‹ L'eau viveChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

LES CONXLUSIOXS DE CHAYNE.

— Il y a six semaines, je prenais congé des membres de la commission française sur les bords du grand lac d'Afrique. Il y a un mois, je marchais encore vers le terminus de la voie ferrée, à travers le sousbois inextricable d'une forêt. Voici ce que disait Chayne en regardant autoiir de lui, un soir de juin qu'il était assis avec Sylvia dans un petit restaurant de Saint- James. Le changement avait été si brusque qu'il semblait parler ainsi pour bien s'assurer que c'était vrai et qu'il était de retour dans

la grande ville, comme le prouvaient les liimières brillantes, les banquettes rouges le long des murs, les femmes dans leurs légères robes de dentelle, le brouhaha des voitures dans les rues au dehors.

— Vous me raconterez en dînant comment vous avez passé ces longs mois, dit-il. Vos lettres ne m'ont rien appris de vos chagrins.

— Je ne voulais pas qu'elles vous en infomient.

— Je les devinais, chérie, et je vous reconnais bien là. Pourtant j'aurais préféré tout savoir.

Quelques heures seulement auparavant, il était sur le pont du paquebot de la Manche qui courait vers l'ouest dans la direction du château de Douvres et s'approchait rapidement de la jetée. Il s'était demandé avec anxiété si Sylvia se trouverait dans la foule qui se pressait sur le quai, et tout à coup il l'avait aperçue, se tenant toute [seule, à l'extrémité d'un brise-lames, se tenant là afin d'être la première à voir son ami. Dans le train qui les ramenait à Londres, ils n'avaient pu se parler, car ils n'étaient pas seuls. Tout ce qu'il savait, c'est que depuis quelques semaines elle était seule dans la petite maison de Hobart Place.

— Je constate une chose, dit-il, c'est que vous ne semblez plus troublée comme autrefois. L'expression d'effroi a disparu de vos yeux, Sylvia, j'en suis heureux !

— Il y a eu des moments, répondit-elle, (et à cette pensée l'expression de frayeur parut de nouveau sur ses traits) où je craignais plus que jamais, où j'avais grand besoin de vous. Mais ils

ont disparu maintenant, Hilary, — et sa main se posa pour un instant sur celle de Chayne, ses yeux s'illuminèrent d'un sourire de bonheur. Pendant le dîner, elle lui fit le récit de ces longs mois d'attente. — Nous sommes rentrés à Londres subitement après votre départ, commença-t-elle. Nous devions en principe, rester en Dorsetshire jusqu'à la fin de septembre, mais mon père annonça que ses affaires le rappelaient et je remarquai qu'il était profondément préoccupé.

— Quand avez- vous fait cette remarque ? demanda Chayne vivement. Quand vous et es- vous aperçue de sa préoccupation ?

Sylvia réfléchit un moment.

— Le lendemain de votre départ.

— En êtes- vous bien sûre ? demanda Chayne avec une certaine âpreté.

— Tout à fait certaine.

Chayne hocha la tête.

— Je ne comprenais pas la raison de cette hâte. J'en étais surprise et un peu alarmée. Tout ce que je ne comprenais pas m'épouvantait, dans ce temps-là.

Elle parlait comme si « ce temps-là » appartenait à quelque obscure période dont aucune conséquence ne pouvait plus l'atteindre maintenant.

— Notre départ ressemblait presque à une fuite.

— En effet, dit Chayne.

Cette fuite ne le surprenait nullement.

Il avait passé plus d'une nuit pendant ces derniers mois à se demander s'il aurait dû ou

non découvrir à Sylvia ce qu'il pensait de cette porte ouverte si doucement et de l'ombre projetée sur le plafond. Ou il s'était trompé, et dans ce cas îl n'aurait fait qu'ajouter une nouvelle angoisse, et la plus terrible de toutes, à celles auxquelles Sylvia était déjà en proie; ou il avait raison, et alors il donnait à Sylvia les moyens de déjouer leurs projets sinistres. Ainsi l'argument tournait en un cercle vicieux, le laissant dans un doute persistant. Maintenant il comprenait que son explication de l'incident se trouvait confirmée. Le coup de sifflet lancé de l'obscurité de la route, le cri du paysan, qui avait fait fuir Garratt Skinner de la chambre aussi doucement qu'il y était entré, avaient eu une portée plus grande encore, ils lui avaient fait abandonner le voisinage. Quelqu'un l'avait vu, debout derrière Walter Hine dans la chambre éclairée, et le lendemain il s'était enfui !

— J'ai eu raison de garder le silence, dit-il distraitement, oubliant pour une seconde que Sylvia était à côté de lui et que le péril n'était pas encore conjuré. — Et alors, vous êtes revenus à Londres, ajouta-t-il vivement.

— Oui. Il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit, cette nuit que nous avons passée ensemble sur les Downs. Walter Hine avait commencé à prendre de la cocaïne.

Chayne eut un brusque mouvement.

— De la cocaïne, cria-t-il.

— Oui. Mon père lui en avait enseigné l'usage.

— Votre père, dit Chayne, lentement, essayant

d'ajuster ce fait nouveau, et si grave à tout ce qu'il savait déjà. Mais pourquoi ?

— Je crois pouvoir vous l'expliquer. Mon père savait très bien que je travaillais contre lui ; que j'essayais de retirer Walter Hine de ses mains. Je commençais à acquérir quelque influence, il le comprit et s'ingénia à la détruire. Je n'étais pas de sa force. Je croj^ais connaître quelques-uns des dessous de la vie, mais il en connaissait plus que moi, il en connaissait tant que ma science n'était d'aucune valeur. Il inculqua à Walter Hine, une passion pour la cocaïne et lui donna les moyens de la satisfaire, là était sa force. Il fournissait la drogue. Je suis tentée de croire que dans ma lutte contre mon père je l'eusse peut-être emporté, mais je ne pouvais lutter, et contre mon père et contre la passion pour cette drogue, là je devais me briser. Mon père se procurait le narcotique en quantité suffisante, parfois il le mettait de côté, puis il lui en accordait un peu ; pour mieux le tenter il l'en privait un jour pour lui en donner à satiété le lendemain. Vous pouvez comprendre quel était le seul résultat possible. Walter Hine devint l'esclave de mon père, son chien couchant. Je ne comptai plus pour lui, je n'étais plus rien à ses yeux.

— Je comprends, dit Chayne.

Le plan était diaboliquement subtil. Mais il se demandait si ce n'était que pour contrebalancer et détruire l'influence de Sylvia que Garratt Skinner avait fait connaître la cocaïne à Hine ; s'il n'avait

pas un autre dessein en vue, un projet plus sinistre encore.

— Je vis très peu M. Hine après notre retour à Londres, continua-t-elle. Il ne venait pas souvent à la maison, mais chaque fois qu'il y venait, je remarquais un changement. Sa nervosité s'accentuait et son caractère était devenu emporte. Même avant de quitter le Dorsetshire, sa violenc(j se manifestait déjà.

— • Oh ! dit Chayne, regardant vivement Sylvia. Avant que vous n'eussiez quitté le Dorsetshire ?

— Oui, et il me semblait que mon père le provoquât, quoique je ne pusse deviner pourquoi. Par exemple...

— Continuez ! dit Chayne.

Il avait parlé assez tranquillement, mais on pouvait cependant discerner une certaine intensité dans son accent. Déjà une fois Sylvia lui en avait appris sur Garratt Skinner plus qu'elle n'en savait elle-même. Allait-elle encore le faire ? Il se pencha vers elle, ne la quittant pas des yeux.

— La nuit où vous êtes revenu. Vous souvenezvous, Hilary ? et un sourire éclaira son visage.

— Je n'oublierai jamais un moment de cette nuit, mon aimée, jusqu'à mon dernier soupir, murmura-t-il ; et une rougeur gracieuse couvrit le visage de la jeune fille, qui toute troublée lui rendit son sourire.

— Oh, Hilary ! dit-elle.

— Oh, Sylvia, répondit-il en imitant son inflexion de voix ; et tous deux se prirent à rire si

joyeusement que l'histoire des mois de séparation courut grand danger de ne pas être complétée. Mais Chayne ramena Sylvia à son sujet.

— Eh bien ! et cette nuit où je revins ?

— De ma fenêtre je vous avais vu sur la route, et je vous fis signe de garder le silence, puis je me retirai.

— Oui, je me souviens, dit Chayne avec empressement. Il commençait à penser que la cocaïne allait, après tout, jouer son rôle dans les incidents de cette nuit.

— Walter Hine et mon père montaient se coucher, je les entendis dans l'escalier. Ils se retiraient plus tôt que d'habitude.

— Vous êtes sûre de cela ? interrompit Chayne. Rappelez bien vos souvenirs.

— Beaucoup plus tôt, et ils se querellaient. Du moins, Hine était irrité, et mon père lui parlait comme il eût fait à un enfant, ce qui froissait la vanité de Hine et augmentait son irritabilité.

— Alors, votre père semblait le provoquer. Le front de Sylvia se plissa légèrement.

— -'Je ne pourrais pas dire que j'en suis sûre, mais je puis déclarer que si mon père eût désiré provoquer chez Walter Hine une forte colère, il n'eût pas agi différemment.

— Oui, je comprends.

— Ils parlaient sur un ton élevé, mon père luimême parlait plus haut que de coutume, car lorsqu'ils regagnaient leurs chambres, ils montaient généralement sans faire de bruit.

Chayne l'interrompit encore.

— Votre père voulait sans doute, que vous entendissiez la querelle ? suggéra-t-il.

Sylvia le regarda curieusement.

— Pourquoi l' aurait-il désiré ? demanda-t-elle ; elle réfléchit quelques instants. C'est fort possible, continua-t-elle, cependant considérant qu'ils montaient plus tôt que les autres jours ils n'avaient pas besoin de prendre les mêmes précautions, car il était probable que je ne dormais pas encore.

— Assxurément, dit Chayne.

Car dans la probabilité que Sylvia serait encore éveillée, qu'elle entendrait les paroles violentes de Hine, et pourrait par conséquent en témoigner plus tard, Chajnie découvrait la raison pour la quelle Garratt Skinner avait élevé la voix et s'était retiré de meilleure heure.

— Avez-vous entendu ce qu'ils disaient ? Pouvezvous répéter leur conversation ? demanda-t-il.

— Oui. Mon père cachait à M. Hine quelque chose que celui-ci désirait. Je ne doute pas que ce fut la cocaïne, et elle répéta les paroles qu'ils avaient échangées..

— Oui, dit Chayne, oui, répéta-t-il du ton de celui qui est arrivé à une conclusion. L'incident de la chambre éclairée et de l'ombre sur le plafond n'avait plus de mystère pour lui. Une altercation devant témoin, altercation tout à l'honneur de Garratt Skinner puisqu'elle provenait de son refus de permettre à Walter Hine de s'empoisonner avec une drogue pernicieuse, était ce qu'une enquête

LES CONXLUSIONS DE CHAYNE 291

aurait prouvé ; la querelle continuée dans la chambre de Walter Hine, où Garratt Skinner avait acompagné son hôte; une lutte pour la possession de la potion commencée par un homme à moitié abruti par sa fatale passion ; un coup donné en défense légitime, par Garratt Skinner, une chute possible par la fenêtre, telle était la façon dont Chayne se dépeignait l'histoire de cette nuit, comme l'avait ourdie Garratt Skinner.

Un point cependant le laissait perplexe. Le dénouement de l'histoire n'avait pas eu lieu cette nuit-là: un cri inattendu avait été poussé qui l'avait interrompu, et vraiment avait empêché à jamais qu'il se produisît en cet endroit. Mais pourquoi ce dénouement n'avait-il pas été amené plus tard, pendant les mois qui avaient suivi, dans quelque autre lieu ?

L'exécution du plan n'avait pas été complétée, car Sylvia était là avec toutes ses craintes dissipées, continuant le récit des événements de ces mois.

— Mais la violence n'était pas le seul changement qu'on pût remarquer chez Walter Hine. Il y avait des altérations physiques qui m'effrayaient. Quoique mon père le vît souvent, M. Hine, je l'ai dit, venait rarement à la maison, autrement je les aurais remarquées plus tôt. Mais au commencement de cette année il vint, — vous vous rappelez qu'il avait le teint clair — eh bien, sa peau était devenue foncée, très foncée, son teint avait absolument changé. Et je remarquai une autre chose qui me frappa, sa langue était noire, toute noire. Je

lui demandai ce qu'il avait ; il devint agité, irrité et me fit un tas de mensonges ; puis il s'arrêta et m'apprit qu'il avait perdu le sommeil, il ne pouvait plus dormir que quelques minutes de suite ; réellement, il était malade, très malade.

Fallait-il voir là l'explication cherchée ? se demandait Chayne. Le procédé rapide, celui de la chambre éclairée et de la fenêtre ouverte, n'ayant pas réussi, Garratt Skinner avait-il laissé à la drogue le soin d'accomplir son œuvre lentement, mais avec certitude.

— Il était si faible, si abattu en apparence, que je fus alarmée. Mon père n'était pas à la maison. J'envoyai chercher une voiture et j'accompagnai moi-même M. Hine chez le docteur. Celui-ci reconnut tout de suite la cause du mal. M. Hine commença par nier, mais il finit par avouer qu'il avait contracté l'habitude de prendre jusqu'à deux grammes de cocaïne par jour.

— Deux grammes ! s'écria Cha3me.

— Oui, bien entendu il ne pouvait pas continuer longtemps. La mort ou la folie le guettaient. Le docteur l'avertit et il alla passer quelque temps dans une maison de santé. Il se remit et décida de voyager, d'aller à l'étranger.

— Qui lui suggéra cette idée ? demanda Chayne.

— Je l'ignore. Tout ce que je sais c'est qu'il refusa de partir sans mon père, et que mon père consentit à l'accompagner.

Chayne était abasourdi.

— Et ils sont partis ensemble? s'écria-t-il. Une

expression d'horreur dans son regard trahit les craintes qui l'assaillaient. Il contempla Sylvia avec étonnement. N'avait-elle donc aucun soupçon, elle qui connaissait quelque chose des dessous de la vie. Mais elle le regarda avec sérénité.

— Je pris mes précautions. Je fis part de mes découvertes à mon père, je lui dis que non seulement je savais que Walter Hine avait contracté l'habitude de prendre de la cocaïne, mais que je savais qui l'y avait poussé. Oui, j'ai fait cela, ajouta-t-elle avec simplicité, répondant à son regard étonné. Ce fut difficile, mon ami, et j'aurais bien voulu vous avoir là pour me donner du courage, mais puisque vous étiez absent, puisque j'étais seule, il me fallait seule accomplir ma tâche. Je pensais à vous, Hilary, pendant que je disais ce que je devais dire. J'essayais d'entendre votre voix me disant au chalet de Lognan : « Ce que vous connaissez, il faut le mettre en oeuvre ». J'avertis mon père que s'il arrivait malheur à M. Hine par suite de l'usage de la cocaïne, je ne cacherais pas la responsabilité qui lui en incombait.

Chayne s'appuya au dossier de sa chaise.

— Vous avez dit cela à Garratt Skinner ! vous, Sylvia !

Et l'accent chaleureux d'admiration et de fierté dont sa voix était remplie envers la jeune fille, la fit rougir de plaisir et la récompensa des mauvais moments qu'elle avait dû passer. — Vous, sans que personne vous soutînt, vous avez osé le braver

à ce point ! Oh, ma chérie, que n'étais- je près de vous ! Et vous ne m'en avez jamais écrit un mot !

— Cela n'aurait servi qu'à vous inquiéter, répondit-elle. Faible secours pour moi que de vous tourmenter !

— Et lui, votre père ? demanda-t-il, comment prit-il la chose ?

Sylvia pâlit à ce souvenir et elle resta les yeux baissés sur la nappe de la table comme si, pour quelques instants, elle ne pouvait se fier à sa voix. Elle frissonna et dit d'une voix entrecoupée, si vivant était encore dans son esprit le souvenir de cette heure.

— J'ai pensé que je ne vous reverrais jamais ! Elle se tut. Par ces quelques mots et du ton dont

elle les avait prononcés, Chayne pouvait reconstituer la terrible scène qui avait eu lieu entre Sylvia et son père dans la petite pièce du fond de la maison de Hobart Place. Il jeta un coup d'œil autour de lui dans la salle illuminée, écouta le murmure des voix légères, indifférentes, regarda le jeu des physionomies enjouées et des yeux brillants; et il y avait une telle discordance entre leur entourage actuel et les paroles qu'il venait d'entendre qu'il en fut bouleversé.

— Ma bien-aimée, je vous récompenserai 1 Ayez confiance en moi ! Les mauvaises heures sont passées. Je veux veiller sur vous jusqu'à ce que je connaisse, sans que vous ayez la peine de me les dire, toutes vos pensées, tous vos désirs, tous vos besoins. Fiez-vous à moi, ma bien-aimée !

— De tout mon cœur, et pour tout le reste de mon existence, répondit-elle avec un sourire de remercîment pour ses paroles aimantes.

— J'arrachais à mon père, continua-t-elle, la promesse que chaque semaine il m'écrirait pour me donner des nouvelles de M. Hine et me faire savoir où ils étaient. Ils sont partis depuis deux mois, et chaque semaine j'ai eu ma lettre, je n'ai donc aucune inquiétude.

Chayne ne la contredit pas, mais il ne fit aucun geste d'approbation.

— M. Hine est sans doute très riche, dit-il, d'un air d'incertitude.

— Non, répondit Sylvia, et c'est une autre cause de tranquillité.

Elle choisissait ses paroles comme pour éviter d'émettre une accusation contre son père.

— • Un moment j'ai pensé qu'il avait de la fortune, à l'époque où le capitaine Barstow lui gagnait de si grosses sommes. Mais lorsque les cartes disparurent et que les paris furent supprimés, je me demandai quelle pouvait être la cause de ce revirement et voici l'explication qui m'en fut donnée. Mon père avait déjà découvert à cette époque, ce que je n'ai appris que tout récemment- J'écrivis au grand-père de M. Hine lui disant que son petit-fils était malade et lui demandant s'il ne voulait pas l'envoyer chercher ce qui, à mon avis, était la meilleure chose à faire.

— Et alors ?

— Alors, le grand-père me répondit brièvement

qu'il ne connaissait pas son petits-fils et n'éprouvait nul désir de faire sa connaissance, qu'il n'y avait absolument rien de commun entre eux. Sa lettre était plutôt revêche, il semblait croire que j'avais jeté mon dévolu sur Walter Hine, expliqua-t-elle en riant. Il ajoutait que bien que son petit-fils dût plus tard hériter d'une fortune, il ne l'aurait qu'après sa mort à lui, ce qui pourrait encore être dans assez longtemps car il jouissait d'une santé excellente. Vous voyez donc qu'il ne saurait y avoir grand avantage pour personne, et elle laissa la phrase inachevée.

Mais Chayne pouvait la finir : personne ne pouvait avoir avantage à la mort de Hine. Mais alors pourquoi la cocaïne ? pourquoi l'incident de la fenêtre éclairée ?

— Oui, dit-il perplexe, ce que je sais personnellement corrobore votre récit. Il se trouve que mon ami John Lattery, qui rencontra la mort en Suisse, était aussi apparenté avec Joseph Hine, dont il aurait également hérité ; et je savais par lui que le vieillard ne voulait pas entendre parler de ses héritiers. Mais Walter Hine avait de l'argent, certains moyens, en tous cas, et il ne gagnait rien. D'où venait l'argent, de qui le recevait-il ?

Sylvia secoua la tête.

— Je l'ignore.

— Il n'a pas d'autre fami'le, pas d'amis ?

— Il n'en a pas qm puissent ou veuillent lui servir une pension.

Chayne s'arrêta à cette question, car il sentait

que dans la réponse gisait l'explication du mystère, le mot de l'énigme. Si quelqu'un foiirnissait de l'argent à Walter Hine, qui n'en recevait certainement ni de parents, ni d'amis, ce quelqu'un avait évidemment intérêt à agir ainsi. Le problème consistait donc à savoir quel pouvait être cet intérêt.

— Réfléchissez ! ne vous a-t-il jamais parlé de personne ?

Sylvia fit un effort de mémoire.

— Non, répondit-elle, il ne parlait jamais de ses affaires particulières. Il nous laissait croire qu'il recevait une pension de son grand-père.

— Mais votre père avait reconnu le mensonge de cette allégation quand vous étiez en Dorsetshire, il y a dix mois, alors qu'il arrêta les paris et les parties de cartes.

— Oui, acquiesça Sylvia devenue pensive. Soudain sa physionomie s'éclaira.

— Attendez, dit-elle, je me souviens d'un matin où M. Hine était en proie à une grande préoccupation, au sujet d'une lettre qu'il avait reçue, à déjeuner, du capitaine Barstow. La lettre contenait une phrase que M. Hine répétait machinalement : « Comme entre gens d'honneur. » Oui, c'est bien cela ! car je me rappelle que sur le moment je me demandais ce que Barstow pouvait bien avoir de commun avec un homme d'honneur ; et je m'étonnais aussi que la phrase pût troubler M. Hine à un tel point. Ce matin-là, M. Hine s'en alla à Londres.

— Vraiment ? exclama Chayne. Entre gens d'honneur. Est-ce que Barstow ne lui avait pas gagné de l'argent un peu avant cela ?

— Oui, le jour où vous êtes venu pour la première fois.

— Ah, oui ! le jour des sansonnets ! s'écria Chajme avec surexcitation. Nous y voilà. Walter Hine doit de l'argent à Barstow et ne peut le payer, Barstow lui écrit « une dette d'honneur entre gens du monde ! » on peut imaginer la lettre. Hine part pour Londres, Bon, et après ?

Sylvia eut un brusque sursaut.

— Mon père aussi alla à Londres deux jours plus tard !

— Êtes-vous bien sûre de cela ?

Il semblait à Chayne que maintenant ils brûlaient.

— Absolument certaine. Car je me souviens qu'à son retour il changea de manières. Alors commença ce que j'appelais la seconde phase du complot. Les cartes furent supprimées, les paris arrêtés, et M. Parminter fit son entrée en scène avec la cocaïne. Je me rappelle tout, comme si c'était hier. Car j'ai toujours rapproché ce changement de tactique depuis le voyage à Londres de mon père. Vous êtes venu un soir, vous en souvenezvous ? Vous m'avez trouvée seule, en proie aux plus grandes craintes. Mon père et Walter Hine se promenaient bras-dessus bras-dessous dans le jardin. C'était à la suite de ces événements.

— Oui, vous étiez effrayée parce que ces démonstrations d'amitié manquaient de sincérité. Main-

LES CONXLLISIONS DE CHAYXE 299

tenant laissez-moi iiiettie un peu de suite dans tout cela.

Il resta absorbé dans ses pensées pendapt quelques instants, classant les événements dans leur ordre de succession et les expliquant l'un par l'autre.

— Voici les conclusions auxquelles je suis amené, dit-il enfin. L'homme de Londres qui fournit l'argent à Walter Hine trouve qu'il en dépense trop. C'est pourquoi il communique avec Garratt Skinner dont Walter Hine lui a probablement parlé. Garratt Skinner se rend à Londres, a une entrevue où l'on arrête un plan d'action que Garratt Skinner se charge d'exécuter.

Il parlait si gravement que Sylvia se retourna anxieusement vers lui.

— Qu'en concluez-vous donc ? demanda-t-elle.

— Que nous sommes en eaux troubles et très profondes, ma chère, répliqua-t-il, sans se montrer plus explicite. Il ne conservait pas l'ombre d'im doute que le meurtre de Walter Hine n'eût été concerté entre Garratt Skinner et l'inconnu de Londres. Mais de même que Sylvia avait eu la compassion de l'épargner pendant ces derniers mois, de même il voulait l'épargner aujourd'hui, mais pour y réussir, afin de lui éviter une honte et une détresse encore plus grandes que celles qu'elle avait connues jusqu'ici, il lui fallait continuer son interrogatoire. Il lui fallait découvrir, par n'importe quel moyen, l'identité de l'inconnu qui jouait un si grand rôle dans la destinée de Walter Hine.

— Parmi les amis de votre père, y en a-t-il un qui soit riche ? Qui venait chez lui ? Quels étaient s^s compagnons ordinaires ?

— Il venait très peu de monde à la maison. Personne de ceux que nous voyions ne répond à notre recherche. Là-dessus, elle tressaillit. Je me demande... fit-elle, pensive, et alors se tournant vers son fiancé.

— Après le départ de mon père, j'ai trouvé un télégramme dans un tiroir. L'enveloppe avait disparu, il n'y avait que la dépêche, que j'ouvris ; elle était adressée à mon père. Je me rappelle sa teneur EUe était ainsi conçue :

— Qu'attendez-vous ? Dépêchez-vous !

— Était-ce signé ? demanda Chayne.

— Oui. Jarvice, répondit Sylvia.

— Jarvice, répéta Chajnie à diverses reprises, comme s'il eût trouvé quelque chose de vaguement familier dans la répétition du nom. Quelle était la date du télégramme ?

— 'Il avait été envoyé un mois avant que je ne le trouve. Je le replaçai dans le tiroir.

— Qu'attendez-vous ? Dépêchez-vous ! Jarvice, prononça Chayne avec lenteur, et tout à coup il se rappela où et quand il avait déjà rencontré ce nom de Jarvice. Son visage devint très grave.

— Tout cela est bien grave, ma chérie, dit -il.

Il s'était passé, quelques années auparavant, une aventure fâcheuse dans son régiment, aventure dans laquelle les principaux personnages étaient un ofQcier subalterne et un usurier. Ce dernier

se nommait Jarvice, et la rareté même du nom le rappelait d'autant plus vivement à la mémoire de Cha^Tie. Un homme de cette sorte était bien l'associé probable de Garratt Skinner. Vue sous ce nouveau jour, Chayne repassa l'iiistoire dans son esprit. Ses déductions se trouvaient renforcées par le fait que le Jarvice qui avait envoyé la dépêche était Jarvice l'usurier. De déduction en déduction, Chayne était amené à établir les faits de la manière suivante :

<s JâTYice, pour quelque raison encore inexpliquée, sert une pension à Walter Hine ; celui-ci laisse entendre que l'argent lui vient de son grand-père, dont il est l'héritier incontestable. Sa vanité le pousse à en augmenter l'importance. Il tombe entre les mains de Garratt Skinner, qui avec l'aide de Barstow et d'autres complices, s'empresse de le plumer. Walter Hine perd plus qu'il ne possède et s'adresse à Jarvice pour obtenir d'autres subsides. Jar\dce tire la chose au clair, et au lieu de démasquer Garratt Skinner et de dévoiler l'escroquerie dont Hine est la victime il met Garratt Skinner dans la confidence. Les faits qui suivent s'expliquent d'eux-mêmes et ce que put être l'entrevue de Londres entre M. Jarvice et Garratt Skinner. A l'instigation de l'usurier, le plan ayant pour objet de dépouiller Walter Hine, se change en un complot contre sa vie. Deux fois, le projet criminel est déjoué, une fois par moi en Dorsetshire, une autre fois par Sylvia, &

La tragédie, jusque-là, se déroulait naturelle-

— Parmi les amis de votre père, y en a-t-il un qui soit riche ? Qui venait chez lui ? Quels étaient s^s compagnons ordinaires ?

— Il venait très peu de monde à la maison. Personne de ceux que nous voyions ne répond à notre recherche. Là-dessus, elle tressaillit. Je me demande... fit-elle, pensive, et alors se tournant vers son fiancé.

— Après le départ de mon père, j'ai trouvé un télégramme dans un tiroir. L'enveloppe avait disparu, il n'y avait que la dépêche, que j'ouvris ; elle était adressée à mon père. Je me rappelle sa teneur Elle était ainsi conçue :

— Ou'attendez-vous ? Dépêchez-vous !

— Était-ce signé ? demanda Chayne.

— Oui. Jarvice, répondit Sylvia.

— Jarvice, répéta Chayne à diverses reprises, comme s'il eût trouvé quelque chose de vaguement familier dans la répétition du nom. Quelle était la date du télégramme ?

— Il avait été envoyé un mois avant que je ne le trouve. Je le replaçai dans le tiroir.

— Qu'attendez-vous ? Dépêchez-vous ! Jarvice, prononça Chayne avec lenteur, et tout à coup il se rappela où et quand il avait déjà rencontré ce nom de Jarvice. Son visage devint très grave.

— Tout cela est bien grave, ma chérie, dit -il.

Il s'était passé, quelques années auparavant, une aventure fâcheuse dans son régiment, aventure dans laquelle les principaux personnages étaient un of&cier subalterne et un usurier. Ce dernier

se nommait Jarvice, et la rareté même du nom le rappelait d'autant plus vivement à la mémoire de Chayne. Un hoimne de cette sorte était bien l'associé probable de Garratt Skinner. Vue sous ce nouveau jour, Chayne repassa l'histoire dans son esprit. Ses déductions se trouvaient renforcées par le fait que le Jarvice qui avait envoyé la dépêche était Jarvice l'usurier. De déduction en déduction, Chayne était amené à établir les faits de la manière suivante :

<i Jarvice, pour quelque raison encore inexpliquée, sert une pension à Walter Hine ; celui-ci laisse entendre que l'argent lui vient de son grand-père, dont il est l'héritier incontestable. Sa vanité le pousse à en augmenter l'importance. Il tombe entre les mains de Garratt Skinner, qui avec l'aide de Barstow et d'autres complices, s'empresse de le plumer. Walter Hine perd plus qu'il ne possède et s'adresse à Jarvdce pour obtenir d'autres subsides. Jarv'ice tire la chose au clair, et au lieu de démasquer Garratt Skinner et de dévoiler l'escroquerie dont Hine est la victime il met Garratt Skinner dans la confidence. Les faits qui suivent s'expliquent d'eux-mêmes et ce que put être l'entrevue de Londres entre M. Jarvice et Garratt Skinner. A l'instigation de l'usurier, le plan ayant pour objet de dépouiller Walter Hine, se change en un complot contre sa vie. Deux fois, le projet criminel est déjoué, une fois par moi en Dorsetshire, une autre fois par Sylvia. &

La tragédie, jusque-là, se déroulait naturelle-

de soleil ; et si elle eût eu à tracer l'itinéraire de son père, c'est là et là seulement qu'elle l'aurait envoyé.

— Vous avez peur, Hilary. Que craignez-vous ? Cha5aie ne répondit pas à sa question : il voulait

l'épargner, comme elle l'avait épargné. Il parla de choses et autres. Petit à petit le restaurant ?e vida et les garçons commencèrent à éteindre les becs de gaz comme pour indiquer à ces deux retardataires que l'heure de la clôture approchait. Alors dans la demi-obscurité, car il ne restait plus qu'une lumière assez éloignée de leur table. Chaque se pencha vers Sylvia, assise à son côté :

— Vous avez été heureuse ce soir ?

— ■ Oh ! oui, répondit-elle, et il y avait une vibration si joyeuse dans sa voix claire et profonde, que le chant d'allégresse de son cœur s'y trouvait exprimé. Ses yeux se reposèrent sur lui avec une tendre fierté. • — Un homme ne peut pas comprendre jusqu'à quel point je suis heureuse !

— Eh bien, alors, pourquoi attendre plus longtemps, Sylvia, dit-il. Nous avons attendu assez longtemps, chérie ; nous n'avons que nous deux à considérer. Je voudrais que notre mariage eût heu le plus tôt possible.

— Et moi aussi, lui répondit Sylvia très simplement.

— Demain, alors ! Je vais me procurer im permis spécial et prendre toutes les dispositions nécessaires. Nous pourrons partir tout de suite après la célébration.

Sylvia eut un sourire qui s'épanouit en un rire perlé.

— Où irons-nous. Hileiry ? s'écria-t-elle ; que ce soit dans un endroit idéal.

— A Chamonix, répondit-il. C'est là que nous nous sommes rencontrés. Il ne saurait être meilleur endroit. Nous irons dire à votre père ce que nous avons fait et de là nous partirons vers les hauteurs. La chose avait été bien menée ; il avait parlé sans éveiller les soupçons de Sylvia. Elle n'avait jamais compris l'épisode de la fenêtre ; elle ignorait que son père fût Gabriel Strood, dont elle avait lu les exploits sur les Alpes ; elle croyait Walter Hine à l'abri de tout danger. Chayne, d'un autre côté, savait que Walter Hine n'avait jamais été exposé à un plus grand péril. Il fallait partir pour Chamonix et emmener Sylvia avec lui. Car il serait peut-être déjà trop tard quand ils atteindraient Chamonix. Il y aurait peut-être déjà eu de la pubUcité, des enquêtes, et pour Garratt Skinner, la ruine, peut-être pire que la ruine. Sylvia voudrait-elle laisser son fiancé partager le déshonneur de son nom ? Il savait qu'à aucun prix eUe ne le permettrait. C'est pourquoi le mariage devait se faire immédiatement.

— Dites-moi, dit-il en lui jetant son manteau sur les épaules, vous avez ce télégramme de Jarvice ?

— Oui.

— C'est bien, observa-t-il, il pourra nous servir.

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