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2. Le commerce des meubles en ébénisterie paraît avoir été considérable sous Louis XIV. Le Livre commode de 1692 (t. Ier, p. 285) en parle comme suit: « Messieurs Cussy aux Gobelins, Boulle aux galeries du Louvre, Le Febvre, rue Saint-Denis au chesne vert, etc., travaillent par excellence aux meubles et autres ouvrages de marquetterie... Les cabinets, bureaux, bibliotèques et autres meubles de placages sont fabriquez et vendus au faux-bourg Saint-Antoine, à la porte Saint-Victor, rue Neuve Saint-Méderic, rue Grenier Saint- Lazare, rue du Mail, etc. — Il y a sur la Ville-Neuve un très grand nombre de menuisiers qui travaillent a toutes sortes de meubles. » Cette Ville-Neuve, c'était la butte Bonne-Nouvelle, avec les rues de Bourbon-Villeneuve, d'Aboukir, de Gléry, où l'on trouve encore des fabricants et marchands de meubles.
part d'Afrique, d'Asie et d'Amérique, auxquelles le mérite de la nouveauté et le prestige de leur exotisme valurent une faveur spéciale. Nos essences indigènes se virent du coup dédaignées, mais non à cause de leur manque de qualités, car on aurait pu dire d'elles ce que Robert de Berquen disait de certaines pierres précieuses : « Tout le désavantage qu'elles ont, c'est qu'elles croissent chez nous; parce
Fig. 31. — Commode eu marqueterie de bois de rapport.
que si elles venoient de loing, nous en ferions un cas extraordinaire *. » Parmi ces bois exotiques, objets d'une préférence trop exclusive, il s'en trouvait qu'on vendait jusqu'à 36 francs le kilogramme, débités en placages de onze feuilles au pouce. C'est à confectionner des meubles habillés en marqueteries exécutées avec les plus coûteux de ces bois, qu'on s'appliqua désormais; et il faut rendre cette justice aux contemporains de Cressent, qu'ils en surent tirer un parti remarquable.
1. Les Merveilles des Indes orienta/es et occidentales, Paris, 1669, p. 53.
La difficulté était grande, toutefois, car les formes qui s'arrondirent, les contours qui se renflèrent, rendirent ces applications de mosaïques singulièrement malaisées. Ce fut le moment, en effet, où les commodes, les lits, les armoires, adoptèrent cet aspect ondoyant et baroque qui est demeuré comme la marque , l'estampille de cette époque charmante et dissolue. Ce style nouveau parut si ravissant dans son illogisme, que l'Europe entière se laissa gagner par son charme. Paris devint le foyer inspirateur où le monde entier s'en fut chercher des modèles d'élégance et des leçons de goût. Aussi lorsque, en 1756, Cressent, accablé par l'âge et les infirmités , — il était devenu presque aveugle, — dut abandonner ses ateliers et ses magasins de la rue Notre- Dame -des -Victoires, il pouvait accepter comme successeur, dans son titre de premier ébéniste parisien, un étranger de grand mérite, sans que rien fût changé aux traditions qu'il avait établies. Cet étranger, en effet, pourra mettre au service de son art cette main-d'œuvre patiente et soigneuse dont l'Allemagne et les Pays-Bas avaient conservé la tradition; l'inspiration, jusqu'à la fin, demeurera essentiellement française, et le goût dirigeant la production, exclusivement parisien.
* Jean-François Oeben, à qui nous faisons allusion ici, qualifié, à partir de 1754, du titre d' « ébéniste du Roy », logé à la manufacture des Gobelins, puis, en 1660, à l'Arsenal dans la cour du Grand Maître, fournisseur préféré de Mmede Pompadour, était, comme son nom l'indique, d'origine flamande ou hollandaise. Mais, avant d'être le collaborateur de Cressent, il avait travaillé dans les ateliers de Boulle, où il s'était perfectionné dans son métier, en compagnie d'Ulrich Cemelmer, de Léo Veneman, de Zacharie Strague, de Léo Rhindorff, nés comme lui de l'autre côté de la frontière flamande. Roger van der Gruse, son beau-frère, ébéniste comme lui, était son compatriote; et le fameux
Riesener, son contremaître, qui, en 1767, après la mort d'Oeben, devait épouser sa veuve, Françoise-Marguerite van der Cruse, et lui succéder dans la faveur de sa haute clientèle, était assez vraisemblablement Allemand de naissance.
Le nombre des ébénistes remarquables, aux noms allemands, hollandais ou flamands, qui exerçaient alors à Paris leur artistique industrie, était relativement considérable. On peut citer entre autres : Reuse, Schmidt, Schneider, Hoffmann, Cramer, qui travaillèrent pour les Maisons Royales et les Menus Plaisirs; Evald, Roentgen, Beneman, Schwerdfegher, qui furent les fournisseurs de Marie-Antoinette, avant et après son avènement au trône. Néanmoins, le mobilier produit par cette armée cosmopolite est sans équivalent hors de notre pays. Par la pureté de son style, par l'élégance et le fini de la fabrication, il reste absolument parisien. Ajoutons que cette transfusion d'Idéal et cette transmission de perfection clans la pratique, paraîtront moins extraordinaires, si l'on veut bien remarquer que les inspirateurs et les collaborateurs de ces artisans d'élite étaient presque tous Français.
C'est ainsi, pour citer un exemple capital, que l'admirable bureau de Louis XV exposé aujourd'hui au Louvre, s'il est pour l'ébénisterie l'œuvre commune de Oeben et de Riesener, est, pour les bronzes, celle de Duplessis et d'Hervieux. En outre, dans la conception première de ces grands ouvrages, — au xvine siècle aussi bien qu'au xvne, — les dessins et projets étaient presque toujours tracés par un artiste spécial, dessinateur ou architecte, qui bien Français, lui, de naissance et de talent, savait raccorder les qualités des exécutants aux formes et à l'ornementation de son pays et de son époque. De même qu'il est facile de retrouver l'influence directe de Berain dans un grand nombre de meubles sortis des ateliers de Boulle, de même l'inspiration des Ranson, des Boucher fils, des La Londe, des Cuvilliés,
des Delafosse, etc. , est très visible dans les productions des ébénistes étrangers dont nous venons de tracer les noms.
Lorsque Beneman, cet émule de Riesener comme talent, et son compatriote, exécutera, pour Saint-Cloud, que Marie- Antoinette encore Dauphine fait remeubler à neuf, ces jolis meubles qui nous ont été heureusement conservés, Dugourc, dessinateur du Mobilier de la Couronne, sera chargé d'en fournir le plan, la coupe et l'élévation.
C'est à cette haute direction qu'il faut attribuer l'élégance parfaite et le goût exquis des beaux meubles de cette fin de l'Ancien Régime. Dès que le dessinateur cessait d'intervenir, l'ouvrage perdait de son élégance et de sa distinction. Marie-Antoinette, devenue souveraine, et trop confiante dans son goût personnel aussi bien que dans l'habileté de ses compatriotes, demanda à certains d'entre eux, à David Roentgen notamment et à Schwerclfegher, quelques morceaux de leur cru, et l'on vit de suite les formes abdiquer leur grâce et la décoration s'alourdir. On peut citer comme exemple le fameux serre -bijoux exécuté par Schwerdfegher pour la reine. La richesse des matériaux employés, le précieux des bronzes, le fini des peintures ne masquent pas suffisamment la pesanteur des lignes, la sécheresse du dessin; et ce morceau, si remarquable comme exécution, est loin comme conception d'être un chef-d'œuvre.
Mais la présence de ces nombreux étrangers à Paris ne doit pas nous faire oublier nos compatriotes, les ébénistes Saunier, Poirier, Duperron, Mairet, Favillot, Dautriche, les deux Gaudreau (François-Joseph et Robert), Carlin, Boulard, Lenoir, Brizard père, Dupain, etc., qui travaillèrent pour les palais royaux, les Menus Plaisirs ou le Mobilier de la Couronne. Il serait également injuste d'omettre les noms des marqueteurs Leleu et Bayer, fort appréciés de leur temps; de Jaubert, qui inventa une foule de petits meubles gracieux, et de quantité d'autres artistes de premier ordre, comme Levasseur, Dessier, Lebesgue, qui con-
Fig. 3't. — Grand bureau exécuté pour Louis XV.
tinuèrent d'embellir les meubles à panneaux de délicates mosaïques de bois, jusqu'au jour où le placage de l'acajou par grandes surfaces produisit, dans l'ébénisterie européenne, une révolution regrettable à plus d'un égard.