UNE SECONDE VISITE CHEZ REVAILLOUD
Ce voyage à travers la France, si familier à Chayne, ne lui avait jamais paru si long. Arriverait-il à temps ? Ne serait-il pas trop tard ? Chaque tour de roue scandait la question en un rythme incessant, mais n'apportait aucune réponse. Les termes de la dépêche de Jarvice étaient toujours présents à son esprit et plus il y pensait, plus ils prenaient ime expression sinistre. « Qu'attendez- vous ? Dépêchez-vous ! » Une fois même, pendant que le train faisait un arrêt d'une longueur inusitée, il prononça ces mots tout haut, et regardant vivement sa femme il fut effrayé qu'elle ne l'eût entendu. Mais elle n'avait rien entendu, sa pensée la ramenait à son premier voyage sur cette même ligne; il faisait nuit alors, aujourd'hui il faisait jour. La dernière fois elle était réduite à chercher dans ses rêves une trêve à son existence, maintenant elle ne rêvait plus, la réalité avait rendu ses songes ternes et incolores. Aujourd'hui le sang coulait vif et joyeux dans ses veines, et en la contemplant calme et heureuse, Chayne priait tout bas qu'ils n'arrivassent pas trop tard à Chamonix. Pour lui comme pour elle, Walter était im simple pantin, une chose sans importance, pourvu qu'il vécût, mais encore faUait-il qu'il vécût. Sa mort était la menace suspendue de la ruine et du déshonneur, et puisque dès le commencement, Sylvia et lui s'étaient partagé
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— ainsi le voulait-elle — l'effort indispensable pour sauver son existence, il ne fallait pas qu'ils faillissent dans leur entreprise.
La longue et chaude journée tirait à sa fin, et de la plate-forme, à l'extrémité du train électrique, ils voyaient enfin les champs de neige s'élever vers les pics majestueux et les flèches empourprées par les lueurs du crépuscule se détacher solitaires et imposantes sur un ciel déjà teinté des nuances du couchant.
— Enfin ! dit Sylvia avec un profond soupir, en resserrant l'étreinte de sa main sur le bras de son mari. Mais la pensée de Chayne était ailleurs, il se rappelait certains mots, prononcés dans un jardin du Dorsetshire par un homme paresseusement allongé dans un hamac, les yeux fixés sur le feuillage qui s'étendait au-dessus de lui.
« Par le jour le plus ensoleillé, les montagnes cachent dans leurs replis le mystère et la mort. »
— Vous savez où votre père est descendu ? demanda-t-il.
— Il m'a écrit de l'hôtel de l'Arve, répondit Sylvia.
— Nous nous arrêterons chez Couttet, et nous irons le voir ce soir, dit Chayne, et effectivement, après diner, ils traversèrent la petite ville. Mais à l'hôtel de l'Arve, ils ne rencontrèrent ni Garratt Skinner ni Walter Hine.
— Ils sont partis avant-hier, leur dit le propriétaire de l'hôtel. Ils sont toujours en expéditions.
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Chayne n'éprouva aucun soulagement en apprenant que Garratt Skinner et son ami faisaient beaucoup d'expéditions d'où l'un et l'autre revenaient sains et saufs. Garratt Skinner n'était pas homme à commettre une bévue, et quand enfin il reviendrait seul avec l'histoire plausible d'un accident qui aurait coûté la vie à son ami, il ne viendrait à l'idée de personne de croire qu'il n'y eût pas là simplement une catastrophe; et un autre nom à ajouter à la liste funèbre des victimes des Alpes homicides.
— Pour quelle montagne sont-ils partis ? demanda Chayne.
— La montagne n'est pas cette fois leur but. Ils traversent le col du Géant, monsieur, pour aller à Courmayeur. Mais après cela, je ne sais pas ce qu'ils feront.
— Oh, ils passeront en Italie, dit Chayne, soulagé d'un grand poids. Jusque-là il n'y avait pas de danger. Le col du Géant, cette grande passe entre la France et l'Italie, dans la chaîne du mont Blanc, est presque une grande route. Il y aurait trop de monde dehors, parmi ses séracs de glace, dans ces jours d'été, pour accomplir un acte qui demandait la solitude et le mystère.
— Quand les attendez-vous ?
— Dans cinq jours, monsieur, pas avant. Cette réponse raviva les craintes de Chajoie, car il était évident que l'expédition ne devait pas se contenter du passage du Col du Géant. Il y aurait une suite, peut-être quelque hasardeuse ascension, quelque
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expédition, en tous cas, dont Garratt Skinner n'avait pas jugé à propos de parler.
— Je suppose qu'ils ont pris des guides, dit Chayne.
— Un guide, monsieur, et un porteur. Monsieur n'a pas besoin de s'inquiéter, car monsieur Skinner est un excellent alpiniste.
— Mon père ! s'écria Sylvia étonnée. Je ne l'aurais jamais cru.
— Quel guide ont-ils pris avec eux ? demanda Chajme.
— Pierre Delouvain.
A ce nom, les craintes de Chayne se dissipèrent un peu ; il se retourna vers Sylvia.
— C'est un nom bien connu, ma chérie. Je ne suis jamais sorti avec lui, mais je le connais de réputation. C'est un homme prudent, aussi prudent qu'avisé. Il ne voudrait pas courir le moindre risque.
Le nom du guide lui apportait vraiment un plus grand soulagement que ses paroles ne l'exprimaient. La simple présence de Delouvain était assez pour empêcher la perpétration d'un crime. Sa grande force ne serait pas réquisitionnée pour l'en empêcher, car il serait là plus tard, pour porter témoignage. Chayne était débarrassé des craintes qui l'obsédaient depuis deux jours. Peut-être, après tout, Sylvia avait-elle raison et le complot était-il définitivement abandonné.
Chayne connaissait très bien la sincérité et la profondeur de la passion de Garratt Skinner pour
la montagne. Peut-être n'était-il venu à Chamonix que pour la satisfaire. Peut-être un jour, du train dans lequel il voyageait au nord de l'Italie, avait-il de la portière, aperçu les pentes du mont Rosa, blanches dans le soleil, d'une blancheur veloutée, et les vingt années passées étaient-elles tombées comme un manteau que l'on dépouille, et, par des chaînes invisibles, s'était-il senti attiré de nouveau vers les hauts plateaux qui avaient servi de témoins aux ébats de sa jeunesse.
Chayne pouvait croire à cette éventualité, et, déchargé de ses soucis, il retourna avec Sylvia vers le petit square au centre de la ville. La nuit était venue, et tous deux s'arrêtèrent comme d'un commun accord et jetèrent un regard à la massive barrière de montagnes. Les pics se dressaient aigus contre le ciel pur et sombre, les pentes de neige brillaient confusément comme une pâle brume, et à une distance incroyable, à une hauteur incalculable, sous l'étoile scintillante, brillait une blancheur confuse et arrondie, la calotte neigeuse du mont Blanc.
— Il y a un an ! dit Sylvia, poussant un profond soupir en se souvenant des heures si sombres qui, pendant ces douze mois, avaient rempli sa vie.
— Oui, il y a un an, nous étions ici, dit Chayne.
Le petit square était plein de monde, les hôtels et les maisons étaient brillamment éclairés, et ça et là les accents mélodieux d'orchestres jouant les airs de danse du jour flottaient dans l'atmosphère.
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— Voyez-vous, Sylvia, le café en bas de la rue, près du pont ?
— Oui.
— Il y a un an, par une nuit semblable â celle-ci, j'étais assis là, avec mon guide, Michel Revailloud. Je devais, le lendemain, traverser le col Dolent. Lui, il avait fait sa dernière ascension ; nous n'étions pas bien gais. Il me fit en guise d'adieu un cadeau... il me communiqua un brin de la philosophie qu'il a tirée de sa longue vie. « Ayez bien soin, me dit-il, lorsque la vieillesse arrivera, d'avoir quelqu'un avec qui partager vos souvenirs ; — quand à la fin de votre voyage vous rentrerez à la maison, assurez- vous d'avoir quelqu'un qui vous attende dans la chambre, et que la lampe soit allumée ».
Sylvia pressa contre son cœur la main qu'il avait glissée sous son bras.
— Il fit plus que de me donner un avis, continua Chayne, car en rentrant à sa chaumière dans le hameau des Praz-Conduits, de l'autre côté des champs, il passa devant l'hôtel Couttet et vous vit svu: le perron, parlant à un guide qu'il connaissait. Vous faisiez vos arrangements pour monter au Charmoz, et il vous en dissuada.
— En effet.
— Il réussit à vous convaincre que votre première ascension devait être celle de l'Aiguille d'Argentière. Il vous donna sans doute beaucoup d'excellentes raisons, mais il ne vous dit pas celle qu'il avait dans l'esprit.
Sylvia regarda son mari avec surprise.
— Il vous envoya à l'Aiguille d'Argentière parce qu'il savait qu'ainsi, vous et moi, nous nous rencontrerions au chalet de Lognan.
— Mais il ne m'avait jamais parlé avant ce soir-là, exclama Sylvia.
— Cependant il vous avait remarquée. Quand j'étais parti à la recherche de mon ami Lattery, vous étiez sur le perron de l'hôtel, et vous m'aviez dit : « Je suis bien peinée. » Michel vous avait entendu et le même soir, il me parla de vous. Il avait dans l'idée que nous étions faits l'un pour l'autre.
Sylvia se reporta à la nuit qui avait précédé sa première ascension. Elle se représenta le vieux guide descendant la rue étroite et passant de l'obscurité dans la lumière de la lampe qui surmontait la porte d'entrée. Elle se rappela comment il s'était arrêté en la voyant et avec quelle diplomatie il lui avait parlé. Il avait souhaité que son premier pas sur son premier sommet apportât à ses yeu.x et à son âme une révélation que la suite des années ne pût jamais altérer. C'était son argument et c'était justement le seul qui pouvait la décider.
— C'était donc son œuvre, s'écria-t-elle, en riant et tout à coup, redevenue sérieuse, elle s'arrêta, avec complaisance, comme le font les amoureux, sur le petit incident qui les avait rapprochés, et qui aurait si bien pu ne pas se produire. Un guide inconnu lui parle devant une porte, et voilà que pour elle, le monde entier est changé, les années sombres sont passées, le sentier qu'elle suivait s'élargit en une grande route ; elle ne marche plus
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solitaire. Quoi que l'avenir lui réserve, elle ne sera pas seule. Et s'il n'y avait pas eu de lumière audessus de la porte ! Et si elle ne s'était pas trouvée sous cette lampe ! Et si le guide avait passé cinq minutes plus tôt ou cinq minutes plus tard !
— Oh, Hilary ! s'écria-t-elle, s'empressant d'écarter cette pensée.
— Je me disais, dit-il, que si vous n'étiez pas trop fatiguée, nous pourrions couper à travers les champs pour gagner la maison de Michel. Il serait, j'en suis sûr, bien heureux de nous voir.
Quelques minutes plus tard, ils frappaient à la porte de la chaumière. Michel Revailloud ouvrit lui-même et resta un moment immobile, essayant de reconnaître les silhouettes inconnues qui se tenaient dans l'obscurité de la route.
— C'est moi, Michel, dit Chayne, et au son de sa voix, le vieux guide l'attira, avec une exclamation de bienvenue, dans sa pauvre demeure.
— Vous voilà donc revenu à Chamonix, monsieur, ah ! c'est bon. Et il considérait son « monsieur » des pieds à la tête tout en lui serrant chaudement la main. — Ah, vous voilà revenu !
— Et pas seul, Michel, dit Chayne.
Revailloud se retourna vers la porte et vit Sylvia
qui s'y tenait immobile. Elle était sur le seuil et la liunière arrivait jusqu'à elle. Sylvia entra dans la chambre au plafond bas. C'était une grande pièce longue et nue, avec des solives apparentes, et comme elle n'était éclairée que par une lampe à huile, elle était pleine d'ombres. Aux yeux de
Chayne, elle avait une apparence désolée, lugubre. Il pensait à sa maison en Sussex, et à la soirée qu'il y avait passée, trouvant sa demeure tout aussi solitaire. Il sentit à ce moment, peut-être plus qu'à tout autre, la valeur du grand prix qu'il avait obtenu. Il prit la main de sa femme, et se tournant vers IVOchel, il lui dit :
— Nous sommes mariés, Michel. Nous sommes arrivés à Chamonix ce soir et vous êtes le premier de nos amis à connaître notre mariage.
Le visage de Michel s'éclaira. Il regarda ses visiteurs l'un après l'autre avec un hochement de tête, puis il se moucha bruyamment.
— Mais je vous laisse debout ! s'écria-t-il d'une voix qui tremblait légèrement et il s'empressa de leur approcher des chaises ; il s'arrêta tout à coup et venant à Sylvia il lui tendit gravement sa grosse main dans laquelle elle s'empressa de placer la sienne.
— Madame, je ne chercherai pas à cacher que je suis grandement ému. Cet événement est une grande joie pour moi, ajouta-t-il avec simplicité.
Il ne fit aucun effort pour dissimuler les larmes qui remplissaient ses yeux, ni pour cacher le tremblement de sa voix, — J'en suis très heureux pour monsieur Chayne. Je le connais bien, lui. Nous sommes de grands amis depuis bon nombre d'années, madame.
— Je le sais, Michel, répondit-elle.
— Et c'est pourquoi je puis ajouter avec confiance que je me réjouis pour vous. J'en suis content pour moi aussi.
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— Il y a un moment, j'étais assis solitaire à cette place, maintenant vous êtes là tous deux, réunis. Madame, c'est une bonne pensée qui vous a amenés ici, chez moi, ensemble.
— Et chez qui aurions-nous pu aller ? demanda Sylvia avec un sourire, puisque c'est vous, Michel, qui n'avez pas voulu me laisser faire l'ascension des Charmoz comme j'en avais l'intention.
Michel resta un moment sans pouvoir parler, puis les rides de son visage hâlé s'accentuèrent encore davantage et il eut un rire silencieux et réjouissant.
— Puisque ma petite diplomatie a si bien réussi, madame, je ne le nierai pas. Depuis le moment où j'entendis votre petite voix si douce dire sur le perron de l'hôtel : « Je suis peinée & à mon patron lorsqu'il était si malheureux et que je vis votre visage trop pensif pour un être aussi jeune, j'ai pensé que ce serait une bien belle chose de vous voir réunis. Qu'est-ce que la soHtude, pour la jeunesse? Vous mettez votre chapeau, votre manteau, et vous sortez. Mais quand vient l'âge, que vos habitudes sont réglées, et que vous n'éprouvez plus le besoin de sortir le soir chercher de la compagnie, c'est alors qu'il est bon d'avoir un compagnon. Et il est bon de choisir ce compagnon pendant votre jeunesse, madame, pour avoir beaucoup de souvenirs à vous rappeler l'un à l'autre, quand tout ce qui reste de bon dans la vie se résume principalement dans les souvenirs.
Il fit asseoir ses visiteurs, alla chercher une bouteille de vin et leur fit les honneurs de chez lui, avec
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l'aisance et le naturel de l'homme de bonnes manières qu'il était véritablement. Il sembla à Chayne que son ^ide avait encore vieilli, que sa démarche s'était s'alourdie et que sa vue était un peu moins bonne que l'année précédente. Mais en revanche, ce soir-là, il retrouva tout l'enjouement et la bonne humeur de sa jeunesse. Il parla des exploits d'autrefois sur les pics vierges, il apporta son livre de guide, dans lequel ces « messieurs o avaient écrit leurs noms et les dates de leurs ascensions, et les photographies qu'ils lui avaient envoyées.
— Il y a là beaucoup d'hommes devenus fameux, madame, dit-il avec orgueil, avec lesquels j'ai eu la bonne fortime de faire des ascensions, alors qu'eux et moi, et les Alpes aussi, étions tous plus jeunes. Mais ce n'est pas seulement ces célébrités qui sont intéressantes. Regardez, madame, voici l'ami de votre mari, monsieur Lattery, un alpiniste remarquable quoique pas toujours bien ferme sur la glace.
— Vous direz donc toujours cela, Michel, protesta Chayne. Je n'ai jamais vu homme aussi têtu que vous.
Michel Revailloud sourit et s 'adressant à Sylvia :
— Je savais bien que votre mari allait m'attraper... Ne dites jamais un mot contre monsieur Lattery si vous voulez rester amie avec monsieur Chayne. Voyez, je vous donne un bon conseil en retour de la bonté que vous avez eue de rendre visite à un vieillard. Malgré tout, continua-t-il en baissant la voix, comme s'il prétendait parler en confi-
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dence et en hochant la tête, c'est \a-ai, monsieur Latteryn'avait pas toujours le pied sûrquand il était STir la glace. Et voici, madame, le portrait d'un homme dont vous avez entendu le nom à Londres, le professeur Kenyon.
Sylvia qui était occupée à feuilleter le petit livre du guide, jeta un coup d'œil à la photographie.
— Ce portrait date de loin, dit -elle,
— Il remonte à vingt ou \ingt-cinq ans, dit Michel avec un geste des épaules, quand, lui et moi, ainsi que les Alpes, nous étions jeunes.
Chayne regarda vivement les photographies éparses sur la table. Si le portrait de Kenyon se trouvait parmi le petit trésor de Revailloud, il pouvait s'en trouver aussi im autre qu'il n'avait nul désir que sa femme vît, celui du camarade qui avait accompagné le professeur dans ses ascensions et qui avait été le « John Lattery » de Kenyon. Il se pouvait qu'il y eût là aussi le groupe pris à Zermatt devant l'hôtel du mont Rosa, qu'il avait vu chez Kenyon. Heureusement, Sylvia était absorbée dans le petit livre de Michel.