LA RESTAURATION ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE
Ce fut vers le milieu du siècle dernier, que l'acajou, introduit en France par masses, commença à prendre dans le mobilier cette importance si considérable, exagérée même, que nous lui avons connue. Son bon marché relatif et son abondance permirent dès lors de l'utiliser de deux façons : en massif pour les meubles de prix, et en placages pour les ouvrages de moindre valeur. Le plus souvent, les deux procédés furent employés simultanément : le massif étant réservé pour les montants du bâtis et pour les moulures, et le placage pour les traverses et les panneaux.
Dès l'année 1753, Mme de Pompadour faisait expédier à sa résidence de Crécy, par le fameux marchand Lazare Duvaux, « six commodes d'acajou massif, garnies de boutons, entrées et chaussons dorés d'or moulu, avec leurs marbres de Flandres » ; et en 1756, le comte du Luc achetait au même Duvaux un secrétaire en acajou massif, garni de ferrures dorées, avec une tablette de marbre d'Antin. Ce fut un nommé Fermé, ébéniste rue de Seine-Saint- Germain, qui le premier se fit une spécialité de ces sortes de meubles. Bientôt, on en rencontra dans tous les mobiliers coquets. Au cours de nos études, nous avons relevé la présence de commodes, de tables, de guéridons en acajou, chez le fameux Randon de Boisset, chez le duc de la Vallière, chez la sympathique Mme d'Epinay, etc. Au château de Chanteloup, chez le duc de Ghoiseul, si nous en croyons Dufort de Gheverny, tous les sièges qui garnissaient les appartements réservés au duc d'Orléans et à la comtesse
3 jfv^ d®S^
^ il Éap
>i&ïi
de Brionne, « étoient de bois d'acajou, les plus commodes et de la meilleure forme ». A Versailles, chez Mme de Polignac, le meuble de salle à manger était en acajou. On voit que la faveur dont jouissait ce bois exotique fut alors générale.
3G. — Petit secrétaire en acajou, orné de bronzes dorés et de mosaïque.
Cette mainmise sur notre mobilier ne s'effectua pas, toutefois, sans éveiller quelques susceptibilités, et sans provoquer des protestations. Mme de Genlis, qui n'aimait pas l'acajou et détestait les Anglais, dénonça ceux-ci à l'indignation publique, comme étant coupables de l'introduction
de celui-là dans notre ameublement. « Ils ont fait passer la mode de la dorure par leurs bois des Indes, écrit cette dame en parlant des fils de la perfide Albion; ces bois unis ont rendu gothiques, parmi nous, les sculptures dans lesquelles nous excellions1 ». Un autre écrivain du même temps, Antoine Caillot, attribue, sans plus de raison peutêtre, cette invasion aux beautés faciles du Directoire. « C'est par leur efficace influence, écrit-il, que l'acajou et plusieurs autres bois non moins précieux sont travaillés et façonnés en une infinité de manières, aussi agréables à la vue que favorables à tous les besoins, et même à tous les caprices2. »
Remarque curieuse, pendant que les pseudo-moralistes cherchaient à combattre la diffusion de l'acajou, en remontant aux origines peu respectables de cette singulière faveur, un certain nombre d'ébénistes parisiens luttaient pour rendre à nos bois indigènes leur ancien prestige. C'est ainsi que Puteaux, établi rue Taranne, 10, exposait en 1819 des meubles exécutés exclusivement en bois français, « afin de prouver qu'on peut les employer avec le même succès que les bois étrangers ». A la même exposition, on voyait des meubles confectionnés par Werner, en frêne plaqué, « rempli de ronces et de veines qui produisaient le plus bel effet ». « Sa beauté et sa solidité, disaient à propos de ce bois les rédacteurs des Annales de l'industrie, le placent au-dessus de l'acajou... Cet artiste (Werner) a voulu élever le bois indigène au-dessus des bois étrangers ; il y a réussi... Nous ne doutons pas qu'il ne parvienne à faire passer la mode des meubles plaqués en acajou3. » Ce que Werner s'efforçait de réaliser en 1819, avec le frêne, Burette (mécanicien ébéniste à Paris, rue du Marais, kl)
1. Dictionnaire des étiquettes de la cour, t. 1er, p. 357. '1. Vie publique des Français, t. II, p. 100.
3. Annales de l'industrie nationale : Exposition de 1810, t. III, p. 88 et suiv
l'avait tenté, dès 1806, avec l'orme, mais tout aussi vainement.
Quelles raisons donnera cet engouement persistant? En premier lieu, le bon marché relatif de l'acajou, conséquence
Fig. 37. — Bonheur du jour en acajou, orné de bronzes dorés et d'un panneau de porcelaine.
d'une importation considérable, et rendue elle-même peu coûteuse, par la très rapide croissance du Cedrelas Mahogoni qui fournit ce bois remarquable, et dont l'exploitation est des plus faciles. Aux Antilles et dans le Honduras, ces
L'ÉBENISTERIE G9
arbres atteignent, en effet, une taille colossale, et forment, sur des terrains rocheux, des forêts d'une immense étendue. Mais ce qui, plus encore que sa croissance rapide et sa facilité d'exportation, généralisa l'emploi du mahogoni en Europe, c'est son entretien facile, son incorruptibilité, sa belle couleur chaude et vibrante. Ce fut surtout l'avènement aux affaires et à la fortune, d'une classe nouvelle, encore trop neuve aux jouissances du vrai luxe pour apprécier les beautés d'une main-d'œuvre coûteuse, et avide cependant de posséder des meubles représentant une certaine valeur vénale. Les bois exotiques, utilisés en des marqueteries compliquées, formaient des ouvrages dispendieux. On voulut donc avoir des meubles en bois exotiques, parce qu'ils avaient la réputation de coûter très cher; mais on prétendit, en même temps, les payer le meilleur marché possible; et pour remplir ce double programme quelque peu contradictoire, les ébénistes durent simplifier leurs profils, réduire leurs coupes, et s'arranger, dans leurs placages, pour procéder par grandes surfaces planes, de telle sorte que, par des raisons économiques, le mobilier fut amené peu à peu à revêtir cette apparence raide et guindée qu'on lui connut sous l'Empire et la Restauration.
Dans le principe, toutefois, cette sécheresse parut déplaisante. Malgré les bouleversements que la Révolution avait opérés, l'œil ne s'était pas encore déshabitué de la contemplation des admirables ouvrages que le xvme siècle avait prodigués. En outre, on avait pris l'habitude d'expliquer toutes les formes par l'adjonction d'attributs et d'accessoires, qui le plus souvent n'avaient rien à démêler avee les meubles qu'on prétendait décorer, ni avec leur destination. Au lieu de former le complément naturel de la structure, et de découler naturellement de la forme, l'ornement dominait celle-ci et l'asservissait à ses fantaisies. De là cette prodigalité un peu intempestive de frises, de chutes
et de trophées de bronze, de bas-reliefs dorés, de médaillons de porcelaine et de biscuit, prenant une importance tellement exagérée, qu'on en arrive, en les contemplant, à se demander si ces décorations ont été conçues et exécutées pour parer le meuble, ou si c'est le meuble qui a été conçu et exécuté pour porter et faire valoir ces décorations.
Le courant était si fort, que les plus habiles dessinateurs de ce temps n'osèrent pas le remonter. Percier et Fontaine, respectueux disciples de David, et grands inspirateurs de leur époque, n'essayèrent même pas de tirer le mobilier de l'ornière où il s'enfonçait de plus en plus. Les modèles de Jacob Desmalter, successeur de Georges Jacob, lui aussi ébéniste distingué; ceux de Rémond, fournisseur du Garde-Meuble, tout comme ceux de Denière et Matelin, qui, d'abord fabricants de bronzes, avaient joint à leur première industrie des ateliers d'ébénisterie devenus promptement célèbres, présentent des formes carrées, lourdes, peu gracieuses, dont les contours trop simples sont corrigés par un excès de bronzes, distribués sur toutes les parties planes, dont ils dissimulent l'excessive nudité.
Sous le règne de Louis-Philippe, cette décadence alla en s'accentuant encore. La main-d'œuvre devint de moins en moins soignée; le goût et le sens de la décoration continuèrent à s'alanguir, sans que l'ensemble perdît rien de son insignifiance, bien au contraire. L'acajou et le noyer plaqués devinrent la parure obligée des moindres logis bourgeois ; jusqu'au jour où, considérés à leur tour comme trop vulgaires, ils cédèrent la place au « vieux chêne » et au palissandre. Ainsi, les splendeurs de l'ancien mobilier français firent place à de pâles et incertaines réminiscences. On vit reparaître, chez les nouveaux enrichis, de faux buffets de Boulle, parodie ridicule et tapageuse de l'admirable ébénisterie du Grand Règne, et des secrétaires en bois de rose ornés de cuivres à peine décapés et simplement vernis, qui singeaient économiquement les meubles
de boudoir de Mme de Ghâteauroux et de la marquise de Pompadour.
Depuis ce fâcheux épanouissement d'un luxe peu coûteux; et d'une somptuosité de contrebande, la main-d'œuvre s'est heureusement refaite. Aujourd'hui, elle égale, dans les très beaux ouvrages, la perfection des époques les plus favorisées. Le goût, lui aussi, est redevenu moins banal et meilleur. Mais le génie créateur de formes et de dispositions nouvelles, l'esprit d'invention, semblent s'être assoupis. Nos ébénistes, dépourvus de modèles vraiment nouveaux, en sont réduits, le plus souvent, à copier et à recopier, avec plus ou moins d'exactitude et d'intelligence, les meubles si remarquables que nous ont laissés les trois derniers siècles de notre histoire mobilière. Des efforts sérieux, toutefois, ont été faits, dans ces dernières années, pour remédier à cette pénurie d'inspiration, sans que le public ait paru beaucoup encourager les novateurs. Des écoles, en outre, ont été fondées, qui doivent nous doter d'une pépinière déjeunes maîtres bien stylés, capables d'opérer une révolution heureuse. Puisse l'espoir que ces créations ont fait concevoir, n'être pas déçu!
L'EBEMSTERIE