussent cacher un sens sinistre différent de celui qu'elles semblaient exprimer. Il les accepta dans leur sens le plus apparent. ,1-1
— Oui je m'instruirai autant dans la maison ae Garratt Skinner, qu'en visitant des collections de tableaux à l'étranger, dit-il avec un empressement qui fît sourire M. Jarvice.
— C'est très probable, dit celui-ci. En attendant, revenons à Barstow et à ses mille livres. Il faut que je réfléchisse à l'affaire. Barstow vous accor-
dera bien un ou deux jours. Laissez-moi votre adresse, celle du Dorsetshire.
Il trempa une plume dans l'encre et la tendit à Hine qui la prit et tira vers lui une feuille de papier, mais au lieu d'écrire, il leva les yeux sur Jarvice qui se tenait debout de l'autre côté de la table.
— L'adresse de Garratt Skinner ? demanda-t-il avec un de ses éclairs d'intelligence astucieuse.
^ — Oui, puisque c'est chez lui que vous demeurez. J'aurai besoin de vous y écrire.
Walter Hine hésitait encore.
— Vous n'allez pas vendre la mèche au sujet de ma pension, eh ?
-- Mon pauvre ami ! dit M. Jarvice d'un air plus peiné qu'offensé. Que pourrais-je bien y gagner ?
Walter Hine écri\àt l'adresse, et au même instant, le clerc apparut à la porte tendant une carte à Jarvice.
— Je vais le voir, dit Jarvice, et se retournant vers Hine : Notre affaire est terminée, hein ?
Jarvice ouvrit une seconde porte de sortie qui menait tout droit à un escalier dérobé descendant à la rue.
— Au revoir, dit-il, vous recevrez bientôt de mes nouvelles, et Walter Hine sortit du bureau.
Jarvice ferma la porte et se retourna vers son employé.
— Vous pouvez vous retirer, dit-il.
Il n'était pas venu le moindre client, mais M. Jarvice avait une manière ingénieuse de se débarrasser des importuns au moment voulu, sitôt
qu'ils étaient arrivés à une décision et avant qu'ils n'aient le temps de changer d'avis. En pressant un certain bouton caché par le cuir recouvrant le bras droit de son fauteuil, il faisait jouer un indicateur placé au-dessus du bureau de son clerc dans l'avant pièce. Là-dessus, le clerc annonçai un visiteur, et celui qui occupait la place était renvoyé par l'escalier dérobé. C'est ainsi que M Tarvice avait congédié Walter Hme.
Tarvice avait l'adresse de Garratt Skmner, mais il la garda longtemps sur son bureau, en face de lui, sans pouvoir se décider a sen ,^^'^[; Maintenant qu'il était seul, toute amabûite avait disparu de ses traits. Il était dans un état d imtation extrême, que trahissait par mornents un geste de violence, mais c'était contre Im-meme que se tournait sa colère. Il avait ete stupide de ne pas surveiller Walter Hine de plus près
-1 T'aurais dû le prévoir ! s'écriait-il dans son exaspération. Garratt Skinner ! Je l'aurais devine si l'avais eu une parcelle de bon sens.
Car M Tarvice n'était pas un inconnu pour le nouvel ami de Walter Hine. Plus d'un jouvenceau, frais arrivé de sa province, héritier d une importante usine ou d'une grande propriété était venu s'échouer dans cette ofhcine. grâce a Ihabie pilotage de Garratt Skinner. Dans 1 innombrable armée de ceux qui vivent d'expédients, Jarvice n'en connaissait pas un aussi alerte que Garra t Skinner pour mettre le grappin sur la nouvelle victime, ou plus habile à endormir sa défiance.
II aurait dû prévoir que Garratt Skinner jetterait son filet sur Walter Hine. Mais il ne l'avait pas prévu, et le mal était fait.
M. Jarvice retira de son coffre la police d'assurance et la considéra, hochant la tête avec tristesse. Il avait vu le moyen de se faire tranquillement, et comparativement à peu de frais, un joli sac de cent mille livres sterling. Maintenant il lui faUait prendre un associé pour ne pas s'en faire un ennemi. Garratt Skinner avec Barstow comme racoleur et sa jolie fille pour appât était un facteur trop important pour être considéré comme une quantité négligeable. Il fallait partager avec lui, à moins de laisser le projet aller à vau-l'eau ; et M. Jarvice ne pouvait se résoudre à cela.
Il n'y avait pas d'autre moyen. Jarvice savait bien qu'il pouvait saper l'influence qu'exerçait Garratt Skinner sur Walter Hine en révélant au jeune homme certains épisodes de la vie de son nouvel ami. Il pouvait même mettre fin à leurs relations. Mais Garratt Skinner aurait vite reconnu d'où venait^ le coup. Et alors ? Alors M. Jarvice aurait eu à ses trousses un ennemi astucieux et vigilant; et dans cette affaire entre toutes, M. Jarvice ne pouvait se permettre de courir un tel risque. Jarvice était loin d'être impressionnable, mais son sang se glaçait à la pensée de voir Garratt Skinner surveiUer l'exécution de son petit projet, le tour à l'étranger avec le plaisant compagnon,' les événements qui pouvaient survenir pendant le voyage, Garratt Skinner surveiUant et attendant
le moment favorable, quand tout serait fini, pour se montrer et demander le prix de son silence. Il tiendrait ]\I. Jarvice dans le creux de sa main pour le reste de ses jours. Non, cela ne se pouvcdt pas. Garratt Skinner devait être un associé tout en restant aussi un accessoire.
En conséquence Jarvice écrivit une lettre à Garratt Skinner, quelques lignes l'invitant à se rendre à Londres pour une affaire de la plus haute importance. Ah ! c'était une lettre d'apparence bien inoffensive, cette note que dans son officine Jarvice écrivit cette après-midi d'xin jour d'été. Et encore, au dernier moment, il hésitait à la cacheter. Le soleil descendit à l'horizon, les ombres étendirent leurs longs doigts sur les rues embrasées ; elles pénétrèrent le buen-retiro de M. Jarvice : il était toujours assis à son bureau, indécis.
On devait renoncer au tour sur le continent, et aussi au voyage par mer en Orient — et à ce projet si simple, si sûr, offrant si peu de risques^ il fallait laisser à Garratt Skinner, le soin d'ei ourdir im autre. Il avait toujours été fidèle à sa parole. M. Jarvice se rattacha à cette pensé réconfortante, il scella sa lettre et resta un moment' dans l'obscurité qui s'épaississait autour de lui. Enfin il sonna son clerc et lui donna l'ordre de jeter la lettre à la poste, mais d'une voix que l'employé ne lui connaissait pas et qui lui fit avancer la tête, essayant de pénétrer les ténèbres pour s'assurer que c'était bien son maître qui avait parlé.
Deux jours plus tard, Garratt Skinner fit une longue visite à M. Jarvice et il fut bientôt évident que les deux hommes étaient parvenus à s'entendre, car Walter Hine reçut du capitaine Barstow une lettre qui le soulagea singulièrement.
— Garratt Skinner m'a écrit, lui annonçait r<( Ardent » capitaine, qu'il a découvert que le jardinier engagé à l'essai, est un braconnier notoire et un tireur de marque. Dans ces circonstances, mon excellent ami, l'a Ardent » ne peut pas empocher vos sous. Entre gens d'honneur nous devons considérer le pari comme annulé !