‹ L'eau viveChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

On se rappela longtemps cet été-là, à Chamonix. Juillet s'écoula avec une succession de jours sans nuages ; vallées et pics furent baignés sans interruption dans la lumière du soleil.

Par une nuit chaude et étoilée du mois d'août, Chayne était assis en face de Michel Revailloud sur le balcon d'un café en saillie sur l'Arve. Au-dessous de lui la rivière, bouillonnant parmi les rochers, étincelait dans l'obscurité comme une coulée demétal en fusion. Il était assis faisant vis-à-vis à la rue. Chamonix était rempli de touristes et resplendissait de lumières. Dans le petit square à droite, invisible toutefois de la place qu'occupait Chayne, des musiciens de passage chantaient et la foul2 bruyante montait et descendait la rue comme un flot continu. On voyait des femmes en toilettes claires de soirée, un châle de dentelle jeté sur leur tête ou leurs épaules ; des hommes empressés autour d'elles, des commis de Paris ou de Genève en vacances; çà et là, un excursionniste avec son guide rentrant tard des montagnes, traversait rapidement le pont pour regagner son hôtel. Chayne regardait la foule en silence, étranger à sa gaîté et à son insouciance.

]\Iichel Revailloud xàda son verre de bière, et le posant sur la table dit d'un ton de regret :

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— C'est donc notre dernière soirée, monsieur. Ah ! c'est toujours triste, une dernière soirée.

— Ce n'est pas tout à fait ce que nous nous étions proposé, répondit Chayne, et son regard courut de la foule qu'il avait devant lui, dans la direction du cimetière où depuis quelques jours son ami reposait au milieu d'autres Anglais qui avaient trouvé la mort dans les Alpes. Je ne crois pas que je reviendrai jamais à Chamonix, ajouta-t-il d'une voix brisée.

Michel hocha gravement la tête.

— Il n'est pas d'amitié comme celle que l'on noue sur les neiges, dit-il. Mais je vous dis ceci, monsieur. Votre ami n'est pas grandement à plaindre. Il était jeune, il n'a connu ni la souffrance, ni la maladie, et il est mort tout d'un coup. Il n'a même pas, une fois tombé, dérangé la neige autour de lui, si peu que ce soit.

— C'est vrai, répondit Chayne, acceptant ce lieu commun sans en tirer la moindre consolation. Il appela le garçon. — Puisque c'est la dernière soirée que nous passons ensemble, Michel, dit-il avec un sourire triste, nous boirons une autre bouteille de bière.

H se renversa sur son siège et retomba dans le silence, le regard perdu sur la rue pleine de monde et sur les lumières scintillantes. Dans le petit square, un des musiciens chantait d'ime voix douce et très claire une ballade plaintive, et dominant le murmure de la foule, la mélodie, obsédante dans sa tristesse, arrivait jusqu'aux

oreilles de Chayne, et le troublait jusque daiis l'âme par les nombreux souvenirs qu'elle évoquait en lui.

Michel, penché sur la table, continua d'une voix où non seulement perçait un accent de sympathie bien réelle mais aussi comme un avertissement.

— C'est bien vrai, monsieur. Les plus heureux souvenirs peuvent être très amers, si l'on n'a personne avec qui les partager. Tout est dans ce mot, monsieur, et il répéta sa phrase : Si l'on n'a personne avec qui les partager. Puis reprenant la conversation au point de vue pratique, il se mit à parler des projets de Chayne.

— Le col Dolent ? Il vous faudra partir de bonne heure du chalet Lognan, monsieur. Vous y coucherez demain soir, naturellement. Vous devrez partir à minuit, peut-être même avant. Il y a très peu de neige, cette année. Le grand bergschrund sera très difficile à passer. En toute saison, il est toujours dur de traverser ce bergschrund pour atteindre la pente glacée et abrupte qui s'étend de l'autre côté. La neige le recouvre si mal. Il sera, cette saison, difficile au possible. La pente de glace I qui mène au col prendra aussi beaucoup de temps. Partez donc de bonne heure, croyez-moi.

A mesure que ]\Iichel parlait, comme il prévo5^ait les difficultés et les maîtrisait en pensée, ses yeux s'allumaient, toute sa figure rajeimissait.

Chayne eut un souiire.

— Je voudrais que vous \anssiez avec moi.

Michel, dit-il, et tout de suite l'animation qui s'était montrée sur le visage du guide tomba. Ce n'était plus qu'un homme découragé, plein de tristesse.

— Hélas, monsieur, dit -il, j'ai franchi mon dernier col. J'ai escaladé ma dernière montagne.

— Vous, Michel ? s'écria Chayne.

— Moi, monsieur, répondit Michel, tranquillement. Je suis vieux. Les yeux me font mal sur les montagnes, et les pieds m'y brûlent. Je ne suis plus bon à rien, si ce n'est à conduire les mules au Montenvers et à accompagner les touristes sur la Mer de Glace.

Chayne enveloppa Michel Revailloud d'un long regard. Il pensait à ce qu'avait été la vie du guide, à son énergie, à ce qu'il avait accompli. Plus d'ime de ces aiguilles qui s'élevaient dans le ciel sur sa gauche, avait été conquise pour la première fois par Michel, Et quelles jouissances n'y avait-il pas trouvées ! Quelles ressources n'y avait-il pas déployées, et quelle gaieté ! Les remords, graduellement envahirent Chajme comme il considérait son guide, assis de l'autre côté de la petite table de fer.

— Oui, c'est un peu triste, continua Revailloud. Mais je pense que vers la fin, la vie est toujours un peu triste si, et la note d'avertissement apparut de nouveau dans sa voix, si l'on n'a pas une personne que l'on aime, avec qui partager ses souvenirs.

La résignation même exprimée par l'accent de Michel remplit Chayne d'im sentiment de malaise et de sympathie.

La mélodie plaintive lui parvenait encore claire

ou étouffée tour à tour, planant au-dessus du brouhaha des rues et s'envolant dans la nuit claire qu'illuminaient des myriades d'étoiles. Chayne se demanda ce qu'elle disait à son vieux guide. Il regarda la figure triste et fatiguée sur laquelle se jouait maintenant un sourire d'affection, et son cœur se serra. Il se sentit honteux de s'être laissé si complètement absorber par ses propres souffrances. Après tout, Lattery n'était pas tant à plaindre. Le guide avait raison. Lui-même était encore jeune. Il verrait d'autres étés, il rencontrerait d'autres amis. Le vrai malheur, l'irréparable infortune était là devant lui de l'autre côté de la 'petite table de fer, le malheur d'tme vieillesse qui devait s'écouler dans la solitude, dans l'abandon.

— Vous n'avez jamais été marié, Michel ? dit-il.

— Non. Il fut un temps, très éloigné, où j'aurais bien voulu me marier, répondit le guide avec simplicité. Mais je crois maintenant qu'il vaut mieux que je n'aie pas vu mes désirs se réaliser. EUe était très dépensière. Il lui aurait fallu beaucoup d'argent, et les guides sont de pauvres gens, monsieur, ils ne sont pas comme vos professionnels joueurs de cricket, ajouta-t-il en riant.

Puis il se tourna vers la miuraille massive des montagnes. Ici une flèche élancée, le Dru ou le Charmoz pointait comme im doigt levé vers les étoiles, là im glacier brillait comme ime blanche vapeur retenue dans un pli des montagnes. ]\Iais dans son esprit jMichel Revailloud \'oyait se dérou-

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1er toute la vaste chaîne, comme une carte déployée ; avec tous les contreforts, tous les pics et tous les dômes neigeux, depuis l'Aiguille d'Argentière, à l'est, jusqu'au sommet du mont Blanc à l'ouest. Sa pensée volait de montagne en montagne, et retrouvait chacime d'elles, majestueuse, splendide, chère à son cœur comme un ami vivant, dans ime auréole de souvenirs. Il se rappelait des jours où ils avaient dû faire appel à tout leur courage, à toute leur force de résistance, des journées d'aveuglantes tourmentes de neige et de vents glacés qui les avaient surpris à mi-chemin de quelque précipice rocheux recouvert de glace, ou sur quelque interminable pente où la neige formait une croûte dangereuse dans laquelle il fallait, pendant des heures, tailler à coups de hache, quelque gelés qu'on se sentît les doigts, quelque fatigués que fussent les membres.

Il se rappelait le tressaillement de joie avec lequel, après des tentatives réitérées, il avait, lui, le premier de tous, posé le pied sur l'étroit sommet du pinacle de tel ou tel pic. Il se remémorait les journées de voyage, les longues marches sur le glacier du haut plateau de Chamonix à Zermatt, et de Zermatt jusque dans l'Oberland ; les matins clairs et tranquilles et la coloration rosée qui, se montrant sur quelque cône blanc élevé, lui disait que le soleil était levé ; les crêtes inconnues où les difficultés prévues s'évanouissaient à l' improviste, d'autres où une ascension facile se changeait soudain en la plus difficile des escalades.

Michel leva son verre.

— A nos adieux, dit-il ; à notre dernier adieu et la voix lui manqua tout à coup. Alors il se retourna vers Chayne, et avec des yeux remplis de larmes, il se mit à lui parler à voix basse avec des phrases brèves et passionnées ; les veines de son front étaient gonflées, sa figure était agitée d'un tremblement nerveux :

— Monsieur, je vous ai déjà dit que votre ami n'est pas grandement à plaindre. Je veux maintenant vous dire quelque chose de plus. Le guide que nous avons rapporté avec lui du glacier des Nantillons, il y a une quinzaine, eh bien, ce guide, je n'ai cessé d'envier son sort, bien qu'il se soit débattu dans la neige avant de mourir. Il vaut mieux finir ainsi que de conduire les mules au Montenvers.

— Je suis bien peiné, dit Chayne.

Ces paroles sortant de sa bouche semblaient faibles, triviales même, en face de la plainte passionnée qu'exhalait Michel. Mais elles produisirent im effet surprenant sur le guide. Il s'arrêta court, regarda curieusement son jeune patron et un léger sourire lui vint aux lèvres.

— Je suis bien peiné, répéta-t-il, ce sont les mots que la jeune demoiselle vous a dits sur le perron de l'hôtel. Vous lui avez parlé, n'est-ce pas, monsieur, vous l'avez remerciée de ces paroles de sympathie ?

— Non, répondit Chayne, avec une complète indifférence.

Les femmes n'avaient pas, jusqu'alors, joué un

grand rôle dans la vie de Chayne. Facilement attiré, mais difficile à émouvoir, il n'avait fait que leur adresser en passant des paroles vite oubliées, puis il avait continué son chemin, et quand parfois l'une d'elles s'était détournée pour suivre le même sentier, elle n'avait pas éveillé en lui la pensée qu'elle put devenir la compagne de tout son voyage. Son indifférence poussa Michel à répéter, et cette fois sans que l'on pût s'y méprendre, l'avertissement que par deux fois déjà il avait formulé.

Il s'appuya plus fortement sur la table, les yeux fixés attentivement siir la figure de son patron. — Prenez garde, monsieur, dit-il, vous vous sentez seul, ce soir, seul et désolé. Prenez garde que votre vieillesse ne soit pas une longue nuit solitaire, comme celle-ci qui se répéterait pendant de longues années. Faites en sorte que, lorsqu'à votre tour vous approcherez de la fin, et que vous aussi songerez aux adieux, — et il agita sa main dans la direction des montagnes — faites en sorte d'avoir auprès de vous un être avec lequel vous puissiez partager vos souvenirs. Voyez, monsieur ! et comme à regret, il ramena la conversation sur lui-même, je rentre chez moi ce soir, je pars de Chamonix, je traverse un ou deux champs, j'arrive aux Praz-Conduits et de là à ma chaumière. Je pousse la porte, tout est sombre là dedans. J'allume ma lampe et je m'assieds solitaire. Écoutez l'expérience d'un vieillard, monsieur. Quand tout sera fini et que vous rentrerez chez vous, arrangez-vous pour qu'il y ait une lampe allumée dans la chambre, et qu^ cette

chambre ne soit pas vide, qu'il s'y trouve quelqu'un pour partager vos souvenirs, lorsque la vie ne sera plus faite que de souvenirs.

Le guide se leva tendant sa main ouverte et comme Chayne la saisissait, il reprit la parole, et cette fois sa voix tremblait :

— Monsieur, vous avez été bon pour moi, dit-il avec une simplicité calme et digne, et je le reconnais comme je le peux. Je vous ai parlé du fond de mon cœur, car vous ne reviendrez plus à Chamonix et après cette nuit, nous ne nous rencontrerons plus jamais.

— Merci, dit Chayne, et il ajouta : Nous avons passé de beaux jours ensemble, Michel.

— Certes monsieur.

— C'est avec vous que j'ai fait ma première ascension.

— L'Aiguille du Midi. Je ne l'ai point oublié. Après ces quelques mots tous deux restèrent

silencieux et pour la même raison. Ni l'un ni l'autre n'aurait pu parler. Michel Revailloud prit son chapeau, se retourna brusquement, sortit du café et se perdit dans la foule. Chayne reprit son siège, et, silencieusement resta assis plongé dans ses méditations jusqu'au moment où la foule désertant la rue, les musiciens du square cessèrent leur musique.

Pendant ce temps Michel Revailloud descendait lentement la rue, s' arrêtant à causer même à ceux qu'il ne connaissait que de vue, de façon à retarder sa rentrée dans la chaumière sombre et vide des

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Praz-Conduits. Il passa près de l'hôtel où Chayne était descendu, et sous le globe de lumière qui surmontait la porte, il vit un guide de sa connaissance qui parlait à une jeune fille. Celle-ci leva la tête. C'était celle qui avait dit : Je suis bien peinée. Comme Michel entrait dans le cercle lumineux projeté par les lumières de l'hôtel, elle le reconnut. Elle dit rapidement quelques mots au guide qui appela Michel, et comme ce dernier s'approchait, le guide le présenta à Sylvia Thesiger.

— Il a fait plusieurs des premières ascensions dans la chaîne du mont Blanc, mademoiselle.

Sylvia lui tendit la main avec un regard d'admiration.

— Je le sais, dit-elle J'en ai lu le récit.

— Réellement, cria Michel, vous avez lu cela, vous, mademoiselle ?

Son accent montrait autant de plaisir que de surprise. Après tout, une flatterie tombant des lèvres d'une femme jeune et belle n'était point faite pour déplaire, surtout quand cette flatterie était si méritée. La vie avait peut-être encore quelques compensations à lui offrir dans sa vieillesse.

— Oui, en vérité. Je suis bien contente de vous avoir rencontré, Michel. Votre nom m'était connu depuis longtemps et je vous enviais d'avoir vécu à l'époque où ces montagnes étaient encore inexplorées.

RevaiUoud ne pensait plus aux mules du Montenvers, il oubliait même les touristes de la Mer de Glace. Une joie subite le réchauffait. La jeune

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fille le regardait avec un air d'envie qu'elle ne cherchait pas à dissimuler.

— Ah oui ! c'étaient de beaux jours, mademoiselle, dit-il avec un tressaillement d'orgueil dans la voix. Mais quand on aime la montagne, qu'importe la première ascension ou la centième, c'est toujours avec la même joie que l'on sent le dur rocher sous les doigts ou la neige craquer sous le pied. Peutêtre mademoiselle elle-même voudra-t-elle un jour...

Sylvia l'interrompit avec un empressement joyeux :

— Oui, demain, dit -elle.

— Oh ! c'est votre première montagne, mademoiselle ?

— Oui.

— Et c'est Jean qui vous accompagne. Jean et son frère, je suppose ? Michel posa affectueusement sa main sur l'épaule du guide. Vous ne pouviez mieux choisir, mademoiselle.

Il la considéra pensivement pendant quelques instants. Elle était d'une fraîcheur qui rappelait celle de la terre, au printemps, après la pluie. Ses yeux, la vivacité de son visage, le ton plein d'ardeur de sa voix l'attiraient irrésistiblement, tout vieux et fatigué qu'il était. Combien plus irrésistible devait-elle paraître aux yeux d'un homme plus jeune. Sa vivacité devrait suffire à le soulever bien au-dessus de toute mélancolie, fût-eUe profonde comme la mer. Lui-même, Michel Revailloud se sentait deux fois plus vaillant

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que lorsqu'il était assis sur le balcon du café de l'Arve.

— Et pour quelle montagne vous êtes-vous décidée, mademoiselle ? demanda-t-il.

La jeune fille s'écarta d'un pas de la porte de l'hôtel et leva les yeux devant elle. Au midi, mais toute rapprochée, la longue crête mince de l'Aiguille des Charmoz se dressait, noire et déchiquetée, sur le ciel étoile. Sur un pinacle de cette crête un bloc de pierre était posé, comme le dessus d'une table ronde, sur le plan incliné. C'était précisément ce pinacle que regardait Sylvia.

— L'Aiguille des Charmoz, dit Michel, d'un air de doute. Mais Sylvia se retourna vers lui comme pour combattre l'objection qu'elle devinait.

— Mais je me suis entraînée, dit-elle ; j'ai monté le Brevent et la Flégère. Je suis forte, bien plus forte que je ne parais.

Michel Revailloud sourit.

— Mademoiselle, je ne doute pas de vous. Il est difficile de se fatiguer quand on a votre enthousiasme. Ce n'est pas la difficulté de cette ascension qui me poussait à en suggérer une autre, celle de l'Aiguille d'Argentière.

Sylvia eut un mouvement d'hésitation, et se retourna vers le jeune guide.

— Mais, vous aussi, vous m'avez parlé de cette montagne, dit-elle.

Michel profita de l'avantage qui lui était offert.

— Et il a sagement fait, mademoiselle. Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil.

vous coucherez demain au chalet de Lognan et, le jour suivant, vous grimperez au sommet de l'Aiguille d'Argcntière.

Sylvia donna un regard de regret à ce faîte du Charmoz qui pendant la dernière quinzaine l'avait tant fascinée. Elle en détacha les yeux pour les reporter sur Revailloud et elle laissa son regard se reposer sur la figure du vieux guide.

— Et pourquoi me conseillez- vous l'Aiguille d'Argentière ? demanda-t-elle.

Dans l'ombre, Michel sentait le regard de la jeune fille rayonner doucement sur lui, et cela ne le rendit que plus persistant dans son idée. Son patron aimé ne couchait-il pas demain au chalet de Lognan ? et puisqu'il ne se décidait pas à ouvrir ses yeux lui-même, ne fallait-il pas l'y aider. La route du Col Dolent et celle de l'A-guille d'Argentière partaient toutes deux de cette petite auberge de montagne. Mais c'était une raison que Michel ne pouvait guère donner à la jeune fille qui l'interrogeait. Il s'avisa de mettre en avant un autre argument, un argument subtil qu'il croyait bien fait pour l'impressionner. D'ailleurs il y avait du vrai dans ce qu'il allait dire.

— Je vais vous en donner la raison, mademoiselle. Ce sera votre première ascension. Ce sera un jour dans votre vie à jamais mémorable. C'est pourquoi vous devez désirer qu'il soit aussi complet que possible, n'est-il pas vrai ? C'est une bonne escalade, l'Aiguille des Charmoz, je ne dis pas non. Mais celle de l'Argentière est plus com-

plète. Vous y trouverez un glacier, un tunnel, un couloir en haut d'une roche à pic, et pour couronner tout cela, une pente de glace extrêmement raide. Et ce n'est pas tout. Votre dernier pas sur le sommet de la montagne doit vous révéler un monde nouveau. Sur le Charmoz, il est vrai, vous trouvez une iîssure au sommet même, que vous gravissez entre deux murailles à pic et d'où vous pouvez avancer la tête au-dessus de la montagne. Oui, mais vous y découvrez peu que vous ne connaissiez déjà, car avant de pénétrer dans la fissure, vous aurez vu les deux flancs de la montagne. Avec l'Argentière c'est tout différent. Vous montez jusqu'au bout, pendant un bon moment, à plat contre la pente de glace, quand vous vous trouvez tout à coup au sommet ; la chaîne du mont Blanc vous apparaîtra soudainement dans toute son éblouissante grandeur. Voyez-vous, mademoiselle, j'adore ces montagne d'un amour orgueilleux et je serais bien heureux que votre première ascension vous donnât la merveilleuse révélation d'un monde nouveau, étrange et immaculé.

Avant qu'il eût fini, il savait qu'il avait gagné sa cause. La jeune fille respirait à peine. En imagination elle se représentait déjà ce dernier pas qui la faisait passer du glacier à la crête du sommet.

— Très bien, dit-elle, j'irai à l'Aiguille d'Argentière,

Michel continua sa route; il sortit de Chamonix

et prit à travers les champs. Il était sûr maintenant qu'ils se parleraient demain au chalet de Lognan. S'ils pouvaient seulement se trouver seuls dans cette petite auberge. L'espoir de Michel fit un bond et s'envola bien au delà du chalet de Lognan. Faire sa première ascension ! Ah c'était bon, et enviable, mais la faire avec un compagnon avec lequel on puisse revivre dans l'avenir les extases de ce jour. Eh bien qui sait ? peut-être !...

Michel poussa la porte de sa chaumière et alluma sa lampe, sans plus penser que la chambre était noire et désolée. Ses piolets reposaient en un coin, l'acier poli de leur tête étincelant dans la nuit ; son havresac et quelques rouleaux de cordes, suspendus à des chevilles ; son journal, avec la signature et les commentaires de ses patrons, était sur la table, à sa portée ; on y lisait l'histoire complète de sa vie. Mais il ne pensait plus que tout cela lui avait servi pour la dernière fois. Il s'assit dans son siège et s'y reposa quelque temps. Un sourire éclairait maintenant son visage et une ou deux fois il eut un petit rire étouffé en pensant à la haute diplomatie qu'il avait déployée. Il ne se souvenait plus du tout que demain il conduirait les mules en haut du Montenvers et mènerait des bandes de touristes sur la Mer de Glace.

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