Voir son Abecedario pittorîco
LEBENISTERIE 29
nous dire ; — question d'autant plus embarrassante que, dès 1619, un certain Pierre Boulle était logé aux Galeries du Louvre, avec le titre d'ébéniste du roi. Ce Pierre Boulle mourut en 1636 ; il ne peut donc avoir été le père de notre artiste. Était-il son grand-père ? Nous avons établi dans une monographie, vieille déjà de quelques années *, que
Fig. 19. — Portrait présumé de A.-C. Boulle, en marqueterie.
la chose était impossible. Son parent ? Gela est plus probable, et aussi d'un certain Nicolas Boulle, maître brodeur. Mais, en dépit des obscurités de l'état civil, il résulte des monuments par nous publiés , qu' André-Charles Boulle ne fut pas le fondateur, mais simplement le continuateur d'une dynastie d'ébénistes singulièrement habiles, dont
1. Les Boulle (collection des Artistes célèbres), p. 17 et suiv.
il rendit le nom justement célèbre. Et nous allons démontrer, par des constatations précises, qu'il ne fut pas non plus l'inventeur des marqueteries splendides qui portent
son nom.
Vingt ans, en effet, avant que notre artiste commençât à travailler, il existait déjà des coffres et des bureaux marquetés en métal, offrant de très frappantes analogies avec les ouvrages qu'on englobe d'une façon générale sous le nom de « meubles de Boulle ». Dès 1650, on voit le cuivre poli et l'écaillé allier leurs chauds reflets dans les cadres, les coffres d'horloges et surtout dans les cabinets alors fort à la mode. Un de ces derniers, qui figure dans V Inventaire du cardinal de Mazarin dressé en 1653, présente déjà ces caractères brillants dont le génie de notre grand ébéniste tirera, par la suite, un si merveilleux parti. La minutieuse description de ce meuble commence ainsi : « Un cabinet d'escaille de tortue et d'ébeine, profilé de cuivre doré par les costéz, porté sur quatre monstres de cuivre vermeil doré, les quatre coins garnis de cantonnières, de cuivre vermeil doré, percées à jour, à feuillages, masques, cartouches et animaux, le devant des tiroirs de cuivre vermeil doré à figures de bas-reliefs, représentant diverses fables des Métamorphoses d'Ovide, enchâssées dans des corniches d'escaille de tortue. »
Qui ne croirait, à lire cette description, qu'on se trouve en face d'un chef-d'œuvre de Boulle ? Mais les dates sont précises. En 1653 André-Charles avait onze ans. Il n'y a donc pas d'erreur, pas de confusion possible ! L'écaillé, le cuivre, l'ébène, étaient déjà associés par grandes surfaces alors que notre artiste se trouvait encore sur les bancs de l'école. Il en allait de même pour l'emploi simultané de rétain et de l'ébène, dont on a fait également honneur à notre grand ébéniste. Cet inventaire du cardinal de Mazarin décrit, en effet, un certain nombre de cabinets « en ébeine
profilé d'estain ». Bien mieux, on peut voir au musée de Cluny un bureau qu'on dit provenir du palais du Luxembourg, et avoir appartenu à Marie de Médicis. Or ce bureau présente des marqueteries d'étain du même genre. La question d'invention, ou si l'on aime mieux d'adaptation première, se trouve donc définitivement tranchée.
Fig. 20. — Fragment du bureau de Marie de Médicis.
André-Charles Boulle fut-il, parla suite, le seul ébéniste parisien qui exécuta de ces sortes d'ouvrages ? Assurément non. Lorsque sa personnalité commence à se dégager, lorsque les Comptes des bâtiments du roi nous signalent sa présence à Versailles, au Louvre, à Fontainebleau, et nous le montrent occupé, dans ces demeures royales, à des travaux importants de décoration, il n'est pas le seul artiste de sa profession auquel on témoigne à la fois de la confiance et de l'estime. Jean Macé, son prédécesseur dans le
logement qu'il occupera au Louvre ; Jacques Sommer [alias Zomer), qualifié également ébéniste du roi ; Philippe Poitou, qui exécutait aux Gobelins, sous la direction de Le Brun, des meubles admirables ; Combord, autre ébéniste du roi; et Pierre Golle, qui fut le collaborateur d'André- Charles Boulle dans l'exécution du cabinet du Grand Dauphin; tous ces artisans justement réputés pour leur grande habileté étaient employés aux mêmes ouvrages que lui. Enfin, il ne faut pas oublier le célèbre Domenico Gucci, que Louis XIV avait fait venir spécialement d'Italie, sur le bruit de sa réputation, et auquel il avait donné le titre officiel de « menuisier pour le roi en cabinets d'ébeine ».
Quelle fut exactement la part de chacun de ces vaillants et remarquables artistes, dans ces meubles admirables qui nous ont été conservés et qui sont l'ornement du Louvre; dans ces estrades, ces lambris, ces alcôves splendides aujourd'hui disparus, mais qui firent, pendant près d'un siècle, l'étonnement des étrangers et des personnes admises à visiter les résidences royales? C'est ce qu'on ne saurait dire au juste ; et l'on est amené à se demander si la postérité — cette fois injuste à force d'être généreuse — n'a pas synthétisé un peu arbitrairement en un seul nom, une gloire qui, partagée entre un certain nombre des collaborateurs demeurés obscurs, quoique aussi méritants, aurait pu être plus équitablement répartie.
Mais si André-Charles Boulle ne fut pas l'inventeur du mobilier qui porte son nom, si même de son vivant il n'en monopolisa pas la fabrication, s'il eut des collaborateurs et des émules, il n'en fut pas moins un très grand artiste. De ceci nous avons également des preuves, et qui émanent de gens dont la compétence ne saurait être contestée. Et d'abord voici Colbert qui l'affirme. Le 20 mai 1672, Jean Macé vint à mourir : nous avons dit qu'il occupait un logement privilégié aux Galeries du Louvre, avec le titre d' « ébéniste du roi ». A ce moment Louis XIV était absent
LEBENISTERIE
de Paris. Il venait d'arriver à l'armée de Flandre, dont il avait pris le commandement. Le 22, le ministre écrit au
Fig. 21. — Coffret à bijoux, en marqueterie de Boulle.
roi pour lui annoncer ce décès : « Massé {sic), écrit-il, est mort. Il a un fils qui n'est pas habile dans son métier ; le nommé Boulle est le plus habile de Paris. Votre Majesté
ordonnera, s'il luy plaît, auquel des deux elle veut donner le logement dans les Galeries. » Et Louis XIV, retournant la lettre à son ministre, écrivait en marge : « Le logement des Galeries au plus habile l. »
Ce serait mal connaître l'esprit et les mœurs du temps, que d'oublier l'importance attachée, à cette époque, aux droits créés par l'hérédité, base fondamentale de l'édifice monarchique. Pour que ces droits fussent ainsi violés par le roi lui-même, il fallait que le mérite de Boulle fût bien évident. Il est en outre certain que la possession de ce logement, avec les privilèges y attachés, fut sollicitée par tous les confrères de notre artiste. Pour que leur candidature fût préalablement et brusquement écartée, il était indispensable que l'illustre ministre du Grand Roi fût très persuadé de la supériorité indiscutable de son protégé. Aussitôt après la réception de la réponse royale, le brevet fut expédié, et dans ce brevet, dont le texte a été publié2, il est fait mention du mérite et de la renommée déjà consacrée du bénéficiaire. « Sachant l'expérience qu'André -Charles Boulle ébéniste, faiseur de marqueterie, doreur et siseleur, s'est acquise dans cette profession et qu'il mérite l'honneur de loger, avec les autres artisans de réputation, dans la Gallerie du château du Louvre destinée à cet effet, Sa Majesté déclare, veut et entend, qu'il soit logé présentement clans l'appartement qu'occupoit en cette Gallerie feu Massé, pour luy en jouir aux honneurs, autoritéz et droits y appartenans, » etc. Sept ans plus tard (29 octobre 1679), une extension de logement ayant été accordée à notre ébéniste, le brevet qui constate cette seconde faveur, parle de nouveau de « l'expérience » dont Boulle « a donné des