‹ L'eau viveChapitre 5 sur 31 · MONSIEUR JAR\1CE · texte numérisé non relu

MONSIEUR JAR\1CE

Il tendit son journal à Hine qui y jeta un regard d'indifférence.

— Eh bien, demanda-t-il, en quoi cela peut-il m'intéresser.

— Cela vous laisse seul héritier de votre grandpère, M. Joseph Hine, le richissime propriétaire de vignes de Mâcon. Joseph Hine est domicilié en France et doit, suivant la loi française, laisser une certaine portion de .^^a fortune à ses héritiers légitimes, à vous, par conséquent. J'ai pris la peine d'étudier cette affaire, M. Hine, et j'ai découvert que votre part doit se monter au moins à deux cent miUe livres sterling.

— Je sais tout cela, interrompit Hine, mais comme la vieille bête ne veut pas me voir et peut encore vivre vingt ans, ça ne peut pas me servir à grand'chose.

— Eh bien, mon jeune ami, dit M. Jarvice souriant avec suavité, voilà justement où j'entre en jeu.

Walter Hine leva un regard où la surprise fit vite place au soupçon.

— Oh, purement au point de vue des affaires, bien entendu, ajouta Jar\ace, Il prit une chaise et continua d'un ton de bonne humeur. Maintenant, je suis par profession... Que pensez-vous que je sois ? Je suis préteur d'argent, usurier, si vous le préférez. Heureusement pour beaucoup de gens, j'ai de l'argent et je le prête, je le prête à des conditions très douces. Je ne me cache pas de ma profession, M. Hine. Au contraire, je m'en

glorifie. Elle me donne l'occasion de faire beaucoup de bien, sans le crier sur les toits. Si je vous faisais voir mes livres, vous vous rendriez compte que beucoup de grandes propriétés ne se maintiennent que grâce à mon assistance ; par conséquent, maint travailleur agricole me doit son pain quotidien sans connaître sa dette. Pourquoi me cacheraisje de ce que je fais ?

M. Jarvice se retourna vers son visiteur, les mains large ouvertes,

— Il n'y a qu'une chose que je tienne secrète, ajouta-t-il, baissant la voix. C'est la modicité de l'intérêt de mes prêts. Je suis obligé de cacher cela. J'aurais tous mes collègues contre moi si on le savait. Mais à vous, M. Hine, je vais le dire.

Il se pencha en avant et passa la main sur le genou de son jeune ami avec l'air le plus bienveillant du monde.

— Allons, parlons affaires. Si je ne m'abuse, vous ne vous trouvez pas dans une position florissante.

— Pas précisément, répondit Walter Hine d'un air maussade. J'ai cent cinquante livres sterling par an, que je touche par semaine. Trois livres par semaine, on ne va pas bien loin avec ça.

— Trois livres par semaine ! c'est ridicule ! s'écria M. Jarvice, levant les mains au ciel. J'en suis confondu, vraiment j'en suis choqué. Mais cela va changer. Oh ! oui, nous allons changer tout cela.

Il se leva vivement et rouvrant le tiroir dans lequel il conservait son exemplaire du Code

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Napoléon, il en tira cette fois un papier. Puis il se rassit, approchant sa chaise de la table.

— Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire, M. Hine, si ces renseignements sont corrects ? Nous sommes en affaires, n'est-ce pas. Oh ! oui, continua-t-il, hochant gaîment la tête et clignant ses petits yeux brillants en regardant son visiteur. Et il commença à lire tout haut, ou plutôt à commenter, le papier qu'il tenait à la main.

— Votre père avait hérité d'un oncle maternel, une petite fortune qu'il perdit presque entièrement dans des spéculations malheureuses. Vers le milieu de sa vie, il épousa votre mère qui n'était pas — pardonnez-moi si je blesse la délicatesse de vos sentiments — tout à fait son égale en position sociale. L'heureux couple s'installa dans Arcade Street, Croydon, où vous naquîtes le 6 mars, il y a vingt-trois ans.

— C'est bien cela, dit Walter Hine.

— Vous avez passé votre enfance à Croydon. On vous y envoya au collège. Mais la rigoureuse discipUne de la vie de pension ne convenait pas à l'indépendance de votre caractère.

C'est ainsi que M. Jarvice traduisait gracieusement le simple mot chassé que portait le document.

— Ah, M. Hine, s'écria-t-il, souriant avec indulgence au faible individu assis devant lui, abruti par les libations de la veille. Vous et Shelley ! Vous êtes des rebelles, monsieur, vous êtes tous deux des rebelles ! Allons, allons ! Après avoir quitté l'école, à l'âge de seize ans, vous

avez continué vos études à la maison, d'une façon plutôt décousue. Votre père mourut l'année suivante. Deux ans plus tard, votre mère le suivait dans la tombe. Depuis, vous avez vécu à Bloomsbury, Russell Street, du revenu qui vous restait du patrimoine de votre père. Trois livres par semaine, oui, c'est bien cela, la somme est correctement notée, payée par des curateurs nommés par votre mère. Et vous n'avez adopté aucune profession libérale. C'est bien tout, je pense.

— Vous paraissez vous être donné beaucoup de peine pour connaître mon histoire, dit Walter Hine, soupçonneux.

— Les affaires, mon ami, ce sont les affaires, dit M. Jarvice.

Il avait sur la langue les premiers mots du proverbe : C'est l'oiseau matinal qui trouve le premier vermisseau, mais il eut la discrétion de s'arrêter à temps.

— Maintenant jetons un regard sur l'avenir, qui semble se montrer sous un jour plus favorable. Il serait tout à fait absurde, M. Hine, qu'un jeune homme qui doit un jour hériter d'un quart de million de livres, eût à végéter, en attendant, d'un revenu de trois livre^ par semaine. Laissezmoi considérer la chose à un point de vue plus élevé. Ce serait préjudiciable à l'État, M. Hine, et vous et moi, en bons citoyens de ce grand empire, devons prendre l'État en considération. Quand cette grande fortune tombera dans vos mains, il faut que vous ayez déjà appris à en faire usa^e.

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— Oh, je saurais fort bien qu'en faire, interrompit M. Hine avec un gros rire. Ne vous creiisez pas la tête pour cela.

A cette saillie, M. Jarvice éclata d'un rire sonore. Walter Hine fut persuadé qu'il avait fait une remarque très spirituelle, et se laissa aller à une sorte de confiance. Il s'assit plus à l'aise sur sa chaise.

— Ah! vous aimez plaisanter, M. Hine... c'est bon, vraiment bon. Il faudra que je raconte cela à ma chère femme. Mais revenons aux affaires, aux affaires !

Il s'arrêta de rire avec un effort visible, et sa voix prit une inflexion confidentielle. — Je propose de vous servir deux mille livres sterling par an, payables par trimestre et d'avance. Cinq cents livres tous les trois mois. Quarante livres par semaine, qui ajoutées aux trois livres que vous avez déjà, vous feront un joli revenu, hein ?

— Deux mille hvres par an, bégaya M. Hine, se renversant sur sa chaise. Ce n'est pas possible ! Deux mi... dites-donc, que me faudrait-il faire pour cela?...

— Rien, que de les dépenser comme un gentleman, dit M. Jarvice, souriant affablement à son visiteur.

Il ne semblait pas venir à l'esprit de l'un ou de l'autre des deux hommes en présence que M. Jarvice eût pu attacher à son prêt la seule condition que M. Walter Hine fût incapable de jamais remplir. Walter Hine se sentit troublé par des soupçons de toute autre nature.

— Mais vous devez bien cependant entrer dans la combinaison d'une façon ou d'une autre, seulement je veux être pendu si je devine comment.

— Bien sûr que j'y entre, mon jeune ami, répondit franchement Jarvice. Moi ou mes héritiers. Car nous pouvons avoir à attendre longtemps. Je propose donc que vous rédigiez en ma faveur un contrat exécutoire à la mort de votre oncle, me donnant... hum, nous pouvons avoir longtemps à attendre. Vous avez parlé de vingt ans, si je ne me trompe. Votre oncle a soixante-treize ans, mais il est robuste et vit dans un climat salubre. Nous mettrons donc que vous me rembourserez quatre mille livres pour chaque deux mille hvres que je vous aurai avancées. Ce sont des conditions acceptables, M. Hine. Remarquez que je ne vous offre pas des cigares, des liqueurs. Non, non, ce sont là des pratiques qui jetteraient une sorte de discrédit sur ma profession. Deux mille Uvres par an ! Cinq cents livres par trimestre ! Quarante livres par semaine ! Quarante-trois en comptant votre petit revenu ! Hein, que dites-vous de cela ?

M. Hine était ébloui à la perspective de cette richesse immédiate, à sa portée dès maintenant. Mais il avait passé sa vie au milieu de gens qui ne faisaient jamais rien pour rien, qui ne parlaient d'amitié que quand ils se proposaient d'emprunter de l'argent, et, au fond de sa pensée, le soupçon et l'incrédulité subsistaient encore.

Jarvice s'arrangerait à le mettre dedans. Et

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dans son faible jugement, il commençait à raisonner les faits.

— Et si je venais à mourir avant mon oncle, vous n'auriez rien alors, obj ecta-t-il.

— Entendons-nous, je n'ai pas oublié cette circonstance, dit M. Jarvice. C'est une éventualité, peu probable d'ailleurs, mais encore convient-il de ren\àsager.

Il s'appuya au dossier de sa chaise et de nouveau fixa sur son interlocuteur un regard long et pénétrant ; quand il reprit la parole, ce fut d'un ton plus calme. On aurait pu croire que l'objet réel de l'entrevue ne faisait que commencer.

— Il y a un moyen de m'empêcher de perdre. Vous assurerez votre vie contre ceUe de votre oncle, pour une somme ronde, disons... cent mille livres sterling. La police sera faite en ma faveur. J'en paierai les primes, et s'il venait à vous arriver malheur je serais à l'abri.

Pas une fois ses yeux ne quittèrent le visage de Hine. M. Jarvice se tenait assis les coudes appuyés sur les bras de son siège, les mains jointes sous son menton, très tranquille, mais avec im air d'étrange activité répandu sur toute sa personne.

— Oui, je comprends, dit M. Hine tournant et retournant la proposition en son esprit.

— Acceptez- vous ?

— Oui, répondit Walter Hine.

— Très bien, dit Jarvice, et il reprit toute sa vivacité coutumière. Plus tôt notre arrangement

sera conclu, et mieux cela vaudra pour vous, hé? Vous commencerez à toucher la galette.

Il riait en disant cela, et Walter Hine se mit à rire aux éclats. Quant à l'assurance, il faut vous procurer un certificat du docteur de la compagnie et je crois qu'il serait bon de vous tenir sage pendant un ou deux jours, hein? Vous avez mené la vie un peu vite, n'est-ce pas ? Vous feriez bien de voir votre notaire aujourd'hui. Aussitôt que le contrat et la police d'assurance seront entre mes mains, votre premier trimestre sera payé à votre banque. Je vais faire rédiger une convention par laquelle je m'oblige de mon côté, à vous verser deux mille livres sterling par an, jusqu'à la mort de votre oncle.

M. Jarvice se leva comme s'il voulait faire comprendre que l'entrevue était finie. Il remua quelques paperasses sur sa table et ajouta d'un air détaché : — Vous avez un bon notaire, je suppose ?

— Je n'ai pas de notaire du tout, dit Walter Hine en se levant.

— Ah ! vraiment ? dit M. Jarvice avec l'apparence d'une profonde surprise. Voulez- vous que je vous en indique un ?

Tout en disant ces mots, il se rassit, écrivit quelques lignes, les plaça dans une enveloppe qu'il laissa ouverte et y inscrivit une adresse. Puis il remit l'enveloppe à son client.

— MM. Jones et Stiles, Lincoln's Inn Fields, expliqua-t-il. Mais vous demanderez M. Driver. Dites-lui franchement toute l'affaire et demandezlui avis.

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— Driver? répéta Hine en palpant l'enveloppe. Ne ferais- je pas mieux de voir un des associés ?

M. Jarvice eut un sourire.

— Vous avez une tête pour les affaires, M. Hine, c'est une chose évidente. Je vais vous confier un secret. M. Driver est un homme un peu dans votre genre, une sorte de rebelle, M. Hine. Il est tombé en désaccord avec cette compagnie arbitraire qui s'appelle le Sjmdicat des gens de loi, de sorte que son nom ne figm-e pas dans la raison sociale. Mais il réunit en sa personne Jones et Stiles. Dites lui tout ! S'il est contre ma proposition... hé bien, je dirai même... suivez ses avis: Bonjour, cher monsieur. Et M. Jarvice se dirigea vers la porte qu'il ouvrit.

— Eh ! Eh ! c'est ici la toile de l'araignée, n'estce pas ? dit-il avec le rire de bonne humeur de ceux qui peuvent se permettre de mépriser la médisance des malintentionnés. Ce n'est pas une place trop désagréable, hé ? et il salua la pauvre mouche qui sortait de son bureau.

Il attendit à la porte jusqu'à ce que celle de l'antichambre fût refermée, puis il s'approcha de son téléphone et demanda un certain numéro. « Êtesvous Jones et Stiles ? dit-il. Merci, voulez-vous dire à M. Driver de venir au téléphone », et il eut cinq minutes de conversation cordiale avec M. Driver.

Alors, et seulement alors, M. Jarvice se consacra à la lecture des lettres non encore décachetées que le courrier du matin lui avait apportées.

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