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CHAPITRE VII

l'aiguille d'argentière

Quand il fut seul, Chayne fuma une autre pipe, puis s'avançant à l'extrémité de la petite terrasse, jeta un regard sur le banc de glace scintillant au-dessous de lui. Aucune lumière ne brillait de ce côté là au chalet. Écoutait-elle ? Était-elle endormie ? La pitié qu'elle avait éveillée en lui s'accrut, plus il pensait à elle. Demain, elle retournerait à une existence que visiblement elle détestait. Il en vint à conclure qu'à tout prendre, le monde eût pu être mieux organisé. Il alluma sa lumière et se jeta sur son lit, et lorsqu'un des guides vint frapper à sa porte, il lui sembla que cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis qu'il s'était couché. Quand il arriva dans la salle commune, Sylvia était déjà en train de déjeuner.

— Avez-vous dormi ? demanda-t-il.

— J'étais trop agitée, répondit-elle ; mais je ne suis pas fatiguée ; et vraiment son apparence ne laissait voir nulle trace de lassitude.

Ils se mirent en route à une heure et demie et :ommencèrent à monter sitôt la hutte dépassée.

Les étoiles scintillaient au-dessus de leur tête, dans un ciel sombre et sans nuage. La nuit était sereine ; mais l'aube ne se montrait pas encore. Les grands rochers escarpés du Chardonnet, de l'autre côté du glacier, et les hautes rampes glacées de l'Aiguille Verte, au-dessous de laquelle ils passaient, étaient cachés dans l'ombre de la nuit. Ils auraient pu croire qu'ils s'avançaient sur quelque plaine désolée, semée de pierres plates d'un bout à l'autre de l'horizon.

Ils marchaient en file indienne, Jean en avant, une lanterne allumée à la main, de façon que Sylvia, qui le suivait immédiatement, pût diriger ses pas parmi les rochers épars. Ils continuèrent ainsi pendant deux heures sur la rive gauche du glacier, puis ils descendirent sur la glace. Ils avançaient partie sur la moraine, partie sur la glace, au pied des escarpements de l'Aiguille Verte. Graduellement l'obscurité diminua d'opacité. Des masses imprécises de rochers noirs commencèrent à se montrer dans la hauteur et en apparence à une distance très éloignée. Le ciel pâlit, les masses confuses se rapprochèrent des alpinistes et, pardessus les murailles escarpées, la lumière déborda des quatre coins du ciel dans le blanc bassin du glacier.

Sylvia s'arrêta et Chayne la rejoignit. — Eh bien ? demanda-t-il, et, à la vue de son jeune visage, ses pensées le reportèrent soudain au matin où la beauté du monde des glaciers s'était révélée à lui pour la première fois. Il lui sembla ressentir encore une fois l'exquise émotion de cet instant.

Sylvia était restée muette, les lèvres entr'ouvertes devant ce glacier large et uni, se terminant par une tête crénelée de rochers. Le silence majestueux la frappa. Pas un souffle de vent, pas un bruissement de branches, aucun bruit d'oiseau. Le bruit d'une fissure de la glace, le roulement de pierres se détachant ne se faisaient même pas entendre. Et de même que le silence surprenait son oreille, la simplicité des couleurs frappait sa vue. Il^n'y avait pas de gradations. La neige immaculée remplissait le bassin et s'entassait dans les replis des montagnes, suspendue en glaciers déchiquetés sur leurs flancs, et rayant les goulets d'étroits rubans unis. Et au-dessus de la glace, l'encerclant tout autour, de noires murailles de rochers dominaient de très haut, étonnamment abrupts, et divisés au sommet en aiguilles d'une exquise beauté.

— Je serai bien heureuse d'avoir vu cela, dit Sylvia, fixant le tableau dans son esprit, plus heureuse même que je ne le suis à présent. Ce sera un beau souvenir à évoquer lorsque les événements viendront m'attrister.

— Les événements doivent-ils donc vous causer de l'ennui ? demanda-t-il.

— Je ne veux pas gâter mon unique journée, dit-elle avec un sourire.

Elle reprit sa marche, et Chayne, resté en arrière, échangea quelques mots avec ses guides. Un peu plus loin Jean s'arrêta. Voici notre montagne, mademoiselle, dit-il montrant l'orient, de l'autre côté du glacier.

Sylvia se tourna vers cette direction.

Droit en face d'elle, une baie de glace faisait retour, obliquant vers la hauteur, et autour de cette baie s'élevait un mm- vertical de rochers abrupts qui, tout au centre, s'aiguisait brusquement en im sommet à pic. Ce sommet n'était pas une pointe, mais une crête arrondie couverte de neige, s'infléchissant en haut des rochers comme une vague d'écume. Une petite tour de roches noires se tenait toute seule à l'extrémité nord de la crête neigeuse.

— Cela, mademoiselle, c'est l'Aiguille d'Argentière. C'est ici que nous traversons le glacier.

Jean passa la corde autour de la taille de la jeune fille, la fixant avec un nœud de matelot, et attacha l'autre bout à sa ceinture, employant le nœud droit, pendant que son frère s'attachait l'autre extrémité de la corde et restait à l'arrière. Ils coupèrent alors à angle droit, le chemin qu'ils avaient suivi jusque-là et traversèrent le glacier, conservant, entre eux, les vingt pieds de corde tendue et raide. Jean venant à se retourner, poussa une exclamation de surprise : il voyait Chayne et ses guides les suivre à travers le glacier ; quoique

la route qu'ils auraient dû suivre pour aller au Col Dolent, à la tête du glacier, continuait en ligne droite le chemin qu'ils avaient précédemment suivi. Pourtant, il ne fit aucune réflexion.

Ils traversèrent le bergschrund avec moins de difficulté qu'ils ne l'avaient craint et, escaladant une crête de débris, le long du glacier latéral qui descend des hauteurs de l'Aiguille d'Argentière, ils s'avancèrent dans la baie sous la muraille méridionale de l'Aiguille du Chardonnet. Au sommet de cette moraine, Jean fit halte, et le groupe déjeuna ; pendant le repas, Chayne raconta à Sylvia quelques bribes de l'histoire de la montagne.

— Ce n'est pas le plus difficile des pics, dit-il, mais il s'y rattache des souvenirs que quelquesuns des rocs nouvellement explorés n'ont pas. Les pionniers sont passés ici. Droit derrière eux, il y avait une faille, la passe entre leur montagne et l'Aiguille du Chardonnet. Partant de cette passe, Moore et Whymper essayèrent d'abord d'atteindre le sommet en suivant la crête des rochers, mais ils la trouvèrent impraticable. W'Tiymper essaya de nouveau, mais cette fois en gravissant la face extérieure des rochers, plus loin vers le sud et juste à la gauche du sommet. Il échoua, s'y reprit et passa. Nous suivons sa route.

Et pendant qu'ils regardaient en l'air, le blanc mat de cette coupole arrondie prit une teinte chaude et rosée et, tout autour du bassin, les sommets des pics les plus élevés s'allumèrent.

— Voici le soleil, dit -il.

Le regard de Sylvia traversa la vallée. Le vaste triangle de glace de l'Aiguille Verte jeta une lueur soudaine et étincela de mille feux. Les escarpements des Droites et du mont Dolent semblèrent sertis de joyaux, les sombres précipices du Tour Noir s'échauffèrent et prirent un air engageant. Mais à la tête du glacier, un simple mur de rochers continu s'étendait, circulaire, dans un segment de cercle conserv^ant son aspect sombre et mort, tandis que le glacier au-dessous restait immuable, blanc et terne.

Il y avait en un point du bord en lame de couteau de cette muraille une dépression. Un ruban de glace, d'où ils étaient placés, semblait en descendre pei-pendiculairement vers le glacier d'Argentière.

— Voilà le col Dolent, dit Chayne, il est rare qu'il s'y glisse un rayon de soleil.

Sjdvia frissonna à cet aspect. Elle n'avait jamais rien vu d'aussi sombre, d'aussi sinistre que ce rideau de rochers précipités et son ruban de glace. C'était comme une bande blanche peinte sur un mur noir.

— Comme ce passage semble dangereux, dit -elle lentement.

— Il faut prendre des précautions, dit Chayne.

— Cette année surtout, où il y a si peu de neige, ajouta Sylvia.

— Oui, douze cents pieds de glace à un angle de cinquante degrés.

— Et le bergschrund juste au-dessous.

— Ah, il ne faut pas se laisser glisser sur le col Dolent, dit -il tranquillement.

Sylvia se tut un moment. Puis elle dit après une légère hésitation :

— Et vous allez franchir ce passage aujourd'hui, La voix de Chayne laissa percer une hésitation

encore plus grande quand il répondit :

-— Mais... non ! vous êtes à votre première ascension, voyez- vous, et vous n'avez que deux guides. Sylvia le regarda sérieusement.

— Et combien devrais-je en avoir pris pour l'Aiguille d'Argentière, une douzaine ?

Chayne eut un faible sourire.

— Oh ! non, dit -il, son embarras augmentant, deux, d'ordinaire, suffisent, à moins que...

— A moins que le débutant ne soit très maladroit, finit-elle. Merci, capitaine Chajnie.

— Je n'ai pas dit cela, dit-il. Il ne pouvait découvrir si elle était fâchée ou non. Elle le regardait tranquillement, bien en face, attendant son expUcation.

— Eh bien, laissa-t-il échapper, la vérité est que j'ai en\àe de monter à l'Aiguille d'Argentière avec vous, et il vit un sourire creuser des fossettes sur les joues de la jeune fille.

— Je suis très honorée, dit-elle, et le ton de sa voix indiquait aussi qu'elle était très contente.

— Oh, mais ce n'est pas seulement pour le plaisir de votre compagnie, dit-il et il s'arrêta tout court. Je ne suis pas très poh, n'est-ce-pas ? ajouta-t-il d'un air contrit.

— Franchement, non, répliqua-t-elle.

— Ce que je veux, dire est ceci, expliqua-t-il. Depuis que nous sommes partis ce matin, j'ai revécu les sensations de ma première ascension. En vous voyant si joyeuse, si empressée à vivre complètement chaque instant de ce jom:, il me semble presque que, moi aussi, je débute dans les montagnes, et que l'Argentière est mon premier sommet.

Il la vit rougir.

— Était-ce la raison pour laquelle vous désiriez savoir ce que je pensais, et ce que j'éprouvais ? demanda-t-elle.

— Oui.

— J'avais pensé que vous me mettiez à l'épreuve, dit-elle lentement. Il me semblait que vous vouhez vous assurer si j'étais digne...

Une fois de plus, un ton d'humihté enveloppait ses paroles et en modulait l'accent. Elle reconnaissait sans rancoeur, mais avec une profonde détresse, qu'on avait le droit de la regarder comme en dehors de la société.

Les guides rebouclèrent les havresacs, et reprirent leur route sur la moraine. Bientôt ils s'avancèrent sur le glacier latéral qui descend des recoins de l'Aiguille d'Argentière, en face d'eux, et s'étend dans le grand bassin en arrière. Ils se relièrent les uns aux autres au moyen de la corde et remontèrent le glacier en diagonale, tournant un grand contrefort qui prend naissance à la crête de rochers et qui divise la glace en deux parties égales, se rapprochant ensuite des roches à pic.

Peu après ils traversaient le bergschrund, du glacier à la muraille, et prenant par les rocs faciles qui sont au pied des escarpements, arrivèrent enfin à une vaste gorge très raide, remplie de glace dure, qui menait à la crête située juste au-dessous du pic final.

— Voici notre chemin, dit Jean. Nous monterons par les rochers latéraux.

Ils firent un nouveau repas et commencèrent l'escalade des rochers sur la gauche de la gorge, Sylvia suivant seconde derrière le chef de file. Les rochers n'étaient pas difficiles mais ils étaient très abrupts et parfois détachés. De plus, Jean grimpait vite et Sylvia avait fort à faire pour le suivre. Mais pour rien au monde elle n'aurait voulu lui dire de ralentir sa marche et elle mettait son amour-propre à se passer de la corde et à grimper avec la seule aide de ses mains et de ses pieds.

Ils s'élevèrent ainsi pendant près d'une heure, puis Jean s'arrêta sur un rebord favorable ; Sylvia pouvait maintenant regarder au-dessous d'elle. Elle avait monté jusque-là, la figure tournée vers la muraille abrupte, ses yeux fixés sur le meilleur endroit où se tenir, fixant solidement son pied, s'accrochant fermement des mains, évitant les pierres roulantes.

De plus la corde l'avait beaucoup gênée ; quand elle la laissait se relâcher devant elle, la corde retombait sur ses pieds, menaçant de l'empêtrer ou s'accrochant comme par malice au moindre obstacle qui se trouvait sur le passage. Quand eUe

a\-ait essayé de la raccourcir en la tenant dans ses mains, un brusque tiraillement se produisait lorsque le guide sautait d'un rebord siir un autre, m a vaut, avecune violence qui la renversait presque.

Maintenant, excitée par tant d'efforts et heureuse de prendre haleine à son aise, elle jeta un coup d'œil en bas et fut remplie d'étonnement, si éloigné semblait déjà le glacier qu'elle venait de quitter, si abrupts pajaissaient les rochers sur lesquels elle avais passé.

— Vous n'êtes pas fatiguée ? demanda Chayne.

Sylvia se mit à rire. Fatiguée quand son rêve se changeait en réalité, quand elle se trouvait vraiment sur le flanc de la montagne ! Elle se retourna contre la muraille rocheuse et, un peu plus d'une heure après avoir quitté le fond de la gorge, eUe prenait pied sur une petite terrasse neigeuse à l'épaulement de la montagne. Debout dans la lumière du soleil, tout le paysage à l'est se déroula soudain devant ses yeux. Un moment auparavant, elle n'avait d'autre vue que les rochers; maintenant à ses pieds, lesraides pentes de neiges tombaient dans le glacier de SaleiucLZ. Les rocs des Aiguilles Dorées et quelques hauts plateaux verdoyants donnaient une touche de couleur à l'éblouissant monde de glace et dans le lointain s'élevaient les pics blancs du Grand Combin et du Weisshom, se détachant sur un ciel pur et bleu ; sur la gauche, dominant le sommet de la Grande Fourche, elle voyait les énormes crénelures de l'Oberland. Elle demeura pensive pendant que le reste de la troupe

montait à ses côtés. Elle ne savait plus, pour ainsi dire, où elle se trouvait, quand Cha3aie qui se tenait près d'elle lui demanda :

— Vous n'êtes pas déçue ?

Elle ne répondit rien. Elle ne savait comment exprimer l'émotion qui la troublait jusqu'au plus profond de son être.

Ils se reposèrent un instant sur cette sorte de terrasse de neige. A leur droite, la crête courait, rigide, vers le sommet. Mais il ne fallait pas penser atteindre la cime par ce chemin. Ils tournèrent sur la paroi orientale de la montagne et traversèrent en ligne droite la grande pente de neige qui retombe en un blanc rideau ininterrompu vers le glacier de Saleinaz. Leur ordre de marche était modifié : Jean était toujours en tête, Chayne venait ensuite et après lui, Sylvia.

Le chef de file tâta la neige du pied, puis la sonda de la tête de sa hache. Encore quelques pas et il s'arrêta. — La glace, dit-il, et de cet endroit jusquau sommet de la montagne il se servat du pic.

La pente était rapide, la glace extrêmement dure, il fallait tailler chaque marche avec précaution, spécialement sur la traverse où toute la troupe s'avançait à travers la montagne sur le même niveau, et il n'y avait là aucime main secourable pour tirer sur la corde. La pente courait, rapide, au-dessous d'eux, pms s'infléchissait au-dessus d'une saillie et roidissait encore plus.

— Les marches sont-elles assez rapprochées ? demanda Chayne.

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— Oui, répondit-elle, quoi qu'il lui fallût faire de grandes enjambées.

Là-dessus, Jean enfonçant son pic à côté de lui, se retourna. — Penchez-vous bien en dehors de la pente, mademoiselle, vous risquerez moins de glisser des marches, dit-il avec sollicitude, et alors une expression de surprise se peignit sur ses traits. Car il découvrait que déjà, d'elle-même, elle se tenait droite sur ses marches, se rejetant hors de la pente où elle avait fortement fixé le pic de sa hache, au niveau de sa poitrine. Et plus d'une fois Jean se retourna pour la regarder et chaque fois il devint de plus en plus perplexe. Chayne essaya de décou\Trir si la figure de la jeune fille trahissait !e moindre signe de crainte. Au contraire, elle regardait, l'air triomphant, cette gi'ande nappe de glace qui s'étendait au-dessous d'eux, et ce n'était pas par ignorance du danger qu'elle exultait ainsi. L'anxiété visible de l'accent de Chayne, et le silence dans lequel tous étaient retombés suffisaient à lui faire comprendre que l'entreprise était sérieuse. Mais elle avait beaucoup lu tout ce qui peut concerner les Alpes, et dans tous les récits des exploits de montagnes qui lui avaient passé devant les yeux, d'escalades à pic, dans des fissures verticales sur des murs de rochers ; d'équilibres sur des crêtes tranchantes comme des lames de couteau, de rampements sur des surfaces unies où rien n'existait qui pût donner prise à la main ou au pied, c'était la rampe de glace qui avait excité son imagination au plus haut point. Le

glacier, long, oblique, poli, blanc sur la surface, gris verdâtre ou même noir là où la hache avait taillé des marches ; l'endroit entre tous, où il ne fallait pas faire un faux pas. Pendant des nuits, elle s'était tenue éveillée, écoutant le roulement dans les rues au-dessous de sa fenêtre, et se dépeignant cette pente glacée, tantôt dormant au soleil, tantôt enveloppée dans des rideaux s'ouvrant pour laisser des hauteurs encore plus élevées et des profondeurs encore plus basses, tantôt cruellement fouettée de vents qui en arrachaient de la surface des glaçons et de la neige, les envoyant tourbillonner comme ime fumée autour du pic. Elle s'était vue là en rêve, moitié hésitante, moitié empressée, et maintenant elle y était, et ne sentait aucune crainte. Elle pouvait bien exulter !

Le soleil était chaud sur ce flanc de la montagne, pourtant les pieds de Sylvia devenaient froids pendant qu'elle se tenait patiemment dans les marches nouvellement creusées, n'avançant qu'à mesure que le guide qui la précédait avançait luimême. Dans un de ces arrêts, elle remua son pied et frotta la semelle de sa bottine sur la glace pour aplanir une rugosité de la marche ; soudain elle vit Chayne et le guide d'avant enfoncer fortement leurs pics dans la glace à leurs côtés, et rester en arrêt, comme s'ils attendaient une secousse de la corde. Puis, comme d'un commun accord, tous deux se retournèrent siu* elle, et la voyant en sécurité, reprirent leur travail, le guide taillant les pas, Chayne derrière lui, les polissant.

L'AIGUILLE D'ARGENTIÈRE loi

Au bout de quelque temps, le guide fit face à la pente et au lieu de tailler longitudinalement il se mit à couper en hauteur. La déclivité était si raide qu'au lieu de trancher en zigzags sur la surface, il creusait verticalement des trous à pigeon. Les ascensionnistes s'accrochèrent à la file comme sur une échelle, leurs genoux touchant la glace quand ils posaient le pied sur la marche. Pendant deux heures, les haches n'arrêtèrent pas de creuser, puis le guide qui était en avant creusa deux ou trois marches au même niveau au haut de l'escalier, il se plaça sur une d'elles et Chayne prit place sur l'autre près de lui.

— A votre tour, mademoiselle, dit le guide et il tira sur la corde pour l'aider à monter. Elle atteignit leur niveau sur l'escalier et attendit, sans comprendre encore pourquoi ils se tenaient à ses côtés.

— Avancez, mademoiselle, dit le guide. Elle fit un pas sur la neige et ne put retenir un cri. Son regard s'étendait tout à coup au-dessus du sommet de la montagne, découvrant l'Aiguille Verte et la grande pile du mont Blanc, précisément comme Revailloud le lui avait prédit. Le guide se tenait un peu à l'écart de façon qu'elle fût la première à prendre pied sur le sommet. EUe était debout sur l'étroite crête de neige ; à ses pieds les rochers à pic, comme endmts de masses tombées de glace, retombaient en s'arrondissant sur le glacier.

Son premier regard fut pour le col Dolent. Même à cette heure où le bassin de la vallée était

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rempli de la lumière du soleil, ce coin particulier de la tête du glacier d'Argentière était encore du même blanc éteint, du même noir mort, terne.

Elle frissonna de nouveau en le regardant, si menaçante et sinistre semblait la muraille de rochers, si dur et à pic le ruban de glace. Alors ChajTie la rejoignit sur la crête. Ils s'assirent et firent leur repas, puis s'étendirent pendant une heure, au soleil dans une atmosphère délicieusement pure.

— Vous ne pou\dez pas avoir un meilleur temps, dit Chaque. Quelques rares flocons de nuages voltigeaient ça et là dans le ciel et leurs ombres semblaient se donner la chasse parmi les et incelantes pentes de neige et de glace. Le triangle de l'Aiguille Verte s'élançait à côté d'elle, les splendides crêtes des Droites et des Courtes à sa droite, et au delà, les dômes massifs et les contreforts de la (1 grande montagne blanche. S^^hàa restait couchée il sur le flanc oriental de l'Argentière, regardant par- i dessus l'arête, muette, sourde à tout ce qui j^ pouvait se dire auprès d'elle. Son âme était en ' paix. La longue tension continue de son esprit et '■ de ses muscles, l'excitement de l'ascension de la dernière pente de glace, tout cela était passé, ■ et lui avait apporté sa récompense. Elle n'avait ; devant elle qu'im monde tranquille, rempli d'une ■: paix profonde, étonnamment clair, d'ime beauté et d'une couleur merv'ei lieuses. Ici, une flèche perçait, montrant sous la lumière du soleil des plaques de rocs rouges enchâssés dans un fond grisâtre ;

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là, des aiguilles de glace scintillaient, comme piquées de pierres précieuses, s 'arrondissant en gros nœuds verdâtres, montrant tantôt une teinte gi-ise triste, tantôt un bleu transparent. Parfois un grondement lointain, semblable à celui du tonnerre éloigné, leur disait que des champs de glace précipitaient leurs avalanches. Une ou deux fois, Sylvia entendit, tout près, un formidable roulement et Chayne, lui désignant un point au delà des vallées, lui fit voir ce qui, de leur place, semblait une poignée de cailloux, rebondissant sur les rochers et les goulets de glace de l'Aiguille Verte. Mais, dans son ensemble, ce monde nouveau était silencieux, en commiinion, pour ainsi dire, avec le ciel. Elle était dans la muette compagnie des montagnes. Des jours viendraient où ces crêtes ensoleillées ne seraient plus que de confuses taches de neiges emportées en rafale par la tempête, où le vent hurlerait dans les goulets, où d'épaisses brumes s'enrouleraient autour des pics. Mais ce matin là, les éléments étaient en paix sur les hauteurs.

— Non, vous n'auriez pu trouver un meilleur jour pour votre première ascension, mademoiselle, dit Jean, debout près d'elle ; mais ce n'est pas votre première montagne ?

Elle se retourna vers lui.

— Mais si, fit-elle.

Le guide s'inclina.

— Alors, mademoiselle, vous êtes étrangement douée, car vous vous teniez sur cette glace, et vous vous y mouviez en tous sens, comme bien peu de

gens peuvent s'y tenir et s'y mouvoir. Je vous ai bien remarquée, allez. Sur les rochers aussi vous saviez d'instinct où accrocher la main, où poser le pied, et quel pied avancer le premier. Et cet instinct, mademoiselle, ne s'acquiert d'ordinaire, que par une longue pratique.

n se tut et la regarda, perplexe.

— De plus vous me rappelez quelqu'un, mademoiselle. Je ne puis me souvenir de qui, ni voir en quoi vous me le rappelez. Mais vous me rappelez certainement beaucoup quelqu'im que j'ai connu.

Il ramassa le rucksack dont il avait soulagé ses épaules. Il était alors onze heures et demie. Sylvia embrassa d'un dernier regard l'infinie perspective des crêtes déchiquetées, des pinacles de glace et des flèches de rochers. Une fois encore elle abaissa les yeux sur le pic de neige élancé du mont Dolent et sur la sinistre vallée de rocs du col.

— Je n'oublierai jamais ceci, dit-elle, les yeux étincelants, oh ! non, jamais.

La fascination des montagnes avait pris possession d'elle. Cette matinée avait fait entrer quelque chose de nouveau dans sa vie ; quelque chose de nouveau qui jamais ne lui faillirait, qui colorerait tous ses jours, quelque sombres fussent-ils, qui lui laisserait des souvenirs où elle trouverait d'exquises consolations, d'ardents désirs sur lesquels établir l'avenir. Tout ceci, eUe le sentait vivement, et son ami le devinait en partie.

— Oui, dit-il, vous comprenez la place que cela

tient dans une vie entière. Chaque année passe si vite quand on considère le passé et l'avenir.

— Oui, dit-elle, je comprends.

— Vous reviendrez ?

Mais cette fois sa réponse se fit attendre. Elle regardait toute pensive par-dessus la cime de l'Argentière. Il semblait à Chayne que lentement elle prenait quelque grande décision qui affecterait toute sa vie. Enfin elle répondit.

— Je ne sais pas. Peut-être ne reviendrai-je jamais, et il sembla à Chayne qu'elle avait pris une résolution.

Ils retournèrent sur leurs pas et, avec précaution, descendirent la rampe. Et de nouveau, le chef des guides qui maintenant marchait le dernier, considéra avec étonnement cet instinct de la montagne qui lui avait déjà causé ime si grande surprise. La technique semblait aussi venir à Sylvia d'ime façon toute naturelle. Elle tournait le dos à la rampe et descendait ainsi, comprenant exactement le niveau où elle devait enfoncer le pic de son piolet afin de descendre sûrement dans l'entaille suivante de leur escalier de glace. Finalement, comme ils dévalaient les rochers par le grand couloir conduisant au glacier, le guide s'écria :

— Ah, mademoiselle, maintenant je sais qui vous me rappelez. Je ne vous ai pas quittée des yeux ; maintenant je me souviens.

Elle leva la tête.

— Qui donc ?

— Un monsieur anglais avec lequel j'ai par-

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couru les montagnes pendant toute une saison, il y a longtemps de cela. Un grand alpiniste, mademoiselle. M. le capitaine Chayne connaît sans doute son nom, Gabriel Strood.

— Gabriel Strood ! s'écria-t-elle, avec un rire joyeux. Moi aussi, je connais son nom. Vous me flattez, Jean.

Mais Jean n'en voulait rien admettre.

— Je ne vous flatte pas, mademoiselle, persistat-il; je ne dis pas que vous avez toute son adresse, comment le pourriez-vous ? Mais il y a certains mouvements, certaines façons précises de placer les mains et de poser les pieds qui font que vous me le rappelez, mademoiselle.

Sylvia, sur le moment, n'attacha pas une trop grande importance à ces paroles. Ils atteignirent le glacier latéral, le descendirent et traversèrent le glacier d'Argentière. Ils retrouvèrent leur sentier pierreux du matin et à trois heures ils étaient de retour sur la terrasse devant la façade du chalet de Lognan. Là, ils se reposèrent quelque temps, échangeant de rares paroles.

— Vous êtes fatiguée ? demanda Chayne.

— Non, répondit-elle, mais cette journée a produit en moi rm grand changement.

Les guides se rapprochaient et elle n'en dit pas davantage. Mais Chayne ne douta pas qu'elle ne fît allusion à cette résolution qu'elle avait prise sur le sommet du pic. Elle se leva pour partir.

— Vous passez la nuit ici ? dit-elle.

— Oui.

— Et vous passerez le col Dolent demain ?

— Oui. Vous serez prudent ? Dans cette ombre, là-bas. Oui.

Elle resta un moment silencieuse les yeux levés vers l'Aiguille d'Argentière.

— • Je vous remercie beaucoup de m'avoir accompagnée, dit-elle et l'humilité de son accent le toucha et lui causa une douloureuse impression. Je vous suis très reconnaissante, et je me sens très fière, ajouta-t-elle, un sourire illuminant sa physionomie si sérieuse.

— Vous êtes venue à Lognan au bon moment pour moi, répondit -il. Je traverserai le col Dolent demain avec un cœur plus léger.

Ils échangèrent une amicale poignée de main et il demanda doucement :

— Ne vous re verrai-] e plus jamais ?

— Cela dépendra de vous, répondit-elle simplement.

— Je serais heureux de vous revoir. A Paris, peut-être, ou quelque part où vous pourrez aller. Mon congé durera encore quelques mois.

Elle réfléchit pendant quelques secondes, puis elle dit :

— Si vous voulez me donner votre adresse, je vous écrirai. Je crois que je serai en Angleterre.

— Je demeure en Sussex, sur les South Downs. Elle prit sa carte, et en se retournant elle montra

du doigt l'Aiguille d'Argentière.

— Je rêverai de cela cette nuit.

— Oh non, bien sûr, répondit-il en lui souriant

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par-dessus la balustrade de bois. Vous rêverez des eaux murmurantes.

Elle lui jeta un regard de surprise, étonnée qu'il se souvînt de cette étrange particularité, puis elle se retourna, et redescendit vers les bois de sapins et le village des Tines.

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