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CHAPITRE XX

Sylvia se dirigea vers un repli de terrain, juste au-dessous d'un des sommets arrondis de la dune, dans une petite place abritée d'où l'on voyait la mer. Sur les trois autres côtés, des buissons l'entouraient et le sol était couvert de branches et de feuilles desséchées. Là ils s'assirent en silence. Un sentiment de paix absolu avait envahi le cœur de SyMa. La lutte, les craintes, les questions angoissantes s'effaçaient peu à peu comme les petits chagrins de l'enfance. L'incident même de la fenêtre éclairée la laissait indifférente,

— Hilary, dit-elle, et elle prononça le nom lentement, car c'était une grande joie pour elle d'entendre ses lèvres le moduler, — Hilary, et sa main qui chercha celle du jeune homme, l'ayant rencontrée, elle en éprouva un grand contentement.

C'était une chaude nuit d'août. La lune, audessus de leurs têtes, planait dans un ciel d'été, sans nuage, et noyait la clarté des étoiles. A droite et loin au-dessous d'eux, la ligne des lumières de Weymouth s'égrainait le long de la plage, et en face, l'immense baie scintillait comme une rivière de diamants. Et de l'autre côté, à sept milles de distance, la tête déchiquetée des falaises de Portland se fondait dans la nuit, tandis qu'au-dessous brillaient d'une lueur constante les feux accrochés aux mâts des cuirassés.

Sylvia, le cœur débordant de joie, regardait le \ panorama étendu devant elle et il lui semblait incompréhensible qu'elle eût jamais pu en détourner les yeux, car maintenant elle y découvrait mille beautés : le ciel et la terre en étaient impré- ^és... Dans l'atmosphère même elle trouvait une sorte de tendresse palpitante, inconnue jusqu'alors, li lui sembla qu'avant cette nuit elle avait vécu dans une prison, dont les portes ne s'étaient entr' ouvertes qu'une seule fois, lors du jour et de la nuit passés dans la solitude des Hautes Alpes. Mais maintenant tout était grand ouvert, elle était sortie de sa prison et avait devant elle la vision d'un monde féerique où tout était merveilleux.

— Ils étaient vrais, alors, dit-elle, avec un sourire sur ses lèvres.

— Qui donc ? demanda Chayne.

— Mes songes, répondit Sylvia, qui en comprenait toute la signification, car je marche éveillée dans le domaine de mes rêves, j'en sais enfin toute la réalité, même celle des eaux murmurantes.

Dans la nuit calme, la musique du ruisseau du moulin s'élevait du vallon, montait jusqu'à eux et frappait leurs oreilles d'un murmure joyeux. Sylvia se pencha et vit le petit cours d'eau briller comme un ruban d'argent dans le jardin de la tranquille maison qui se devinait dans l'obscurité. Pas un souffle de vent, tous les grands arbres étaient immobiles. Elle distinguait l'entrelacement de leurs branches dessiné sur la pelouse en noir et argent.

— C'est dans cette maison que je suis née, ditelle doucement, au gazouillis de ce ruisseau. Je suis bien heureuse que, là aussi, le bonheur de ma vie me soit venu.

Chayne à son tour s'inclina, et à côté de Sylvia, il regarda avec extase le spectacle qui l'avait attirée. Oh ! merveilleuse demeure où Sylvia était née ! De combien le monde ne lui était-il pas redevable !

— C'est là, dit-il avec extase.

— Oui, répondit Sylvia. Elle n'était pas sans avoir une certaine opinion d'elle même et la maison lui apparaissait aussi tant soit peu merveilleuse.

— Peut-être par une nuit comme celle-ci, dit-il et se reprenant. Non, vous êtes née im matin ensoleillé de juillet et les merles sur les branches ont donné la nouvelle aux merles de la pelouse, et le ruisseau emporta le message à la mer et le remous le murmura aux vaisseaux de la mer. Ce jour-là il n'y eut pas de naufrages.

Sylvia le regarda, le visage attendri par un sourire, ses yeux sombres brillant d'amour.

— Hilary ! murmura-t-elle, oh ! Hilary.

— Sylvia ! dit-il imitant son accent. Et Sylvia eut un rire de bonheur, clair et mélodieux. Toute sa vie passée s'envolait dans cet éclat de rire, elle s'inclina vers son ami avec im soupir de contentement, ses cheveux lui caressant la joue; puis son regard retomba sur le tranquille jardin et la sombre maison carrée, au pied de la colline.

— C'est là que vous m'avez demandé de dcy venir votre femme, et que vous avez voulu que

je parte avec vous, dit-elle, en lui prenant une main qu'elle serra sur son cœur.

— Oui, c'est là que je vous ai demandé d'être ma femme. Pour la première fois une inflexion de détresse se fit jour dans sa voix. Oh ! Syhaa, pourquoi n'êtes-vous pas venue alors ? Oh ! ma chérie, si seulement vous étiez venue !

Mais le bonheur de Sylvia était encore trop récent, il parlait trop haut à son cœur palpitant pour lui permettre de remarquer la note discordante.

• — Je ne le voulais pas alors, répondit-elle légèrement, et avec une douce pression sur la main du jeune homme elle ajouta : Mais maintenant, je le désire, oh ! Hilary, je le veux !

— Plût au ciel que vous l'eussiez voulu ce jour-là !

Quoique ces paroles fussent prononcées à voix basse, il n'était plus possible de se tromper à leur accent. Sylvia le regarda vivement avec une anxiété non dissimulée, et tout aussi vivement elle détourna les yeux. — Oh ! non, murmurat-elle.

Son bonheur ne pouvait pas être de si courte durée. Son cœur cessa de battre. Se pouvait-il donc qu'elle n'eût posé le pied dans la terre de ses rêves que pour en être rejetée aussitôt ? Les heures désolées de la dernière semaine lui revinrent à l'esprit. II fallait que son ami restât à ses

côtés, elle le désirait de toute la force de son âme, elle ne voulait plus le perdre.

— Je ne veux pas écouter, Hilary, dit-elle avec obstination, je ne veux rien entendre ! Non ; et Chayne l'attira près de lui.

— J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre, Sylvia.

Un cri de douleur vint expirer sur ses lèvres ; ces paroles cvaient dompté la rébellion de son coeur, elles lui étaient si familières. Il lui semblait que toute sa vie elle n'avait reçu que de mauvaises •nouvelles. Elle frissonna et se tut, le regard vide et fixé au loin sur la mer éclairée par la lune. Puis d'une voix tremblante comme celle d'un enfant, elle supplia, en détournant son visage.

— Ne vous éloignez pas de moi, Hilary ! Oh, je vous en prie, ne me quittez pas !

Son accent et sa voix allèrent au coeur du jeime homme. Il savait que l'orgueil et une certaine réticence étaient les qualités dominantes de Sylvia. Qu'elle rejetât l'im et s'arrachât de l'autre, cela lui prouvait à quel point elle l'aimait, et combien elle avait besoin de lui — Sylvia, cria-t-il, ce ne sera pas pour longtemps, et le silence les enveloppa de nouveau.

Puisqu'elle devait apprendre une mauvaise nouvelle, il lui fallait trouver la force de la supporter, et une longue habitude avait enseigné à Syhaa que le silence était le meilleur moyen de rassembler son courage. Elle ne retourna pas son visage vers son fiancé, mais elle baissa la tête, et les mains

crispées sur ses genoux, elle se raidit devant le coup qui allait la frapper. Ce mouvement, si léger qu'il fût, remplit Chayne de pitié et le fit horriblement soufîrir car il se rendit compte combien Sylvia était accoutumée à la souffrance. Elle restait assise en silence, sans mouvement, avec la muette patience d'un animal blessé.

— Oh I Sylvia, pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dès le premier jour, s'écria Chayne.

— Apprenez-moi votre mauvaise nouvelle, mon ami, répondit-elle doucement.

— Il n'est plus en mon pouvoir d'3^ rien changer, commença-t-il d'une voix entrecoupée. — Sylvia, vous allez voir qu'il ne m'est pas possible d'y échapper, qu'il faut que je parte. Une mission me fut offerte par le ministre. On me l'offrit, et on me pressa de l'accepter, le jour qui sui\dt ma dernière visite ici, ce jour où nous étions tous deux dans la bibliothèque. J'étais indécis, je n'acceptai pas tout de suite ; il me semblait que chaque fois que je venais vous voir, je vous trouvais plus éloignée de moi. On m'avait donné deux jours pour réfléchir et avant qu'ils ne fussent écoulés votre lettre me parvint, m'apprenant que vous ne vouliez plus me voir.

— Oh, Hilary ! murmura-t-elle.

— J'acceptai tout de suite la mission. J'avais des raisons pour l'accueillir avec empressement. Je devais quitter l'Angleterre.

— Quitter l'Angleterre ! s'écria-t-elle.

— Oui, et j'acceptais avec joie. Être près de

vous et ne pas vous voir, être près de vous et savoir que d'autres vous parlaient, tous les autres, excepté moi, être près de vous et vous savoir malheureuse, inquiète, sans pouvoir vous dire combien je partageais vos chagrins, c'en était trop, Sylvia, je ne pouvais supporter cette pensée. Ici, en Angleterre, à chaque coin de rue, je pouvais vous rencontrer, passer près de vous comme un étranger, ou presque ! non, c'était impossible.

— Oh, Hilary ! murmura-t-elle, et lui prenant la main, elle l'appuya sur sa joue brûlante.

— Ainsi donc, pendant une semaine, je fus presque heureux de ma décision. Mais ce matin, je reçus votre seconde lettre, Sylvia. Elle arrivait trop tard, ma bien-aimée. Il n'était plus temps de chercher un remplaçant.

Sylvia le considéra, accablée.

— Quand partez-vous ?

— Bientôt.

— Quand ?

Il n'y avait plus à reculer.

— Demain matin. Je prendrai lo j)remier train à Wejnmouth pour Southampton. Le bateau lève l'ancre à midi.

L'habitude, une fois de plus, vint à son aide. Elle se détourna poiu: qu'il ne vît pas son visage, et il continua !

— Si j'avais eu plus de temps, j'aurais pris des arrangements. On aurait pu trouver quelqu'un pour me remplacer. Au point où en sont les choses... Il s'arrêta court, et se penchant vers elle. — Sj'hna.

lui cria-t-il, dites-moi qu'il faut que je parte. Mais elle ne pouvait se résoudre à cela. Elle voulait retenir de ses deux mains le bonheur qui était venu à elle cette nuit. Elle secoua la tête, et comme il cherchait à découvrir son visage, elle le tint obstinément détourné.

— Et quand re\dendrez-vous ? demanda-t-elle.

— Dans quelques mois, Sylvia.

— Quand ?

— En juin. Et elle compta les mois sur ses doigts.

— Après cette nuit, dit-elle à voix basse, je ne vous verrai plus pendant tous ces longs mois. L'hiver passera, le printemps aussi. Oh, Hilary ! et tournant vers lui un visage bouleversé elle m\irmura plaintivement. — Ne partez pas, mon ami. Ne me quittez pas !

— Dites-moi que je dois partir, au contraire, insista-t-il.

Et elle eut un rire amer. Elle se reprit et ajouta.

— Il y aura des dangers à courir ?

— Aucun, s'écria-t-il.

— Si, les maladies, et,... un sanglot étouffa sa voix, et je ne serai pas là.

— Je ferai bien attention, Sylvia, soyez-en sûre, répondit-il. Maintenant que je vous ai, je me garderai bien. Et se penchant vers elle, toujours assise les mains jointes sur ses genoux, il toucha tendrement ses cheveux de ses lèvres.

— Oh, Hilary ! que ferai-je jusqu'à votre retour ? Que deviendrai-je ?

— J'y ai bien réfléchi, Sylvia, et voici ce que j'ai pensé. Il serait peut-être bon, pendant ces mois — qui ne passeront pas vite, ma chérie, ni pour vous ni pour moi ; ce sera de longs mois, bien lents, pour nous deux. Mais puisqu'il nous faut en attendre la fin, j'ai pensé qu'il vaudrait mieux pour vous retourner avec votre mère.

Sylvia secoua la tête.

— Cela vaudrait mieux, pourtant, continua-t-il en jetant un coup d'œil sur la maison.

— Je ne puis m'y résoudre. Plus tard, dans un an, quand nous serons réunis, je serais heureuse que nous allions la rejoindre. Mais ma mère m'a défendu de revenir quand je l'ai quittée à Chamonix. Elle m'a défendu de revenir me plaindre, ce furent là ses propres expressions quand nous nous sommes séparées.

Elle s'exprimait avec une extrême simplicité. Il n'y avait dans sa voix ni appel à la pitié, ni aucun sentiment d'amertume, et ses paroles en remuèrent Chayne d'autant plus profondément, qu'il allait devoir laisser cette pauvre enfant abandonnée, sans amis pour la protéger dans la lutte qu'elle aurait à soutenir pendant les mois d'absence. Et il se demandait avec effroi... « queUe genre de lutte », car toutes les conjectures étaient permises : il n'avait pas considéré à la légère cette ombre projetée sur le plafond et la porte ouverte avec tant de précautions.

— Ah ! si vous m'aviez suivi la première nuit où je vous en ai priée, s'écria-t-il encore.

— J'aurai le souvenir de cette nuit-ci pour me soutenir, mon aimé, dit-elle. Ce sera tant pour moi. Oh, si je ne vous avais pas écrit de revenir ! Si vous étiez parti sans me rien dire ! Que serais-je devenue? Maintenant, je saurai que vous pensez à moi, et soudain elle se tourna vers lui et le tint un peu éloigné d'elle comme agitée d'un spasme de crainte, pendant que ses yeux se fixaient sur les siens. Mais dans un instant, ils se voilèrent de tendresse et un sourire vint entr'ouvrir ses lèvres.

— Oh ! oui, j'ai confiance en vous, dit-elle se blottissant près de lui avec la confiance d'un enfant.

Ils restèrent ainsi assis pendant quelque temps, la jeune fille cherchant des yeux la maison et le jardin perdus dans l'ombre. Il semblait, qu'après tout, le sinistre complot ne se déroulerait pas dans cet endroit si calme et si tranquille, sans qu'elle en fût témoin. Il semblait que la fatalité la retînt enchaînée à sa tâche, à sa tâche sans espoir, qu'elle aurait maintenant abandonnée de si bon cœur, et elle se demandait si elle n'était pas marquée pour surveiller le criminel projet, pour le déjouer peutêtre.

— Hilary, dit-elle, vous rappelez-vous cette soirée du chalet de Lognan ?

— Si je me la rappelle !

— Vous m'y avez expliqué une loi, — que ceux qui connaissent et qui peuvent, doivent user de leur connaissance et de leur pouvoir, si par là ils peuvent sauver une âme. sauver une vie.

28o L'EAU VIVE

— Oui, dit-il, avec un vague souvenir d'avoir parlé en ce sens.

— Eh bien, j'ai essayé d'obéir à cette loi, comprenez-vous ? J'ai besoin que vous me compreniez car lorsque j'ai été dure, comme je l'ai été si souvent, c'était je le crois, parce que je n'y obéissais pas avec assez de succès. Et il faut que vous le sachiez et me cro\aez, car, lorsque vous serez loin de moi le souvenir des jours où j'ai été amère vous reviendra à l'esprit, en dépit de votre volonté.

Ces paroles lui donnèrent la clef de tout ce qui lui avait causé tant de perplexité pendant les dernières semaines. Il comprit l'intérêt qu'elle avait témoigné à Walter Hine, et comme si elle eût voulu dissiper jusqu'à l'ombre d'un doute, elle poursuivit :

— Je connaissais le dessous des choses, voyezvous, et il me semblait voir un moyen de mettre en œuvre ce que j'avais appris. J'essayai donc de sauver.

Que ce fût la vie ou l'âme, ou peut-être les deux, elle ne l'expliqua pas. Elle n'ajouta pas que, jusqu'ici, ses efforts avaient été vains ; elle se tut sur la fiole de cocaïne et sur la crainte qui dernièrement l'avait tant oppressée. Elle avait souci de sa tranquillité d'esprit. Puisqu'il devait partir, puisqu'il fallait qu'il fût absent, elle lui épargnerait l'anxiété et les sombres pensées qu'il n'était pas en son pouvoir de dissiper. Mais quoi qu'elle en fît, et à cause de sa réticence même, il voyait clairement la détresse qui l'accablait dans

cette maison et le courage avec lequel elle l'avait supportée.

— Sylvia, dit-il, je n'avais ni la pensée, ni le désir de vous voir vous souvenir ou d'essayer d'appliquer si bien ce que je vous avais dit.

— Je l'ai fait, cependant, répondit-elle, et je vous en fus reconnaissante. Je vous le suis encore même dans ce moment. Car bien que pour vous garder je sois prête à abandonner de bon cœur toute lutte, puisque je ne vous ai pas, je suis heureuse de rester fidèle à la Loi. C'est votre voix qui me l'a donnée, c'est de vous qu'elle me vient. Elle gardera votre souvenir près de moi pendant ces mois de deuil, jusqu'à votre retour. Oh Hilary ! et l'argument si plein de vaillance destiné à leur donner courage à tous deux, se termina dans un cri de tristesse et d'angoisse. Chayne l'attira à lui.

— Oh, Sylvia ! et il ajouta : — La vie n'est pas encore sauvée !

— Peut-être la sauverai-je cet été, réponditelle, puis avec un subit changement d'himieur, elle sourit tendrement. — Mais ce n'est pas mon désir. Vous m'écrirez, j'aurai vos lettres.

— Aussi souvent que possible, chérie ; malheureusement, les courriers ne sont pas fréquents.

— Qu'elles soient bien longues, alors, murmurat-elle, très longues, et de nouveau elle appuya sa tête sur son épaule.

— Ah ! mon aimée, dit-il. Et il la serra contre son cœur.

Pendant quelques instants encore, ils se par-

lèrent à voix basse, échangeant ces paroles que seuls les amoureux connaissent et qu'ils conservent comme un trésor dans leur mémoire. Les heures s'envolèrent les unes après les autres, la nuit chaude et parfumée fit place aux lueurs grisâtres du matin, une à une les étoiles s'éteignirent... et la lune devint un disque nébuleux et éphémère. Inconscients ; Sylvia et Chayne ne voyaient rien, car, étendue sur la terre et dans les cieux, une lueur merveilleuse transformait pour eux l'univers en un monde nouveau. Et dans ce monde nouveau ils s'avançaient pour la première fois, marchant la main dans la main. Pour la première fois, ils connaissaient l'un et l'autre l'orgueil d'aimer et celui d'être aimé. En dépit de leurs chagrins, ils n'étaient pas à plaindre, et ils le sentaient.

— Il n'est pas encore temps. Attends encore un peu, mon amour, murmura Chayne. Au dessous d'eux, dans les arbres du jardin, merles et grives commençaient à s'agiter parmi les feuilles, et tout d'un coup, leur musique claire et douce parvint jusqu'aux amoureux dans leur berceau de verdure. — Laisse encore ta tête reposer sur mon épaule, répéta-t-il.

Ils regardèrent le soleil s'élever dans les cieux et darder de ses rayons dorés la mer bleue.

— La nuit est passée, dit Chayne.

— Rien ne pourra nous la faire oublier, répondit Sylvia très doucement. Elle se releva de son lit de feuilles.

Et d'iine des chaumières du village minuscule, un bleu ruban de fumée monta dans l'air.

— Il est temps, dit Chayne, se levant à son tour, et la main dans la main, ils descendirent la colline et s'approchèrent de la maison. Sylvia souleva le loquet sans bruit, et rentra ; Chayne la suivit et dans le vestibule silencieux ils se firent leurs adieux.

— Au revoir, mon aimé, murmura-t-elle, les yeux et la voix remplis de larmes ; elle resta un moment comme attachée à lui, puis le laissa partir. Elle tint la porte entr' ouverte, écoutant le bruit de ses pas dans l'éloignement, ne pouvant s'arracher de sa place car elle croyait encore l'entendre, tant elle le désirait. Enfin, le cœur brisé, elle regagna sa chambre.

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