‹ L'ébénisterieChapitre 12 sur 24 · Dictionnaire de Commerce · texte numérisé non relu

Dictionnaire de Commerce

sition. Si bien que, le même fondeur fournissant les mêmes modèles à divers ébénistes concurrents, ceux-ci étaient fatalement conduits à adopter des formes analogues, sinon identiques, pour bien faire valoir les bronzes qui leur étaient livrés.

André-Charles Boulle logé au Louvre, dans une résidence royale à la porte de laquelle expiraient les privilèges des corporations, échappait à ces exigences abusives. C'est en partie dans cette situation exceptionnelle qu'il faut chercher le secret de sa grande supériorité. Dessinateur, sculpteur, fondeur et ciseleur, il pouvait exécuter lui-même ses modèles, et les faire traduire sous ses yeux. De là cette parfaite unité de ses ouvrages, et aussi celle des beaux meubles exécutés par Domenico Cucci et par Philippe Caffieri, qui, logés tous deux aux Gobelins, jouissaient des mêmes prérogatives.

Nous avons parlé déjà de Cucci. Comme lui, Caffieri était d'origine étrangère. Napolitain de naissance, il avait été appelé en France par Mazarin, et, en 1665, il reçut ses lettres de grande naturalisation. A la constitution de la Manufacture royale des meubles de la Couronne, il fut appelé, par Colbert, à faire partie de cet établissement. Il travailla également pour les palais royaux; et si nous ne connaissons qu'un petit nombre d'ouvrages de sa main, c'est sans doute que la paternité des autres a été attribuée à Boulle. En tout cas, son très remarquable talent de sculpteur, talent qu'il transmit à ses fils, lui permit de réaliser des meubles d'autant plus parfaits, qu'à cette époque les modèles des bronzes d'ameublement étaient le plus souvent exécutés en bois. Il contribua ainsi à généraliser l'emploi, dans le mobilier, des grandes parties de bronze doré, bas-reliefs, appliques, chutes, guirlandes, médaillons, rinceaux, frises, pieds, poignées et entrées de serrures, — ornements d'une richesse jusque-là sans exemple, et qui, en ouvrant des voies nouvelles à toute une classe d'artistes,

dont le goût n'a pas été surpassé, augmentèrent singulièrement la somptuosité de ces meubles splendides.

Il est à remarquer, en effet, que le xvme siècle, plus aimable, plus galant surtout, mais moins solennel que son aîné, continua à faire un grand usage de ces beaux bronzes, même quand il eut substitué aux magnificences de l'ébène

Fig. 30. — Commode en marqueterie rehaussée de bronzes dores, exécutée par Crcssent.

et de l'écaillé associées à l'étain et au cuivre, les harmonies plus douces, plus intimes , de ses marqueteries de bois étrangers. Cette dernière transformation s'effectua sous la Régence. Il est probable qu'André -Charles Boulle luimême y prêta les mains; car son « règne » fut long, et quand il mourut, à quatre-vingt-douze ans, le Grand Roi avait déjà depuis sept ans renoncé pour toujours aux pompes de ce monde. Ce qui, du reste, prouverait qu'aux derniers temps de sa vie Boulle pratiquait ce nouveau genre de

marqueterie , c'est que son Inventaire de 1720 mentionne « cinq caisses remplies de différentes fleurs, oyseaux, animaux, feuillages et ornemens, de toutes sortes de bois naturels »... et « douze caisses de toutes sortes de bois de couleur, rares, servant aux ouvrages de pièces de rapport1 ».

Il est probable que ses émules, les ébénistes Denis Lochon, Jean Oppenorcl, Gauderon, de Mouchy, Le Febvre, etc., ou du moins ceux d'entre eux qui survécurent au Grand Règne2, se conformèrent à la mode et suivirent son exemple. Ajoutons qu'à partir de 1715, ce fut Cressent, élève de Boulle du reste, et comme lui dessinateur habile et grand collectionneur, qui, ébéniste du duc d'Orléans devenu régent du royaume, donna le ton et conquit la vogue.

Cressent renonça définitivement à la marqueterie d'ébène incrustée de cuivre et d'étain, que son maître avait mise si fort en honneur. Dans ses ouvrages, les bois exotiques, l'amarante, le bois de rose, le bois de violette, vinrent unir leurs nuances discrètes en des mosaïques délicates. Bientôt, les nouvelles découvertes géographiques, jointes à une meilleure exploitation des richesses exotiques, augmentèrent singulièrement les ressources des ébénistes et des marqueteurs. Dès 1750, ceux-ci avaient à leur disposition près de cent sortes de bois de couleur, tirés pour la plu-

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