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CHAPITRE IV

MONSIEUR JARVICE

La nouvelle de la mort de Lattery arriva le soir même en Angleterre par le télégraphe. Elle parut

dans les journaux du lendemain sous une manchette sensationnelle, et M. Sydney Jarvice lut l'article nécrologique dans le Pullman qui l'amenait de Brighton à son bureau de Londres. Il retira de sa bouche lippue le gros cigare qu'il fumait et tomba dans de profondes réflexions. Le train, dépassa à grande vitesse Hassocks, Three Bridges et East Croydon, sans que M. Jarvice reprît la lecture de son journal. Le gros cigare dont la bague dorée proclamait le prix élevé était éteint depuis longtemps, quand l'arrêt subit du train le surprit sur le quai du pont de Battersea, où a lieu le contrôle des billets.

M. Jarvice était un personnage florissant d'aspect et de mise. C'est sans doute pourquoi il conservait la bague dorée du cigare qu'il fumait.

C'était un homme d'âge moyen, aux cheveux noirs et épais, à la face large et rouge, aux petits yeux brillants, à la moustache noire et aux dents un peu saillantes. Il était gros et court, et le pantalon clair agrémenté de carreaux voyants qu'il portait invariablement, attirait l'attention de tous.

Une voiture le conduisit immédiatement de la gare Victoria à son office dans Jermyn Street. Un jeune commis à la figiure de fouine était déjà au travail dans la première pièce du bureau.

— Je n'y suis pour personne ce matin, Maunders. dit M. Jarvice comme il passait en coup de vent.

— Très bien. Monsieur, vous avez ion volumineux courrier.

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— Il attendra, dit M. Jarvice, entrant dans son cabinet de travail, dont il ferma la porte. Sans accorder un regard aux lettres déposées sur sa table, il se dirigea tout droit à son secrétaire, et ouvrant un tiroir qui était fermé à clef, en tira un exemplaire du Code Napoléon. Il l'étudia attentivement puis le remit en place avec la même précaution et consulta sa montre. Il était près d'une heure. M, Jarvice sonna son clerc.

— Maunders, dit-il, je vous ai demandé il y a quelque temps de prendre des renseignements sur un jeune homme appelé Walter Hine.

— Oui, monsieur.

— Vous rappelez- vous quelles sont ses habitudes? Savez-vous, par exemple, où il déjeune ?

Maunders réfléchit im instant.

— Il y a déjà quelque temps que je ne me sms occupé de lui, monsieur. Autant que je puisse m'en souvenir, il n'avait pas de restaurant attitré. Mais le plus souvent il allait, vers une heure, prendre une consommation au bar américain du Criterion Restaurant.

— Oh, vraimsnt ? Vous avez lié connaissance avec lui, bien entendu ?

— Oui, monsieur.

— Bon. Il faudrait le trouver ce matin, lui offrir à déjeuner et me l'amener ici à trois heures. Vous ferez en sorte qu'il soit sobre.

Conséquemment, M. Walter Hine était introduit à trois heures dans le sanctuaire de M. Jarvice.

Celui-ci fixa un regard perçant sur le visiteur : c'était un jeune homme très blond, au front étroit, aux yeux bleus larmoyants ; à la figure flétrie du viveur. Walter Hine portait un complet de tweed bon marché, dont l'usure était apparente ; il entra dans la pièce de l'air hésitant et maussade particulier à ceux qui sont très timides. Sa démarche était quelque peu incertaine, comme s'il se ressentait encore des excès de la veille.

M. Jarvice, d'un coup d'œil rapide, prit note de tous ces détails, mais sa physionomie n'en trahit ni satisfaction ni déplaisir.

— Voulez- vous prendre un siège ? dit-il onctueusement, indiquant une chaise. Maunders, vous pouvez-vous retirer.

Walter Hine se retourna vivement, comme pour protester contre le départ de Maunders, mais il ne fit rien pour le retenir. M. Jarvice ferma soigneusement la porte et traversant la pièce, se planta les mains dans les poches, devant son visiteiu-, renouvelant son examen. Sous son regard, Walter Hine se sentit mal à l'aise et bredouilla avec un accent faubourien très prononcé :

— Maunders m'a dit que si je venais vous voir, cela serait peut-être poiu mon avantage.

— J'en suis persuadé, réphqua M. Jarvice. Avez-vous vu le journal ce matin ?

— Seulement le Sporisman.

— Dans ce cas, vous n'avez probablement pas remarqué que votre cousin, John Lattery, a trouvé la mort dans les Alpes.

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