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CHAPITRE XVIII

La demeure de Chayne s'élevait sur un mamelon de collines arrondies du comté de Sussex. Bâtie en pierre, deux siècles auparavant, elle semblait avoir graduellement assumé la teinte brune particulière aux Downs, se fondant, pour ainsi dire, dans l'environnement général, ainsi qu'on le remarque chez les oiseaux et les animaux sauvages ; de sorte que les étrangers qui la cherchaient de la vallée ne la découvraient que par les spirales de fumée s' échappant de ses larges cheminées. Sur le côté occidental, juste au-dessous de la maison, il existait

une dépression des Downs, à travers laquelle courait la grand' route, et dans le vallon, les maisons d'un hameau se pressaient, tel un petit village au pied d'un vieux château picard. A l'est, les grandes ondulations, avec leurs creux estompés d'ombre, leurs pentes gazonnées, émaillées d'ajoncs, se déroulaient sur un espace de dix milles et brusquement disparaissaient sur les bords de l'Arun. La maison regardait le midi, et de ses jardins en terrasse, on découvrait une grande étendue du parc et des terrains boisés où, parmi le vert des ormes et le pourpre des hêtres, ça et là un bouquet de sombres ifs donnait l'illusion d'un espace vide. Au delà des bois s'élevait une rangée de collines moins élevées au-dessus desquelles surgissaient les clochers de Chichester et la plaine basse de Selsea qui allait se perdre dans la mer.

Chayne se promenant dans ce jardin raprès-midi du jour suivant, marchait seul le long des allées. Il pouvait presque se représenter son père debout à ses côtés, appuyé sur sa canne, et parlant, suivant son habitude, de travaux à effectuer dans les fermes, lui indiquant une prairie du vallon que, bientôt peut-être, il pourrait adjoindre à son domaine, et terminant toujours avec la même paternelle admonestation.

— Ne penserez-vous pas bientôt à vous marier, Hilary, et à prendre, à votre tour, la direction de la propriété ?

Chayne avait fait la sourde oreille à cette proposition, mais aujourd'hui elle lui revenait à l'esprit.

Partout où s'arrêtait son regard, il retrouvait quelque souvenir de son enfance ; la campagne était vivante de ces réminiscences. Tournant ses regards vers le sud, il se remémorait comment les cités historiques disparues prenaient corps à ses yeux en contemplant l'aspect de Chichester étendu là-bas dans la plaine, et comment les flèches élancées des villes fabuleuses de ses livres de contes resplendissaient à la lumière du soleil couchant, ainsi que le faisaient maintenant les tours de la cathédrale. A l'est, dans la vallée, entre le flanc des Downs et les arbres d'Arundel Parle, se trouvait une longue haie sombre, bien définie sur le ciel de l'horizon, la haie dont il avait parlé à Sylvia, la grande muraille de ronces qui gardait les abords de la Belle au Bois Dormant. Il se rappelait le jour aventureux où il avait, seul pour la première fois, parcouru sur son poney l'autre versant des Downs et, à travers un pays sylvestre, fait de silence, de fougères et de clairières, il était arrivé au pied de son grand mur, pour découvrir qu'après tout, ce n'était qu'une haie à peine de sa hauteur. Le crépuscule tomba pendant qu'il s'attardait dans ce jardin solitaire, des lumières se montrèrent dans les chaumières et dans les fermes, et ses souvenirs se pressaient autour de lui, l'environnant comme une sorte de cercle magique. Oh ! que n'avait-il quelqu'un pour les partager avec lui ! Chayne n'avait pas à attendre la vieillesse pour comprendre la sagesse prophétique de Michel Revailloud.

Car son cœur bondissait maintenant à la pensée d'explorer de nouveau, ayant Sylvia à ses côtés, le pays enchanté de son enfance. Oh ! les bons galops en été, à travers les Downs sur la vieille route que les légions Romaines avaient tracées, entre Londres et Chichester ; et les parties de chasse les jours d'hiver, et les promenades dans le petit voilier qui filait si bien sur l'Arun jusqu'à Littlehampton... et, emporté par ses rêves, le cœur de Chayne se gonflait de joie... un regard sur la maison vide et sombre l'étreignit d'une tristesse infinie.

Il dîna seul, et pendant son repas ne cessa d'évoquer la présence de Sylvia à sa table, la plaçant, non en face de lui mais à son côté, tout près de lui pour que sa main pût, à chaque moment, toucher la sienne ; pour rappeler sur son visage ce lent et doux sourire toujours hésitant ; pour voir ses yeux gris s'adoucir, pour, en un mot, contempler la Madone se changer en femme.

Il passa dans la bibliothèque où brûlait un feu clair, car les soirées étaient devenues plus fraîches. C'était une pièce très confortable, garnie de nombreux rayons, meublée de sièges capitonnés et de rideaux épais. Mais, tout autant que la salle à manger, elle réclamait une autre présence, sans laquelle tout y manquait. Il lui fallait la jeune fille au visage fatigué, empreint d'une indicible terreur. Là, sûrement, la crainte fuirait de son âme, ses yeux perdraient leurs ombres, son pas retrouverait toute sa légèreté.

Chayne prit ses livres favoris ; il n'y trouva point leur intérêt accoutumé. Entre les pages et ses yeux, une figure se dressait obstinément. Il regardait le feu, cherchant, comme autrefois, à se représenter dans la flamme quelque montagne où il avait à cœur de trouver la vraie ligne d'ascension ; mais même cette occupation favorite n'apporta aucun réconfort au malaise de son cœur. La maison l'oppressait : elle était vide, le silence y régnait. Il tira les rideaux, et plongeant son regard dans la vallée à travers la pure atmosphère de la nuit, aperçut les lumières des cottages et de la ferme qu'il contempla avec l'envie que sa solitude faisait naître.

En dépit de ses belles paroles il se demandait, cette nuit-là, si la haie de trois pieds de hauteur ne se montrerait pas, après tout, un mur infranchissable. Et il était de toute importance qu'il le sût, car s'il en était ainsi, la visite qu'il avait faite au ministère de la guerre n'aurait pas été vaine. On lui avait proposé de faire partie d'une commission pour la délimitation de quelque frontière lointaine. Une année de travail, le départ immédiat, telles étaient les conditions. Il avait deux jours pour se décider ; dans dix jours, il quitterait l'Angleterre.

Chayne pesa la décision qu'il devait prendre. S'il avait perdu Sylvia, il accepterait la mission. Ce serait la séparation irrévocable, une séparation qui ne se mesurerait pas seulement par des milles de distance, mais encore par le genre de travail,

les nouveaux camarades et un entourage absolument différent. Il se coucha rempli d'incertitude, espérant que la nuit lui porterait conseil et que le matin il poiurait prendre une décision : le matin lui apporta une lettre de Sylvia.

La lettre était longue, écrite à la hâte, et sous l'influence d'une grande tension d'esprit, de sorte que plus d'un mot dur s'y était glissé. Mais le sens de la lettre était clair. Chayne était prié de ne plus se présenter à la maison de l'eau vive, ni même à la petite maison de Londres. Elle désirait qu'ils ne se revissent plus.

Chayne brûla la lettre aussitôt lue, ne s' offensant pas des expressions violentes. — On dirait que je l'ai ennuyée plus que je ne le pensais, se dit-il avec un triste sourire. J'en suis fâché. Et comme la dernière étincelle s'éteignait parmi les cendres du papier consumé, il répéta :

— Pauvre petite ! Je suis bien peiné.

Ainsi donc la maison resterait à jamais silencieuse et déserte.

Sylvia avait écrit sa lettre à la hâte le soir même de la \asite de Chayne, et s'était empressée de la mettre à la poste, de peur de changer d'idée le lendemain. Pendant la matinée qui suivit, elle ne ressentit d'autre impression que celle d'un grand soulagement. Elle pouvait maintenant se consacrer à l'œuvre de sa vie, et pendant deux longs jours, elle garda Walter Hine à ses côtés. Mais lui, maintenant, cherchait à l'éviter. Le peu d'énergie qu'il avait jamais eue avait disparu; il

passait tour à tour de la gaieté à la dépression, il semblait qu'il préférât être seul. Deux jours entiers cependant, Sylvia persévéra, mais le troisième, sa légèreté d'esprit l'abandonna sans qu'elle s'en rendît compte.

Elle faisait une promenade en voiture, avec Walter Hine, et quelque chose de l'irritabilité de ce dernier semblait avoir passé en elle, si bien qu'il se retourna et lui demanda :

— Qu'est-ce j'ai fait ? Êtes- vous fâchée avec moi ? Pourquoi êtes-vous de mauvaise humeur.

— Je ne suis pas fâchée, dit-elle, tournant ses grands yeux gris sur lui, mais, si vous voulez le savoir, il me manque quelque chose.

Elle le confessait. Quelque chose lui manquait et elle savait très bien quelle était cette chose. Chayne, dans sa maison en Sussex, souffrait de savoir que sa demeure manquait d'une présence particulière, il semblait en être de même avec Sylvia en Dorsetshire.

— Et pourtant il a été absent bien plus longtemps, se disait-elle, et je n'en souffrais pas. A vrai dire, j'étais heureuse de son absence. La réponse se formula rapide dans son esprit.

«Vous pouviez l'appeler à toute heure à votre côté, et vous le saviez ; maintenant vous l'avez éloigné à jamais. »

Pendant le cours de la semaine, le sentiment de la perte qu'elle avait faite, la sensation d'un vide insupportable, s'accrut de plus en plus dans son cœur. Elle n'avait plus le courage nécessaire

pour la lutte inutile qu'elle avait entreprise. Une question dangereuse commençait à s'imposer à elle chaque fois que ses yeux s'arrêtaient sur Walter Hine.

— En vaut-il la peine ? se demandait-elle, sans pour cela essayer de définir en quoi consistait « la peine ». Cette question atteignit son maximum d'intensité une semaine après l'envoi de la lettre. Elle avait décidé Walter Hine à monter avec elle au sommet de la colline derrière la maison ; ils arrivèrent au grand White Horse et Hine, prétextant la fatigue, excuse qu'il était toujours prêt à invoquer pendant les derniers jours, se jeta sur l'herbe.

Sylvia resta quelque temps assise, suivant d'un œil distrait les bâtiments de guerre faisant leurs exercices de tir dans la baie. L'après-midi était chaude, une légère brume flottant dans l'air tranquille, estompait les promontoires distants, et sur la mer étincelante, unie comme un lac, les grands vaisseaux tout noirs, tournaient autour des cibles, lâchant de temps à autre un rugissement de tonnerre et un tourbillon de fumée, telles de monstrueuses machines de feu brûlantes et écrasantes. Par un effet de contraste, Sylvia se prit à rêver des frais glaciers, et le chalet de Lognan soudain se dressa devant ses yeux. Elle revit le soleil mourant sur les rochers rouges du Chardonnet, le crépuscule s'avançant silencieusement sur les neiges, et la nuit étoilée qui le suivit. Elle revit la pente glacée de l'Aiguille d'Argentière, elle pouvait presque en-

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tendre le grincement des haches taillant les pas, et le sifflement continuel des fragments de glace glissant le long de la pente. Alors son regard se reporta sur Walter Hine avec la question obsédante toujours présente à son esprit. Comme elle le regardait, elle s'aperçut qu'il tirait furtivement de sa poche une tablette qu'il porta à sa bouche en cachette.

— Depuis combien de temps prenez- vous de la cocaïne ? lui demanda-t-elle brusquement.

Walter Hine devint écarlate et se tourna vers elle d'un air de réticence.

— Je n'en prends pas, bégaya-t-il.

— Cependant j 'en ai trouvé une bouteille que vous aviez oubliée.

— Elle n'était pas à moi, dit-il, avec une confusion croissante, elle était à Archie Parminter, qui l'avait laissée en partant.

— Oui, dit Sylvia, trouvant ses soupçons confirmés, mais il l'avait laissée pour vous.

— Et quand je l'aurais prise, dit Walter Hine, soudainement irrité, qu'est-ce que cela peut vous faire ? Je commence à croire que ce que votre père dit est vrai.

— Et que dit-il ?

— Que vous aimez le capitaine Chayne, et qu'il est inutile à tout autre de penser à vous.

Sylvia eut un sursaut.

— Oh ! il dit cela !

Elle comprenait maintenant une des méthodes du nouveau complot. Sylvia était amoureuse de

Chayne : c'est pourquoi Walter Hine pouvait se consoler avec la cocaïne. Ce n'était pas Garratt Skinner qui avait suggéré ce moyen, oh non ! Mais Archie Parminter, invité à passer la nuit, se sert de la drogue lui-même, ou prétend s'en servir, en fait la louange, raconte comment l'usage s'en est répandu dans le West End et dans les clubs, oublie à propos la substance en partant, et sans doute en fournit d'autre quand le besoin s'en fait sentir.

Sylvia au premier abord essaya de lui faire comprendre les mauvais effets de la drogue ; puis tout à coup elle s'interrompit, prise d'un grand dégoût qui l'empêcha de parler. Elle se leva. — Rentrons, dit-elle, et elle descendit vivement la colline. En arrivant à la maison, elle monta précipitamment à sa chambre, ferma la porte à clef et se jeta sur son Ht. Walter Hine, son père, leurs complots et leurs intrigues étaient balayés de son esprit comme autant de choses sans importance. Sa lutte pour la victoire était aussi futile dans sa pensée ; ce n'était qu'une folie, une dépense inutile de son temps. Car ce que son père avait dit était vrai ; elle aimait Chayne ! Et ce qu'elle-même avait dit à Chayne à sa première visite à la maison de l'eau vive se trouvait réalisé : « Si j'aimais, je crois que rien ne compterait pour moi en dehors de celui que j 'aime. »

Elle s'était bien jugée. Elle le savait, étendue sur son lit, plongée dans la douleur, pendant que les oiseaux s'appelaient dans le feuillage du jardin et que le ruisseau du moulin remplissait la chambre de sa musique intermittente.

Au bout de quelques minutes, une servante frappa à la porte et lui annonça que le thé était servi dans la bibliothèque, elle ne répondit pas. Encore quelques minutes, du moins cela lui sembla ainsi en dépit des ombres du soir, on frappa de nouveau pour annoncer le dîner, Sylvia ne répondit pas davantage. Les bruits de la journée avaient cessé dans les champs, les oiseaux sur les branches se taisaient, le silence et l'obscurité s'étendaient, rafraîchissants, sur le monde. Seule l'harmonie du ruisseau chantait à ses oreilles qu'elle frappait avec d'autant plus de signification que tout le reste était calme. Sylvia restait les yeux fixes, grands ouverts dans les ténèbres. Elle était née au murmure de ce même ruisseau, peut-être dans cette même chambre. — Pourquoi ? demandait-elle plaintivement, pourquoi ? A quoi pouvait profiter sa souffrance ?

De toutes les mauvaises heures de sa vie ces dernières semblaient être les pires. Car tous les désirs, toutes les aspirations de son âme vers le bonheur et l'amour semblaient tout à coup avoir atteint un maximum d'intensité analogue à l'importance que prenait le murmure de la source dans le grand silence du crépuscule. Et ce qui rendait ces moments si douloureux c'est qu'elle comprenait qu'elle avait eu à la fois l'amour et le bonheur sous sa main, et qu'elle les avait perdus pour une vaine ombre. Elle pensait à la lettre qu'elle avait écrite, se rappelant chaque phrase avec un douloureux serrement de cœur.

— Il n'y a pas un homme qui pût les pardonner. Il faut que j'aie été folle, se disait-elle, et elle donna libre cours à ses larmes.

Elle repassa dans sa mémoire la conversation qu'elle avait eue avec Chayne et chaque souvenir l'accusa d'impatience, et témoigna, au contraire, de la doucetu" dont il avait fait preuve. Dès le premier jour, il lui avait proposé de le suivre et maintenant de son cœur ce cri montait :

— Oh ! pourquoi ne l'ai-je pas fait ?

Il était resté fidèle et loyal et elle avait traité sa fidélité d'importunité et sa loyauté d'humiliation. Elle prit une allumette et regarda sa montre qu'elle remonta machinalement, se demandant avec accablement le nombre de fois qu'elle aurait à la remonter étant privée de toutes nouvelles. Elle se désespéra à l'idée qu'elle ne saurait rien de lui, qu'elle ignorerait même dans quel coin du monde il vivait. Qu'allait-elle devenir? Elle se le demanda avec angoisse et soulevant en esprit les voiles de l'avenir, elle eut une vision de ce qu'il aurait pu être... de ce qu'il allait être... et son désir immense pour un peu de bonheur créa en elle la force de la révolte.

Elle alluma sa bougie et écrivit une autre lettre, très courte, ne contenant que ces mots :

« Je vous en prie, pardonnez-moi ! Pardonnez et revenez. Oh ! revenez vite. Sylvia. »

Et ayant écrit ces lignes, Sylvia descendit sans bruit l'escalier, sortit et courut les mettre à la poste.

26o L'EAU VIVE

Deux nuits plus tard, elle était, vers minuit, accoudée à sa fenêtre, se demandant si le courrier du lendemain apporterait une réponse à son message. Et comme elle se posait cette question, elle comprit que la réponse ne viendrait pas par cette voie, car subitement, derrière elle, sur la route éclairée par la lune, elle vit Chayne qui l'apportait luimême. Pendant un instant, elle n'en put croire ses yeux, craignant que ses pensées n'eussent donné corps à un fantôme trompeur. Mais la silhouette s'accusa et s'avança jusqu'au-dessous de sa fenêtre et elle entendit une voix qui l'appelait :

— Sylvia, Sylvia !

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