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CHAPITRE XIX

l'ombre dans la chambre

Sylvia fit de la main un geste rapide enjoignant le silence et rentra dans sa chambre. Elle venait d'entendre, dans la maison, ime porte se fermer avec violence ; des voix s'élevaient dans le hall. Son père et Walter Hine sortaient de bonne heure cette nuit-là de la bibliothèque, et ils paraissaient être en colère. Walter Hine, en tous cas, était irrité. Sa voix éclatait dans l'escalier, aiguë et véhémente :

— Pourquoi me la cachez- vous ? Je veux l'avoir, vous dis-je. Je ne suis pas un enfant ! et un ou deux jurons appuyèrent la phrase.

Sylvia entendit son père répondre du ton de

protection qui ne manquait jamais de piquer au vif la vanité de son compagnon et de provoquer une querelle quand il la désirait.

— Allez- vous coucher, Wallie ! Laissez ces choses à Archie Parminter ! Vous êtes trop jeune.

Sa voix était amicale, mais il parlait un peu plus haut qu'à l'ordinaire, de sorte que Sylvia pouvait clairement distinguer chaque parole. Si clairement, en vérité, qu'eût-il voulu qu'elle l'entendit, il n'eût pu parler autrement. Elle entendit les deux hommes monter l'escalier. Hine continuant à protester avec la violence qu'il avait contractée depuis quelque temps, Garratt Skinner semblant en apparence le calmer, et ne paraissant pas avoir conscience que chaque mot qu'il prononçait ne faisait que l'exaspérer davantage. Elle craignit qu'ils n'en vinssent aux coups, à des voies de fait de la part de Hine, bien entendu. Elle devinait la cause de la dispute : son père voulait priver Hine de sa drogue.

Cependant ils arrivèrent en haut de l'escalier, sur le palier. Elle entendit leurs portes respectives se refermer. Alors, revenant à sa fenêtre elle fit un signe à Chayne, jeta un manteau sur ses épaules et descendit sans bruit. Elle ouvrit doucement la porte et sur le seuil, elle hésita, se demandant comment celui vers lequel elle accourait allait la recevoir. Mais il se tourna vers elle, et dans la clarté de la lune elle vit son visage et comprit. Aucun ressentiment ne s'y peignait. Elle s'élança vers lui.

— Oh, mon aimé, cria-t-elle d'une voix tremblante, et les bras de Chayne se refermèrent sur elle. Quand elle se sentit pressée sur son cœur et qu'elle fut assurée qui c'était vraiment lui, son bien-aimé, dont les lèvres se posaient sur les siennes, elle laissa échapper ce soupir d soiilagement et de ravissement qui n'arrive que rarement, une fois peut-être, dans la vie d'un homme ou d'une femme. Sa voix claire cependant n'était plus qu'un murmure dont la musique était pour Chayne d'une ineffable douceur.

— Oh, mon chéri, mon bien-aimé ! Vous êtes donc enfin venu ? et elle lui caressait le visage, ses mains entourant son cou comme pour bien s'assurer que c'était lui.

— Aviez-vous peur que je ne vinsse pas, Sylvia ? demanda-t-il avec un rire doux et tranquille.

Elle releva la tête, et dans la clarté de la hme, il vit les larmes qui brillaient dans ses yeux et le sourire tremblant sur ses lèvres.

— Non, dit-elle, je vous attendais.

Était-ce un rire ou un sanglot qu'il entendit? Il n'aurait pu le dire, car on aurait pu s'y méprendre.— Mais je n'osais y croire, car je vous ai écrit si méchamment, et toute honteuse à cette pensée, elle baissa la tête.

— Chut ! dit-il, la pressant plus étroitement sur son cœur.

— M'avez-vous pardonné ? Oh, je vous en prie, dites que vous m'avez pardonné !

— C'est fait depuis longtemps, dit-il.

Mais Sylvia n'était pas encore toute rassurée.

— Ah, mais vous ne pourrez pas oublier, dit-elle toute chagrine. On peut bien pardonner, mais on n'oublie pas ce qu'on pardonne, et comme, cette nuit, l'espérance chez elle l'emportait sur le remords, elle s'écria : — Oh, Hilarj', croyez-vous que vous puissiez jamais oublier ce que je vous ai écrit ?

Et de nouveau, Chayne sourit doucement de ses appréhensions.

— Et qu'importe ce que vous m'avez écrit, il y a huit jours, puisque cette nuit nous sommes ici, vous et moi, ensemble, sous la clarté de la lune prenant l'univers à témoin de notre amour.

Elle l'attira vivement dans l'ombre que projetait le mur.

— Avez-vous peur que l'on nous voie ? demandat-il.

— Non, mais j'ai peur qu'on vienne nous interrompre, répliqua-t-elle, avec un rire perlé qui prouva à son fiancé que ses craintes étaient dissipées.

— Tout le village dort, Sylvia, lui dit-il à voix basse. Il n'avait pas fini sa phrase qu'un store fut levé à l'étage supérieur de la maison, une fenêtre s'ouvrit brusquement, laissant échapper un rayon de lumière qui s'étendit en éventail au-dessus de leurs têtes. Walter Hine, accoudé sur l'appui de sa fenêtre, se mit à regarder au dehors.

Sylvia se renfonça dans l'ombre.

— Il ne peut pas nous voir, dit Chayne avec un

sourire, en assurant son bras autour de la taille de Sylvia ; ils restèrent ainsi sans remuer.

La maison était bâtie quelques mètres en retrait de la route et, de chaque côté, le mur de clôture s'arrondissait vers l'intérieur, découvrant ainsi devant les fenêtres un espace recouvert de gravier.

Syhda et Chayne se tenaient à un des coins, là où le mur s'arrondissait ; l'ombre s'avançait au delà de leurs pieds et dessinait sur la route blanche un sombre triangle. On aurait pu difficilement les voir des fenêtres de la maison, et les eût-on vus, il aurait été impossible de les reconnaître, mais eux, ils pouvaient tout voir, La lumière prenait naissance derrière Walter Hine, et claire et précise rayonnait au dehors. Le plafond de la chambre était visible, de même que l'ombre qu'y projetait la lampe, ainsi que la partie supérieure de la porte dans le coin au fond de la pièce.

— Nous attendrons qu'il rentre dans sa chambre, murmura Sylvia, et pendant quelque temps ils se tinrent cois, surveillant Walter Hine. Tout à coup elle sentit le bras du capitaine resserrer son étreinte, la maintenant immobile.

— Voyez-vous ? lui dit-il rapidement à l'oreille, Sylvia, voyez- vous ?

— Quoi donc ?

— La porte. Regardez, derrière lui ! La porte ! Et Sylvia, regardant où il lui disait, tressaillit

violemment, étouffant à grand peine le cri qui lui montait aux lèvres. Derrière Walter Hine, la porte du coin de la chambre s'ouvrait, très

lentement, avec une précaution infinie, comme si la main qui la poussait craignait d'être découverte. Le pêne avait joué si doucement que Walter Hine n'avait pas seulement tourné la tête. Il continuait à ne rien entendre, et restait accoudé sur l'appui de la fenêtre, tandis que derrière lui l'entrebâillement allait s'élargissant de plus en plus. La porte ouvrait en dedans et vers la fenêtre, de sorte que les deux spectateurs, cachés dans l'ombre, ne pouvaient rien discerner de l'intrus. Mais la discrétion de son entrée avait quelque chose de sinistre et d'alarmant au plus haut point. Sylvia joignit ses mains sur le bras de son ami, se retenant de respirer.

— Poussez un cri ! murmura-t-elle. Avertissez-le du danger !

— Pas encore, dit Chayne, sans quitter des yeux la chambre éclairée ; et alors, en dépit de sa volonté, un cri d'effroi qu'elle ne put supprimer tout à fait, s'échappa de la bouche de Sylvia. Une ombre gigantesque s'était soudain projetée sur le plafond de la chambre, l'ombre d'un homme, confuse et rendue monstrueuse par la lumière. L'intrus avait pénétré dans la chambre, et avec tant de précaution que sa présence n'avait été remarquée que par les deux amoureux qui veillaient sur la route, au-dessous. Mais ils ne pouvaient encore voir qui était l'individu dont ils pouvaient distinguer l'ombre sur le plafond.

Cependant Walter Hine avait entendu le cri de Sylvia, tout faible qu'il eût été. Il se pencha

à la fenêtre et plongea son regard dans les ténèbres.

— Maintenant ! dit Sylvia, c'est le moment ! Mais Cha5Tie garda le silence ; il surveillait ce

qui se passait avec une attention extraordinaire. Il semblait ne rien entendre. Et sur le plafond l'ombre remuait, changeait de forme, tantôt vacillante, tantôt s'agrandissant, tantôt disparaissant tout à fait comme si l'homme se baissait audessous du niveau de la lampe ; et tout à coup fut projetée sur le plafond l'ombre gigantesque d'un bras dont la main étreignait quelque chose. Le bras était-il soulevé au-dessus de la lampe prêt à la fracasser avec l'objet qu'il tenait ? Chayne attendait, prêt à pousser un cri, s'attendant à chaque instant à voir la chambre plongée dans les ténèbres. Mais il ne poussa pas le cri, le bras s'était retiré. On ne l'avait pas levé pour briser la lampe ; l'objet que la main tenait avait un autre but. Et l'ombre réapparut s'agitant et changeant de place à mesure que l'intrus se glissait plus près de la fenêtre. Sylvia était paralysée. Elle avait eu la pensée de crier, maintenant elle était fascinée, une terreur étrange la contraignait au silence. Et alors, tout à coup, derrière Walter Hine, émergèrent dans la lumière la tête et les épaules de Garratt Skinner.

— Mon père ! dit Sylvia, respirant enfin. Son étreinte sur le bras de Chayne se détendit, sa terreur était dissipée. Et par réaction nerveuse elle se mit à rire doucement de sa frayeur. ChajsTie

la regarda un instant avec curiosité, puis vivement il reporta son regard vers la fenêtre. Dans la chambre les deux hommes étaient maintenant éclairés par la lumière jaunâtre ; leur attitude, leur silhouette étaient alors très claires, mais d'une dimension rapetisséc, comme celles de marionnettes sur la scène d'un théâtre en miniature. L'attention de ChajTie n'avait pas diminué d'intensité depuis qu'il savait qui était l'intrus.

Contrairement à Sylvia, il n'avait montré aucune surprise quand le buste de Garratt Skinner s'était montré derrière Walter Hine ; et, bien différent de Syivia, sa vigilance ne s'était pas relâchée. Soudain Carratt Skinner s'avança vivement, silencieusement. Encore un pas et il touchait son ami ; et alors, au moment même où il allait faire ce pas — il parut à Sylvia qu'il levait le bras, peut-être pour toucher son ami à l'épaule — Chayne donna un coup de sifflet strident, avec une précipitation que Sylvia ne comprit pas.

Walter Hine se pencha complètement au dehors de la fenêtre, ce qui était tout naturel ; mais Garratt Skinner ne fit rien de la sorte, A la grande surprise de Sylvia, il recula presque hors de leur vue ; très certainement il se croyait à l'abri des regards, mais sa tête était juste visible ; il regardait pardessus l'épaule de Walter Hine.

Chayne siffla une seconde fois et, non content de cela, il s'écria avec la voix d'un ivrogne.

— Je vous vois.

Immédiatement la tête de Garratt Skinner

disparut tout à fait. Le regard de Walter Hinc fouilla dans l'obscurité d'où était parti le coup de sifflet, il s'était fait de ses deux mains un abatjour pour se cacher la lumière de la lampe, et derrière lui de nouveau l'ombre de l'homme se dessinait stir le plafond et sur le mur. Chayne siffla une troisième fois, et Walter Hine cria :

— Qu'y a-t-il?

Derrière lui l'ombre s'effaça du plafond et la porte commença à se refermer, doucement, sans bruit, aussi lentement et silencieusement qu'elle s'était ouverte.

De nouveau Hine cria :

— Qui est-là ? Que veut -on ?

Chajme fit entendre le rire moqueur d'un paysan qm a fait ime bonne farce. Hine se retira dans la chambre qui était vide maintenant, mais dont la porte était restée incomplètement fermée. Il disparut de la fenêtre, et les deux obser^-ateurs virent la porte être violemment fermée en entendirent le battement suivi du son d'une clé tournée dans une serrure. Il semblait que Chayne n'eût attendu que ce bruit, car il se retourna immédiatement vers Sylvia.

— Nous les avons bien surpris, n'est-ce pas ? dit-il avec un sourire. Mais son sourire ne paraissait guère naturel et son visage était d'une pâleur mortelle. — C'est la lumière de la lune, dit-il en manière d'explication. Venez, Sylvia.

Ils traversèrent sans bruit le village silencieux où les auvents épais des chaumières jetaient leurs

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ombres noires sur la route éclairée, dépassèrent le moulin et ses eaux murmurantes, et arrivèrent à une barrière qui s'ouvrait sur les Downs.

Ils soulevèrent le loquet avec précaution et gravirent la pente gazonnée. A mi-chemin, Chayne se retourna pour donner un coup d'œil à la maison, ovi il ne restait plus une fenêtre éclairée. Puis il passa son bras sous celui de Sylvia.

— • Approchez- vous, dit-il, et maintenant on ne pouvait plus douter de la réalité du sourire. Pensezvous que nous puissions marcher au pas ?

— Si nous allons toujours comme ceci, c'est bien possible, dit Sylvia avec un sourire.

— Parfois nous aurons sans doute à tailler un degré, dit-il.

— Vous m'avez dit une fois que je savais rester en équilibre pendant que vous tailliez la marche, répondit-elle.

Et le souvenir de la montagne où s'était scellée leur amitié était resté si \dvace au fond de leur esprit qu'il se traliissait continuellement par quelque phrase de ce genre. L'amitié était devenue de l'amour dans ce petit village du Dorsetshire, mais dans l'âme de tous deux, il y avait un autre décor, la pente de glace, la flèche de rocher et le soleil brillant sur l'univers.

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