SYLVIA EN RACONTE PLUS QU'ELLE NE SAIT
HiLARY Chayne resta éloigné du Dorsetshire pendant dix jours entiers, et quoique les heures lui parussent se traîner avec une lenteur désespérante, il éprouvait quelque consolation en songeant à la fine diplomatie qu'il avait déployée. Il s'était dit qu'une semaine ne s'écoulerait pas sans que Sylvia ne regrettât son absence ; maintenant après dix jours, le regret était peut-être devenu poignant. Pendcint dix jours, ses pensées errèrent sur les Dovvns de Sussex ; il se disait, le cœur déchiré : Elle souffre par sa faute. Le onzième jour au matin, il reçut du ministère de la guerre une lettre lui enjoignant de s'y présenter l'après-midi du lende-
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main. Cela tombe à merveille, pensa-t-il, je vais aller à Weymouth aujourd'hui, et, demain, je serai de retour à Londres. Et avec une légèreté d'esprit inaccoutumée, qu'il attribuait à la satisfaction de n'avoir pas à pimir Sylvia plus longtemps, il partit. Il atteignit la maison de l'Eau Vive vers six heures du soir, et tout d'abord, il lui sembla que sa diplomatie avait eu du bon.
On le fit entrer dans la bibliothèque où Sylvia se trouvait seule près de la fenêtre. Elle tourna vers lui un visage pâle et hagard où se peignait la terreur, et pendant une seconde elle le fixa comme dans un état de stupeur, puis avec un cri étouffé elle se précipita vers lui. Chayne saisit ses mains tendues, et toute la joie que cet accueil lui causait s'évanouit à la vue de la détresse de la jeune fille. — Sylvia ! s'écria-t-il désespéré. Il souffrait comme il n'aurait jamais crû qu'il pût souffrir.
— J'ai peur ! murmura-t-eUe en tremblant.
II l'attira vers lui, sans qu'elle fit résistance. Elle se tenait tout près, le touchant même, s'appuyant sur lui comme un enfant craintif. — Oh, j'ai peur, répéta-t-elle ; et sa voix plaintive semblait implorer un peu de sympathie et de bonté.
Dans l'esprit de Chayne se peignit soudain ime image de la pente de glace de l'Aiguille d'Argentière. Une jeune fille avait franchi, pas à pas, cette pente dangereuse, regardant sans frayeur cette inclinaison raide et brillante. C'était cette même jeune fille qui maintenant s'appuyait sur
lui, les lèvres tremblantes et les yeux remplis d'effroi... — J'ai peur, disait-elle, et ce souvenir du jour passé sur les hauteurs fit mesurer à Chayne la profondeur du trouble qui agitait Sylvia.
— Mais pourquoi cet effroi ? De quoi avez-vous peur ? Sylvia.
Pour toute réponse, elle se retourna vers la fenêtre ouverte. Chayne suivit son regard et voici ce qu'il vit :
La pelouse unie d'un vert émeraude, le ruisseau qui la traversait retenant dans ses eaux sombres la lueur rougeâtre du soleil couchant, les grands hêtres projetant leurs ombres profondes ; les murs du jardin aux vieilles briques rouges... perçant entre les espaliers et dans cet enclos, marchant de long en large, tantôt dans l'ombre des arbres, tantôt dans la lumière, Garratt Skinner et Walter Hine. Ce spectacle ne devait pas être nouveau pour Sylvia. Pourquoi donc la terrifiait-il maintenant au delà de toute raison ?
— Les voyez- vous ? dit Sylvia d'une voix basse pleine d'anxiété ; car sous l'empire de sa détresse, elle avait perdu sa réticence habituelle. Il ne peut exister aucune amitié entre ces deux hommes, aucun lieu d'amitié réelle ! Il suffit de les voir côte à côte pour s'en convaincre. C'est une feinte.
Sûrement elle devait avoir remarqué cela avant ce jour. Pourquoi alors la feinte la troublait-eUe si profondément ? Chayne examina les deux hommes marchant dans le jardin. Certainement il ne les avait jamais vus liés d'une camaraderie aussi
étroite Garratt Skinner avait passé son bras sous celui de Hine et le maintenait ainsi, lui racontant des histoires, penchant vers lui son profil aquilin ses traits ridés mais pleins d'astuce, comme s li n'avait eu d'autre pensée au monde que de se l'attacher et de le retenir par l'affection ; et Walter Hine ce pauvre être faible et vaniteux, l'écoutait avec une satisfaction visible et semblait aussi confiant qu'un petit enfant.
— Pourquoi feindre ainsi dit Sylvia? Pourquoi cette apparence de camaraderie qui depuis quelques jours ne va qu'en augmentant? Quel nouveau complot peut se tramer?
Et tandis que ses yeux restaient nvés sur ie iardin, sa terreur semblait s'accroître encore.^
— Mon père s'est absenté U y a huit jours. Depuis son retour cette affection simulée n'a fait que croître. J'ai peur ! oh, j'ai peur !
Garratt Skinner avait fait demi-tour, et ramenait maintenant Walter Hine vers la maison. Sylvia recula à son approche comme à une appantion diabolique. Quand il se retourna elle poussa un soupir comme si elle échappait à un danger imminent.
— Sylvia ' De quoi avez-vous peur i
- Je ne sais pas ! cria-t-elle. C'est là ce qm me trouble tant. Je n'en sais rien. Elle pressait ses deux mains sur sa poitrine. Chayne les prit dans les siennes et remarqua que dans l'une d elles il y avait un objet qu'elle cachait car ses doigts se crispèrent davantage au contact de la main de
Chayne. Ses craintes étaient plus justifiées qu'elle ne le laissait voir. Barstow avait cessé de venir. Plus de cartes, plus de paris; et ce changement, ajouté à la camaraderie toujours croissante de Garratt Skinner, ajoutait à ses appréhensions. Elle redoutait quelque nouveau complot plus sinistre, plus terrible que celui qu'elle avait découvert.
— Si seulement je savais ! criait-elle, oh ! si j'avais une certitude !
Archie Parminter avait fait une visite à la maison, y avait passé une nuit, et lui, Garratt Skinner et Walter Hine étaient restés à causer dans la bibhothèque jusqu'au matin. SyKàa • s'éveillant de temps à autre pendant un sommeil agité, avait souvent entendu leurs voix pendant les premières heures de la nuit, et vers l'aurore, elle les avait entendus regagner leurs chambres, comme à la nuit de son arrivée, et, de même que dans cette première nuit, un des hommes titubait lourdement. C'est depuis cette nuit qu'elle était en proie à une terreur invincible.
— Je n'ai plus d'empire sur lui, continua-t-elle. Quelque chose se passe qui a détruit mon pouvoir, mon influence est nulle. Quelque chose s'est produit cette nuit-là. Un frisson la secoua comme si elle avait aeviné, et elle regardait sa main fermée comme si le mot de l'énigme y eût été caché. Là était en effet la cause de son inquiétude. Elle avait perdu toute influence sur Walter Hine. Elle connaissait quelques-uns des dessous de la vie.
mais son père en savait encore plus. Il avait usé de toute son expérience, de tout son savoir, de toute sa ruse et avec la plus ingénieuse subtilité, il avait détruit son pouvoir sur Hine, il avait émoussé ses armes. Hine était attiré vers Sylvia, fasciné par ses charmes, par sa grâce et la douce simplicité de ses manières ; très bien, Garratt Skinner lui avait montré un leurre plus attrayant, d'une fascination plus forte ; et Sylvia était devenue impuissante.
— Il n'est plus le même, continua-t-elle, les yeux fixés sur Walter Hine, oh ! pas seulement dans sa conduite envers moi. Il a changé physiquement. Me comprenez-vous bien ? Il est devenu nerveux, inquiet, excitable, un simple paquet de nerfs. Et ce n'est pas tout. Ce matin il m'a semblé que la couleur de ses yeux avait changé.
Chayne la regarda fixement. — Sylvia ! exclama-t-il.
— Oh, je ne suis pas folle, répondit-elle, et elle reprit. D'abord j'ai simplement remarqué qu'il y avait un changement, sans voir exactement en quoi il consistait. Puis j'ai compris. Ses yeux sont généralement d'une teinte claire, ce matin ils étaient foncés. Je les ai examinés attentivement, pour être bien sûre, et je me suis rendue compte. Les pupilles de ses yeux étaient si dilatées qu'elles occupaient l'orbite entière. Pouvez-vous en deviner la cause ? Et même en disant ces paroles elle regardait encore sa main crispée, comme si elle eût su que la réponse à cette question s'y trouvait
cachée. — J'ai peur, répéta-t-elle une fois de plus, et à cette exclamation renouvelée Chayne commit la pire de toutes les erreurs qu'il eût commises jusqu'ici.
— Vous avez peur ? Sylvia ! Eh bien, laissez-moi vous emmener d'ici.
Brusquement Sylvia se rejeta en arrière. Si Chayne avait gardé le silence, elle lui aurait tout avoué, car elle était dans une disposition d'esprit à ne rien lui cacher. Elle lui aurait dit que Walter Hine s'était remis à boire. Elle aurait ouvert sa main crispée et laissé voir ce qu'elle contenait, quoique ce fût la condamnation irrévocable de son père. Mais Chayne l'avait arrêtée dans son élan, aussi sûrement que s'il lui eût posé sa main sur les lèvres. Il venait lui parler d'amour, de fuite, et elle n'était pas dans un état d'esprit à s'en occuper. Tout ce qu'elle demandait était un peu de sjTnpathie, un peu de tendresse. Chayne ne se contentait pas de lui offrir ce dont elle avait besoin. Il voulait lui donner davantage et ce qu'il ajoutait gâtait aux yeux de Sylvia son offre tout entière. Elle secoua la tête et le regardant avec un sourire doux et triste :
— L'amour, dit-elle, n'est pas pour moi, il appartient aux gens heureux.
— C'est une parole bien dure, Sylvia, répliqua Chayne, et qui n'est pas toujours vraie.
— Elle l'est pour moi, répondit Sylvia avec conviction, et comme il se rapprochait d'elle, elle fit un geste pour le maintenir à distance. — Non,
non, s'écria-t-elle, et s'il eût fait attention, il eût pu reconnaître un accent d'irritation dans sa voix. Mais il ne voulait pas entendre.
— Vous ne pouvez continuer à vivTe ici, dénuée de sympathie, sans amour, sans même y rencontrer la moindre bienveillance. Déjà vous êtes malade, épuisée de fatigue. Et vous pensez continuer ainsi toute votre vie ou toute celle de votre père. Sylvia, oh ! Sylvia, laissez-moi vous emmener.
Chacune de ces imprudentes paroles l'éloignait un peu plus de son but. Il sembla à Sylvia qu'il n'y avait d'aide nulle part pour elle et Chayne, en face d'elle, lui apparut être presque autant son ennemi que Garratt Skinner même, qui là-bas sur la pelouse continuait sa promenade amicale avec Walter Hine. EUe joignit les mains brusquement.
— Non, je ne vous suivrai pas, s'écria-t-elle, car je ne vous aime pas ; et sa voix avait perdu toute sa douceur, elle était devenue froide et dure. Chayne allait sans doute continuer ses instances, mais elle ne le laissa pas parler, elle l'interrompit brusquement.
— Laissez-moi finir, je vous en prie. Je suis, coname vous le dites, tendue, énervée. Écoutez-moi un instant et laissez-moi ensuite à mes peines. Cela sera la meilleure manière de m 'aider à les porter.
EUe vit que ces paroles blessaient profondément celui qui l'aimait tant, mais elle ne chercha pas à y apporter aucune atténuation. Elle était dans un état d'esprit qui la poussait à faire souffrir. Son
immense besoin de sympathie, de consolation, l'avaient portée à prononcer des paroles qu'elle eût voulu rappeler maintenant, elle s'était pour ainsi dire laissé prendre à l'improviste et elle s'en voulait. Chayne lui avait dit qu'elle paraissait fatiguée, malade, et elle lui en voulait aussi de cela. Le beau miracle qu'elle se sentît à bout de forces, avec son père et ses menées secrètes d'un côté, et de l'autre un amoureux importun. Pendant un instant elle sembla chercher comment exprimer ce qui lui restait à dire.
— Je vous ai dit plus que je n'avais le droit de le faire, plus qu'il n'était juste, en ce qui concerne mon père. J'ai été, sans doute, amenée à beaucoup exagérer. Oubliez ce que je vous ai dit, car cela ne vous a conduit qu'à commettre une erreur.
— Une erreur ? demanda Chayne perplexe.
— Oui, répondit-elle. Elle se tenait en face de lui, le front plissé, une expression de colère dans les yeux. — Une erreur que je dois rectifier dès maintenant. Vous avez dit que j e ne rencontrais ici aucune bienveillance. Ce n'est pas vrai. Mon père est bon !
Et comme Chayne levait des yeux où se lisait une muette protestation, elle répéta avec insistance : — Oui, bon et prévenant, pas seulement pour moi, mais pour d'autres encore.
L'ne sorte d'entêtement sembla la forcer à continuer. — Et je puis vous en donner un exemple qui vous surprendra.
— Oh ce n'est pas nécessaire, murmura Chayne ; mais Sylvia était implacable.
— Si, c'est nécessaire, répliqua-t-elle. Je vous prie de m 'écouter. Pendant notre séjour à Weymouth, mon père et moi avons traversé un jour, à marée basse, le goulet de Chesil Beach pour aller à Portland. Chayne leva vivement les yeux, subitement intéressé :
— Oh ! dit-il, et dans sa voix on pouvait reconnaître un changement indéfinissable. Tout à l'heure, il avait consenti à écouter, parce qu'elle le désirait. Maintenant il prêtait toute son attention car une pensée étrange venait de traverser son esprit.
— Nous étions en voiture et nous avons monté la colline vers le plateau qui occupe le sommet de l'île, et comme nous passions dans le village, Fortune's Well, je crois, — mon père arrêta le cheval à la porte du débitant de tabac et entra dans la boutique. Il en ressortit bientôt avec quelques paquets de tabac, un bon nombre même, et remonta dans la voiture. Vous ne devineriez pas plus que je ne le fis alors, à quoi il destinait cette emplette.
— Non, dit Chayne attentif et quoique son attitude fut très calme il y avait une certaine tension dans sa voix. Là il y avait un mystère qu'il devrait éclaircir dans l'intérêt de Sylvia. Pourquoi Gabriel Strood se faisait-il maintenant appeler Garratt Skinner ! C'était le mystère qui lui restait à dévoiler sans que Sylvia en souffrît. Il ne pouvait prendre trop de précautions, le refus de Kenyon de s'expliquer à ce sujet le lui faisait bien comprendre. Il devait se trouver là quelque chose qu'on
devrait taire par amour de Sylvia. Il fallait donc découvrir la vérité sans l'aide de qui que ce fût, et il se demandait si , inconsciemment , Sylvia n'était pas en train de le mettre sur la piste. Allait-elle donc lui expliquer ce qu'elle-même ignorait, pourquoi Gabriel Strood était maintenant Garratt Skinner?
— Non, répéta-t-il, je ne le devine pas.
— Tout en continuant de monter la côte, repritelle, mon père coupa le tabac en petits morceaux avec son couteau de poche. Pourquoi faites-vous cela? lui demandai-je, et il me répondit, en riant, — Attendez, vous verrez. Au haut de la côte, nous sommes descendus de voiture et nous avons marché à pied sur le plateau. En face de nous, dominant le petit village, s'élevait une vilaine construction blanche. Mon père me demanda si je savais ce que c'était. Je répondis que je le devinais.
— C'était la prison, interrompit Chayne, vivement.
— Oui.
— Vous y êtes entrés ?
De la réponse qu'elle allait faire dépendait la question de savoir si oui ou non Chayne allait ce jour-là éclaircir son mystère.
— Non, répondit Sylvia, et Chayne respira d'une façon un peu oppressée. Si elle avait répondu oui, il ne restait à Chayne qu'à rejeter le soupçon qui s'était emparé de lui. Puisqu'elle répondait : Non, ses conjectures se fortifiaient.
— Mais nous nous en som.mes approchés et nous nous sommes avancés jusqu'aux carrières. Il était
cinq heures de l'après-midi, et comme nous approchions de l'angle du mur qui entoure les carrières, mon père dit : Ils ont cessé de travailler maintenant.
— Il savait donc cela ? demanda Chayne.
— Oui, sans doute ; alors nous avons descendu une rue qui va vers la prison, et qui est bordée d'un côté par une rangée de petites maisons, de l'autre par les carrières de l'État. La rue était vide ; de temps à autre, à de longs intervalles, quelque passant la traversait. Au sommet du mur se voyaient des guérites, élevées de distance en distance, pour permettre aux gardiens de surveiller les forçats. Mais ces guérites aussi étaient vides. Le mur n'est pas très haut ; je suppose, ou du moins mon père m'a dit que les carrières sont profondes de l'autre côté.
— Oui, dit Chayne, toujours calme, et ensuite ?
— Alors nous avons marché lentement le long de la rue, et chaque fois qu'il n'y avait personne à proximité qui aurait pu nous voir, mon père jetait un morceau de tabac par-dessus le mur,
— Je ne crois pas qu'ils aient une vie bien agréable, les pauvres diables. Ils seront heureux de trouver le tabac demain quand ils reviendront. Nous avons ainsi parcouru plusieurs fois la rue de haut en bas et de bas en haut, et quand nous sommes repassés au coin du mur, mon père m'a dit en riant : C'est fini, Sylvia. J'ai vidé mes poches. Nous avons regagné la voiture et sommes retournés à Weymouth.
^laintenant que Sylvia avait terminé son récit, Chayne avait enfin le mot de l'énigme. La jeune fille lui avait dévoilé le secret qu'elle ne connaissait pas. Il savait maintenant pourquoi Gabriel Strood avait changé de nom, pourquoi il avait renoncé à l'alpinisme, pourquoi aussi Kenyon s'était refusé à expliquer la cause de la disparition de son ami.
— Je vous dis tout ceci, ajouta Sylvia, parce que vous accusiez mon père de manque de bonté ou de prévenance. Auriez-vous pensé, vous, à ces pauvres prisonniers, là-bas, dans les carrières. Et si vous l'aviez fait, vous seriez- vous donné la peine de leur procurer ce petit adoucissement. Je pense qu'ils doivent avoir béni le généreux inconnu qui avait eu une pensée pour eux et leur avait montré, seul parmi tant d'autres, un peu de sympathie, un peu de bienveillance.
Chayne s'inclina.
— Oui, dit-il à voix basse, j'ai été injuste.
Il ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Garratt Skinner avait montré un sentiment de bonté tant soit peu surprenant chez un homme de sa nature quoique, naturellement, il comprit le motif qui l'y avait poussé. Il était convaincu que Garratt Skinner avait travaillé lui-même dans ces carrières, où courbé sur son travail il avait peutêtre ramassé, en ces jours d'infortune, le tabac qu'un ami plus heureux avait lancé par-dessus le mur.
— Je suis heureuse de vous voir le reconnaître, dit Sylvia, sans que toutefois son accent perdit
de son hostilité. Elle resta silencieuse, espérant qu'il voudrait bien se retirer tandis que Chayne lui se souvenait avec quelles folles espérances il était venu de Londres. Sa diplomatie lui avait, après tout, peu réussi. Il avait, à la vérité, acquis une certitude qui le convainquait de la nécessité d'enlever, le plus tôt possible, Sylvia à son père et à ses amis, mais il n'en était guère plus avancé ; il était peut-être plus éloigné que jamais de la réalisation de ses désirs.
— Vous retournez à Londres ? demanda-t-elle.
— Oui, il faut que demain je me présente au ministère.
Sylvia ne montra aucune curiosité quant à l'objet de cette visite ; il remarqua, le cœiu: serré, qu'elle ne semblait pas y prendre le moindre intérêt.
— Et après ? demanda-t-elle lentement, en traversant le vestibule pour l'accompagner jusqu'à la porte. Vous rentrerez chez vous ?
Chayne eut un sourire amer.
— Oui, dit-il, du moins je le suppose.
— En Sussex.
— Oui.
Elle ouvrit la porte, et comme il sortait sur le perron, elle le considéra attentivement pendant quelques moments, sans qu'il pût deviner quels étaient ses sentiments envers lui.
— Dans ma jeunesse, dit-il tout à coup, j'apercevais du jardin de mon père, bien loin sur les «downs», xm mur sombre, très élevé, qui se dressait à
l'horizon. Il ne m'arriva jamais de me demander comment il avait été bâti dans ce lieu. Une seule chose m'inquiétait : savoir si on pouvait l'escalader. Un après-midi, je partis sur mon poney pour m'en assurer, et je découvris — que pensez-vous que je découvris ? — que ce mur effrayant n'était qu'une simple haie de trois pieds tout au plus.
— Eh bien ? dit Sylvia.
— Eh bien, je n'ai pas oublié, voilà tout, répliqua-t-il.
— Adieu, dit-elle, elle n'avait pas compris davantage le sens de sa parabole que lui n'avait pu lire dans sa pensée. Il descendit l'allée, et après quelques pas, se retourna. Sylvia n'avait pas bougé, elle le suivait d'un regard grave et pensif, mais sans faire im geste pour le rappeler. Chayne reprit son chemin et continua de s'éloigner.
Sylvia remonta dans sa chambre. Elle ouvrit enfin sa main, dans laquelle était renfermée une petite fiole, contenant une solution incolore ; mais sur l'étiquette était le mot|« cocaïne ».
C'était ce qui avait miné son influence sur Walter Hine. Archie Parminter n'était venu de Londres, s' arrachant à ses clubs du West End, que pour apporter cette drogue.
— On en consomme beaucoup maintenant, en catimini, avait-il dit en faisant semblant d'en absorber lui-même.
— Il faut laisser cela à l'aristocratie, Walter, avait dit Garrat Skinner. Goûtez-y si vous voulez, mais une goutte seulement.
Sylvia était absente à ce moment, mais elle avait deviné la scène et sa conjecture ne l'éloignait guère de la vérité. — Mais dans quel but ? se demandait-elle, envahie par une nouvelle crainte. Qu'ont-ils à y gagner? Ses connaissances des dessous de la vie avaient des limites. Elle ne devinait pas.
Elle se regarda dans la glace. Oui, elle était fatiguée, elle paraissait malade. Mais il ne lui plaisait pas que cela lui fut dit. Et pendant qu'eUe se regardait, elle entendit la voix de son père qui l'appelait. Elle tressaillit conune ressaisie par ses craintes. Elle cacha soigneusement le narcotique perfide au fond d'un tiroir, et descendit vivement l'escalier.