CHAPITRE XXIII
LE «FUHRBUCH» DE MICHEL REVAH^LOUD
Le livre était pour elle d'un intérêt beaucoup plus palpitant que tous les portraits des plus fameux alpinistes. Ce livre avait un quelque chose
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de romanesque, un attrait presque magique. Ce n'était qu'un simple carnet, aux pages rayées de bleu, et à la couverture de cuir rouge bmn, salie par un long usage, facile à glisser dans une poche sans qu'il puisse y être remarqué. Mais il remontait aux premiers jours de l'alpinisme, quand les passes elles-mêmes n'étaient pas toutes découvertes et que beaucoup n'avaient jamais été franchies, quand la position de pics mystérieux était gravement assignée sur des cartes qui n'en indiquaient que la hauteur approximative, à l'époque éloignée où la simple ascension de la jeune fille d'aujourd'hui était l'exploit difficile de l'explorateur aguerri. C'était le commencement du livre qu'elle feuilletait. Elle y retrouvait les premières ascensions dont la lecture avait fait battre son cœur, ascensions renommées depuis, mais simplement enregistrées dans cet humble livret, de l'écriture de ceux qui les avaient accomplies, avec les dates, les heures de départ et de retour, un mot ou deux peut-être sur l'état de la neige, un tribut cordial à Michel Revailloud, et la signature. Les mêmes noms revenaient année après année, et souvent la même main notait une année après l'autre les tentatives effectuées sur un pinacle particulier, jusqu'à ce qu'enfin, après quinze ou seize échecs peut-être, la température, la neige et la détermination des explorateurs se fussent réunis pour que le sommet fût conquis.
— Ah ! c'étaient les grands jom's, s'écria Sylvia, Michel, vous devez être fier de ce livre.
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— J'y attache une grande valeur, madame, dit -il, souriant de son enthousiasme. Après tout, Michel n'était qu'un pauvre être humain ; et la vue d'une jeune femme avec un charmant \dsage le regardant avec de grands yeux pleins d'admiration, et lui parlant d'une voix presque respectueuse, était la flatterie dans sa forme la plus agréable.
— Oui, on m'en a offert \m grand prix, des Américains, et d'autres encore. Mais je ne veux pas m'en séparer. C'est à moi, c'est ma vie. Et quand je suis porté à la mélancolie comme c'est le sort des vieux, et à me plaindre que mes os me font trop souffrir, je n'ai qu'à tourner les pages de ce livre pour comprendie que mes plaintes sont inexcusables. Car j'ai la preuve ici, que ma vie a été vraiment enviable. Non, pour rien au monde, je ne voudrais me séparer de mon livre.
Sylvia tournait lentement les pages, nommant tantôt une montagne tantôt une autre, et faisant de temps à autre une question sur quelque point d'rme ascension qu'elle se rappelait avoir lue et dont la narration ne lui avait pas semblé claire. Tout à coup un cri de surprise s'échappa de ses lèvres.
Chayne venait de s'assurer que le portrait de Gabriel Strood n'était pas parmi ceux qui étaient étendus sur la table.
— Qu'avez-vous, madame ? demanda Michel. Sylvia ne répondit pas, mais restait stupéfiée,
les yeux fixés sur la page ouverte. Chayne vit la page qu'elle lisait et devina que le soin qu'il avait
pris pour lui éviter la vue du portrait de son père avait été inutile. Il fit le tour de la table et venant se placer derrière elle, il regarda par-dessus son épaule. Sur la page il y avait une signature : Gabriel Strood, et cette signature était de la même écriture que celle de son père.
Sylvia releva son visage vers celui d'Hilary, et avant qu'elle pût formuler la question qu'elle avait sur les lèvres, il répondit tranquillement avec un signe de tête :
— Oui, c'est ainsi.
— Vous le saviez ?
— Oui, depuis longtemps déjà.
Sylvia était absolument abasourdie, et pourtant il n'y avait pas le moindre doute dans son esprit. Gabriel Strood, dont elle avait fait son héros, dont eUe connaissait presque par cœur tous les exploits, souffrait d'un défaut physique qui aurait retenu le plus enragé excursionniste au pied de la montagne. C'est précisément parce qu'il avait surmonté cette incapacité physique qu'elle l'avait placé si haut dans son estime Et elle se souvenait fort bien du jour où son père ayant parcouru à pied les Downs de Dorchester en était revenu boitant et que, malgré sa claudication, il avait de beaucoup dépassé ses compagnons. D'autres détails lui revenaient à la mémoire. Elle l'avait trouvé plongé dans la lecture des Alpes en 1864, et il avait essayé de lui cacher le titre de l'ouvrage. A leur première entrevue, il l'avait immédiatement comprise quand elle lui avait parlé de
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l'émotion que sa première ascension avait éveillée en elle. Et avant cela, le guide ne lui avait-il pas crié : « Vous me rappelez Gabriel Strood. » Elle avait reçu de lui en héritage son amour pour les Alpes, où elle avait apporté une science instinctive. Sa première impression fut un sentiment d'orgueil pour son père, puis des doutes commencèrent à prendre forme dans son esprit. Il se faisait appeler Garratt Skinner.
— Pourquoi ? mais pourquoi cela ? s'écriaitelle, et Chayne, toujours appuyé au dossier de sa chaise, lui pressa le bras en lui recommandant le silence. — Je vous le dirai plus tard, lui dit-il doucement, mais tout à coup il se redressa. Son mouvement avait été brusque comme celui d'un homme qui reçoit un choc inattendu ; il était plus saisi encore que Sylvia ne l'avait été à la vue de l'écriture de son père. Elle le regarda en face. Ses yeux étaient rivés sur la page ouverte du livret de Michel ; elle n'y voyait rien qui pût le troubler à un tel point. Au-dessus de la signature de Gabriel Strood il y avait ces mots écrits de sa main, rien de plus : « !\Iont Blanc par la route de la Brenva. Juillet 1868 ».
Et pourtant c'était cette phrase qui avait donné un tel choc à Hilary. Gabriel Strood avait, à cette époque, gravi le mont Blanc par le versant italien, partant du glacier pour atteindre le sommet du grand contrefort de rochers, puis ayant rampé sur cette fameuse arête de glace connue du monde entier, mince comme une lame de couteau, des deux côtés
aussi à pic qu'un mur, de là il s'était élevé sur le flanc éloigné, au-dessus de la crête de glace, jusqu'aux glaciers suspendus et aux pentes de glace, au sommet du Corridor. Du versant italien de la chaîne du mont Blanc ! Et avant-hier, Gabriel Strood avait passé sur le territoire italien, avec Walter Hine, pour quelque expédition qui leur prendrait cinq jours, cinq jours au moins.
C'était à l'ascension du mont Blanc par la Brenva que Garratt Skinner conduisait Walter Hine ! Cette pensée traversa l'esprit de Chayne, rapide et convaincante comme une intuition. Chayne était fixé. La route de la Brenva ! C'était à cette ascension que l'esprit de Garratt Skinner revenait incessamment pendant cet après-midi d'été dans le jardin du Dorsetshire, quand, mettant de côté sa réserve, il en était venu à causer amicalement de la passion qui leur était à tous deux commune. Chayne rapprocha les faits et ils concordaient absolument avec ses conjectures : Garratt Skinner était parti deux jours auparavant pour traverser le col du Géant. Selon toute vraisemblance il passerait la nuit dans la hutte sur le col et descendrait le matin suivant à Courmayeur prendre ses dispositions pour l'ascension de la Brenva. Le troisième jour — aujourd'hui — il partirait avec Walter Hine pour coucher au gîte ménagé sur les rochers dans la baie à la droite de la grande cascade de glace du glacier de la Brenva. Demain, il franchirait le contrefort, traverserait l'arête de glace avec Walter Hine, peut-être... oui, seulement peut-
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être, et à cette pensée le cœur de Chayne s'arrêta de battre. Et même s'il y réussissait, il y avait encore les glaces à pic surplombant au-dessus, et un autre jour s'écoulerait sans que son absence éveillât aucune alarme. Sans aucun doute c'est la route de la Brenva que Garratt Skinner devait avoir prise.
Il est vrai que Garratt Skinner lui-même courrait un grand risque dans cette expédition aventureuse. Mais Chayne connaissait assez l'homme pour être certain que le danger personnel à courir ne le ferait pas hésiter un moment. L'audace même de l'exploit dévoilait Gabriel Strood. De plus, il n'y aurait pas de troupes d'excursionnistes sur l'arête de la Brenva pour surveiller leurs mouvements. Autant que Chayne pouvait en juger, il ne restait qu'un fait qui pût sembler discréditer son inspiration : c'était la présence d'un guide.
— Connaissez-vous un guide du nom de Delouvain, Michel ?
— Oui, en vérité ! C'est un nom bien connu, monsieur, et porté par un homme qui y fait honneur.
— C'est bien ce que je croyais, dit Chayne, Pierre Delouvain.
Mais Michel eut un rire de dérision et, d'un geste, sembla écarter le nom que Chayne venait de prononcer.
— Pierre ! non vraiment, s'écria-t-il. Monsieur, gardez-vous de jamais engager Pierre Delouvain comme guide. Je vous parle très sérieusement.
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Joseph, oui, et chaque fois que vous pourrez vous assurer ses services. Je croyais que c'était de lui que vous me parliez. Mais Pierre est un cousin qui ne vit que sur la réputation de Joseph — un pauvre individu, un ivrogne. Monsieur, ne confiez jamais une personne qui vous soit chère à Pierre Delouvain !
Le dernier doute de Chayne était dissipé. Garratt Skinner avait ourdi son plan par la route de la Brenva. L'accident aurait lieu quelque part dans cette longue et difficile ascension. Le choix même du guide venait confirmer les craintes du capitaine. C'était une subtilité bien digne de Garratt Skinner. Il avait pris un guide de mauvais renom, taré, pour une des plus difiiciles expéditions de toute la chaîne du mont Blanc. Pourquoi ? lui demanderait-on. La réponse était toute prête. Il avait confondu Pierre Delouvain avec son cousin Joseph, comme sans doute beaucoup d'autres l'avaient fait avant lui. Est-ce que Pierre ne vivait pas du fait de cette confusion même. La réponse était irréfutable.
Chayne était au désespoir. Garratt Skinner était parti depuis deux jours de Chamonix ; à ce moment même il dormait, sa victime inconsciente à ses côtés, là-haut, sur les rochers du glacier supérieur de la Brenva. Il n'y avait pas à l'arrêter ; pas un moyen, à moins que Dieu ne lui vint en aide. Brusquement il demanda à Michel :
— Avez- vous grimpé cette saison, Michel ?
Michel se mit à rire amèrement.
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— Vraiment oui, monsieur, j'ai monté au Montenvers. Et plus loin encore, oui, jusqu'au Jardin.
Chayne l'interrompit sans même remarquer l'amertume de ses paroles.
— J'ai besoin du meilleur guide de Chamonix. Il me le faut à l'instant même, je pars au point du jour.
Michel le regarda tout étonné, mais à la vue de l'expression empreinte sur le visage de Chayne, il s'abstint de toute observation.
— Pour quelle ascension, monsieur ? demandat-il.
— La route de la Brenva.
— Madame ne vous accompagne pas ?
— Non, je vais seul. Il faut que je me mette promptement en route. Il y va d'un danger sérieux. Je vous demande de m'aider.
Pour toute réponse, Michel prit son chapeau suspendu à un clou, pendant que Chayne se retournait vers sa femme. Elle s'était levée de sa chaise, mais elle ne l'avait pas interrompu, elle ne lui faisait pas de questions, ne lui adressait pas une prière. Debout, elle l'attendait, le regardant avec une sérénité, une confiance absolue qui lui allèrent jusqu'au fond du cœur.
— ]\Ierci, ma bien-aimée, dit-il gravement. Vous pouvez avoir confiance. Merci encore. Et il ajouta solennellement : — Quoi qu'il arrive, vous et moi, rien n'altérera jamais cela.
Michel ouvrit la porte.
— Je vais aller avec vous à Chamonix, et j 'amène-
rai à votre hôtel les meilleurs guides que je pourrai trouver.
Ils sortirent et traversèrent rapidement les champs dans la direction de la ville.
— Rentrez à l'hôtel, monsieur, dit Revailloud, et ayez confiance en moi pour le choix à faire. Je vais agir discrètement. Si vous veniez avec moi, il vous faudrait prendre les deux premiers guides sur le tableau de roulement, et cela pourrait être insuffisant pour une ascension comme celle de la Brenva.
Il quitta les jeunes gens à la porte de l'hôtel et partit faire ses recherches. Sylvia se tourna vers Hilary ; le visage de la jeune femme était pâle et sa voix tremblait.
— Il ne faut rien me cacher. Quelque chose de terrible est arrivé, que vous craigniez sans doute. Vous êtes venu à Chamonix à cause de cette crainte et vous savez maintenant qu'elle s'est réalisée.
— Oui, dit Chayne, je vous l'ai caché, de même que vous m'avez épargné vos mauvaises nouvelles pendant toute l'année dernière.
— Dites-moi tout maintenant, je vous en prie. Si ce doit être « vous et moi » comme vous venez de le dire, vous ne me cacherez rien.
Chayne l'entraîna dans le jardin et tirant deux fauteuils à l'écart des autres visiteurs, il lui dit tout ce qu'elle ignorait encore. Il lui exphqua l'épisode de la fenêtre éclairée, lui résolut l'énigme de l'amitié de son père pour Walter Hine, et lui dévoila les raisons de son expédition au sommet du mont Blanc.
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Elle laissa échapper une exclamation de profonde horreur. — Un meurtre, murmura-t-elle.
— Penser que nous avons deux jours de retard, qu'à cette heure même, ils dorment sur les rochers, « lui » et Walter Hine, paisiblement et tranquillement, oh ! c'est horrible, cria-t-il, se frappant le front de désespoir, puis il s'arrêta car il s'aperçut que Sylvia était assise, le visage caché dans ses mains, secouée par un frisson qui faisait trembler tout son corps.
— Je suis désespéré, Sylvia, s'écria-t-il. Oh ! ma chérie, j'avais tant espéré arriver à temps. Je vous aurais épargné la connaissance de tout ceci. Qui sait ? nous y arriverons peut-être.
Comme il parlait encore, Michel entra dans le jardin avec un autre homme et s'avança vers lui.
— Henri Simond, dit Michel, présentant son compagnon. Vous reconnaissez ce nom j'en suis sûr. Simond vient de descendre du Grépon, monsieur, il partira avec vous à la pointe du jour.
Chayne regarda Simond. Celui-ci n'était que d'une taille moyenne, mais il avait les épaules larges, la poitrine profonde et de longs bras. Sa force peu commune était bien connue à Chamonix, son audace également.
— Je suis heureux que vous puissiez m'accompagner, Simond, dit Chayne. Vous êtes l'homme qu'il me faut ; puis, se tournant vers Michel : — Mais nous aurons besoin d'un autre guide, il me faut deux hommes.
— Oui, dit Michel, trois hommes sont indispen-
sables pour réussir cette ascension, et Chayne le laissa croire que c'était simplement pour l'ascension qu'il demandait un autre guide. — Mais André Droz est déjà à Courmayeur, continua Michel. Son patron a dû l'y laisser aujourd'hui. On peut lui télégraphier demain d'attendre. S'il est parti, nous le rencontrerons sur le col du Géant. Et Droz, monsieur, est votre homme. Il est vif, aussi vif que vous et Simond. Vous trois irez bien ensemble. Quant à la journée de demain, vous n'avez besoin de personne, autrement j'irais avec vous.
— Merci, Michel, ce n'est pas nécessaire, dit Chayne, une expression de reconnaissance dans la voix.
Sylvia le tira par la manche.
— Je veux aller avec vous demain. Hilary, implora-t-elle. Oh, vous ne me laisserez pas ici. Permettez-moi de vous accompagner aussi loin qu'il sera possible. Laissez-moi passer en Italie. J'irai vite, et si je me trouve fatiguée, je ne vous le laisserai pas voir.
— Ce sera une longue journée, Sylvia.
— Pas aussi longue que si je vous attendais ici. Elle avait joint ses mains tout en parlant. La
lumière d'une lampe fixée dans le mur de l'hôtel tombait sur son visage très pâle, ses lèvres tremblaient, et dans ses yeux, Chayne revit l'expression de terreur qu'il avait crue bannie à j uiia:*s.
— Je vous en prie, murmura-t-elle.
— Oui, répondit-il, et se retournant vers Simond: A deux heures, alors. Ma femme vient avec nous.
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amenez une mule que nous laisserons au Montenvers.
Les guides sortirent du jardin. Chayne emmena sa femme vers l'hôtel, son bras passé sous le sien.
— Il faut tâcher de dormir un peu, Sylvia.
— Oh, Hilary, s'écria-t-elle, je vous ai apporté la honte. Nous n'aurions pas dû nous marier, et sa voix s'éteignit dans un sanglot.
— Chut ! fit-il. Ne dites jamais cela, mon aimée, ne le pensez jamais non plus. Allez dormir, vous aurez besoin de toutes vos forces demain.
Mais Sylvia dormit peu et avant l'heure elle était prête, son piolet à la main. A deux heures, ils sortaient de l'hôtel dans la lumière indécise du matin. Deux hommes étaient là.
— Ah ! vous êtes venu assister à notre départ, Michel, dit Chayne.
— Non, monsieur, j'ai amené une mule, dit Revailloud avec un sourire, en aidant Sylvia à s'y asseoir. Conduire les mules au Montenvers, n'est-ce pas ma besogne ? Simond a un cordage, ajouta-t-il en voyant Chayne qui passait un rouleau sur ses épaules.
— Mais nous pouvons en avoir besoin d'un de rechange, répondit-il, et la troupe se mit en route pom: sa longue marche. A l'hôtel du Montenvers, sur le bord de la mer de Glace, Sylvia descendit de sa mule, et immédiatement ils s'avancèrent sur la glace.
— Au revoir, cria Michel, d'en haut, et il les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu.
Sylvia se retourna, agitant sa main, mais il ne répondit pas à son signe, car ses yeux étaient devenus trop faibles pour voir au loin.
— Il est si bon, dit Sylvia. Il a compris que nous étions dans la peine et pendant qu'il conduisait la mule, il n'a cessé de me réconforter ; puis avec un rire qui pouvait aussi bien être un sanglot, elle ajouta : — Vous ne devineriez pas comment. Il m'a offert de me donner son livre avec toutes les signatures, ce livre qui a tant de valeur pour lui.
C'était la seule chose qu'il eût à lui offrir. Sylvia le comprenait bien, et elle se le rappela toujours avec émotion. Pour elle, il avait été un bon ami, ne demandant rien, donnant tout ce qu'il avait. Plus tard, elle le revit souvent, mais quand sa pensée se reportait vers lui, elle se le représentait toujours comme dans ces premières heures de la matinée, debout sur le rocher près du Montenvers, les rênes de sa mule jetées sur son bras, forçant ses pauvres yeux à distinguer ses amis le plus longtemps possible.
Plus tard, dans la journée, quand ils étaient dans les séracs du col du Géant, Simond poussa un cri d'appel et une troupe de guides qui retournaient à Chamonix se détournèrent pour venir dans sa direction. Droz était de leur nombre, et consentant immédiatement à l'expédition qu'on lui proposait, il s'attacha à la corde.
— Connaissez-vous la route de la Brenva? lui avait demandé Chayne.
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— Oui, monsieur, j'ai grimpé au Mont Blanc par cette voie. Je serai très content d'y retourner. Personne ne l'a fait depuis deux ans. Espérons que le temps va se maintenir.
— En douteriez- vous ? demanda Cha^^ne anxieusement. La matinée a été claire, le jour plein de soleil, pas un nuage.
— Je crois que demain nous aurons du vent, répliqua Droz, levant les yeux et jugeant par des signes seulement visibles pour les yeux exercés d'un guide. — Mais nous essayerons, n'est-ce pas, monsieur ? ajouta-t-il, recouvrant sa bonne humeur. Nous essayerons. Nous serons les premiers depuis deux ans qui atteindrons la crête de la Brenva.
Chayne savait le contraire. D'autres étaient sur la grande crête à ce moment même. — La chose est-elle arrivée ? se demandait-il, comment s'estelle produite ? De quelle nature était l'accident qui pouvait s'être produit, avec un guide sans aucune valeur et qui ne laisserait pas planer le moindre soupçon sur Garratt Skinner ? Il se sentait sûr qu'il ne pouvait être question de corde coupée. Cela aurait été le genre de moyen qui convient à un mélodrame, mais dans le cas présent, non ! Garratt Skinner trouverait un moyen moins facile que celui-là. Et ce dernier avait un plan bien meilleur et beaucoup plus simple en vérité, un plan qui non seulement donnerait une apparence de malignité à tout soupçon que l'on pourrait exprimer, mais qui vaudrait à M. Garratt Skinner honneur et louange unanime. Nulle idée de ce que pouvait être ce plan ne vint
à l'esprit de Chayne ou de Sylvia pendant cette longue et chaude journée où ils se fatiguèrent sur la cascade de glace du col du Géant et sur ses passes. Le soir était tombé avant qu'ils eussent atteint les pâturages, il faisait nuit noire lorsqu'ils parvinrent à Courmayeur.
Là, Chayne trouva ses craintes pleinement confirmées. En dépit de tous les efforts qu'on avait faits pour les en dissuader, Garratt Skinner, Walter Hine et Pierre Delouvain étaient partis la veille pour l'ascension de la Brenva. Ils avaient emmené des porteurs jusqu'au gîte où ils devaient passer la nuit sur les rochers du glacier. Les porteurs étaient revenus. Chayne les fit appeler.
— Voilà, dirent-ils. Ce matin, à deux heures et demie, les excursionnistes descendirent des rochers sur la chute du glacier. Ils doivent être maintenant à la hutte des Grands Mulets, de l'autre côté de la montagne, sinon déjà à Chamonix. Monsieur désire-t-il des porteurs pour demain ?
— Non, dit Chayne. Nous voulons essayer d'effectuer le passage en un jour, et se retournant vers ses guides : — Nous partirons à minuit. C'est de toute importance. Nous serons au glacier à cinq heures. Tenez-vous prêts !
Et, en conséquence, à minmt il se mit en route à la lumière d'une lanterne. Sylvia, de la porte de l'hôtel suivit du regard la petite flamme qui diminuant peu à peu finit bientôt par disparaître. Pour elle, comme pour toute femme la mauvaise heure était venue où il n'y avait rien à faire que de
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s'asseoir, veiller et attendre. Peut-être son mari se trompait-il, après tout, et elle se redisait cette phrase, espérant qu'à force de se le répéter, son cœur serait convaincu.
Mais ce matin-là, de bonne heure, Chayne eut la preuve que ses conjectures étaient fondées, car pendant que lui et ses deux compagnons marchaient à la file à travers la forêt clairsemée, derrière les chalets de la Brenva, un jeune berger se précipita vers eux. Il était si ému, qu'il put à peine leur raconter ce qu'il se hâtait d'aller dire à Courmayeur. A peine une heure auparavant, il avait vu là-haut, sur la crête de la Brenva, un homme agitant un signal de détresse. Simond et Droz ne voulaient pas y croire ; la distance était trop grande, la vue la plus perçante ne pouvait s'étendre si loin. Mais Chayne y crut, lui, et son cœur se serra horriblement. Que lui importaient Garratt Skinner et sa pauvre marionnette ? Ses yeux se retournaient vers Courmayeur. C'est là qu'était Sylvia et c'était sur elle que le coup allait retomber.
— Je ne peux pas croire cette histoire, disait Simond.
Mais Chayne se rappelait d'une autre fois, il y avait longtemps, où un autre jeune garçon était accouru dans l'hôtel à Zermatt et avait raconté, se heurtant à la même incréduhté, qu'il avait vu tomber une avalanche du sommet de la Matterhom. Cha5me consulta sa montre : il était juste quatre heures.
— Il y a eu un accident, dit-il. Il faut nous dépêcher.