Correspondance administrative de Louis XIV, t. VI
2. Voir, au sujet de ces brevets, Archives de l'art français; Documents, t. 1er, p. 222, et Nouvelles Archives de l'art français, année 1873, p. 67, 74, 132.
LEBENISTERIE
preuves, parles ouvrages qu'il a faits pour le service de Sa Majesté ».
Les talents de notre artiste, officiellement constatés par ce double document, n'étaient au surplus contestés par per-
Fig. 22. — Console en marqueterie de Boulle.
sonne. De son vivant même, ceux qui écrivaient sur Paris ne manquaient pas de louer, comme ils le méritaient, les beaux ouvrages sortant de ses ateliers. En 1684, Germain Brice, parlant des artisans illustres qui logeaient aux Galeries du Louvre, disait de lui : « Il fait des ouvrages de marqueterie admirablement travaillés, et que les curieux
conservent soigneusement. » Le Livre commode de 1691 n'est pas moins élogieux à son égard. Après avoir vanté « les meubles d'orfèvrerie fabriquez avec grande perfection par M. Launay, orfèvre du Roy, devant les galeries du Louvre », Abraham du Pradel ajoute : « M. Boul [sic), son voisin, fait des ouvrages de marquetterie d'une beauté singulière. » Lorsqu'il mourut, le Mercure lui consacra un article nécrologique, grand et rare honneur pour le temps, article dans lequel il est qualifié « architecte peintre et sculpteur ordinaire du Roy » ; et le Mercure ajoute : « Cet illustre artiste, dont le mérite étoit connu en France et dans les pays étrangers, est infiniment regretté par les amateurs de beaux-arts. Il laisse des fils héritiers de ses talents et de son logement au Louvre. » C'était là de la célébrité, presque de la gloire *.
Et, qui mieux est, cette gloire fut durable. Dans la seconde moitié du xvme siècle, en effet, bien que la mode eût changé, et que le goût des délicates et fragiles mosaïques de bois eût remplacé celui des fastueuses marqueteries, associant le cuivre à l'écaillé, Boulle conserva cette exceptionnelle bonne fortune, que ses beaux meubles ne furent jamais dédaignés des amateurs, et que, traités à l'égal des ouvrages d'art les plus recherchés, ils prirent place dans les cabinets des collectionneurs les plus célèbres. Les auteurs des Descriptions de Paris, relativement nombreuses à cette époque, ne manquent jamais de signaler ses travaux à l'admiration des étrangers. Piganiol de la Force cite avec éloge les meubles de sa main qui ornaient le cabinet de M. de Julienne. On y admire surtout, écrit-il, « un grand nombre de tables, cabinets, feux, armoires, etc., de la composition du fameux Boulle, ébéniste; ses ouvrages, quoique faits il y a plus de
1. Germain Brice, Description de la ville de Paris, 1684, et Nouvelle Description, etc., Paris, 1725, t. Ier, p. 163. — Abraham du Pradel, le Livre commode de 1691, et celui de 1692 réédité par Edouard Fournier, t. Ier, p. 285. — Mercure, n° de mars 1732, p. 552.
quatre-vingts ans, sont encore très recherchés et préférés à tous ceux de notre siècle dans ce genre, par la beauté et simplicité des formes, jointes au goût exquis des ornemens de bronze doré. » Dargenville constate également que « son
Fig. 23. — Bas d'armoire en marqueterie de Boulle.
mérite est généralement connu », et, à propos de la collection Blondel de Gaigny, il ajoute : « On y voit avec infiniment de plaisir plusieurs commodes, tables et autres beaux ouvrages du fameux Boule. » De son côté, Lazare Duvaux, le marchand le plus achalandé du moment, le fournisseur
habituel du roi et de Mme de Pompadour, a bien soin, dans son Livre- Journal, de signaler les meubles sortis des ateliers de notre artiste qui passent par son magasin, et qui sont acquis du reste à de gros prix, par les plus distingués amateurs du temps1.
Les autres marchands de cette époque attestent, au surplus, combien cette estime était générale. Le Catalogue de la vente de Julliot, autre commerçant célèbre, mentionne les meubles de Boulle au milieu des « effets les plus précieux ». Un troisième marchand non moins connu et fort réputé lui aussi, Lempereur, dit, en parlant de notre grand artiste, dans la préface de son Catalogue : « Son imagination, conduite par le sentiment qu'il avoit des belles formes, lui fit inventer des ouvrages d'un genre neuf et sur lesquels la mode n'a pas encore exercé son caprice. Les meubles que le luxe et l'utilité avoient mis de son temps en usage ont été exécutés par lui sous des formes élégantes, ingénieuses et enrichies d'un travail de marqueterie très recherché, et d'ornemens en bronze doré d'un excellent style. »
Du reste, dans toutes les annonces des grandes ventes de ce temps, on réserve aux meubles qui lui sont attribués une place d'honneur. Les Catalogues du marquis de Ménars (1766), de M. de Jullienne (1767), de M. de Lalive de Jully (1770), de Randon de Boisset (1777), de l'orfèvre Dubois (1780), du duc d'Aumont (1782), du chevalier Lambert (1787), etc., montrent assez en quelle considération ses ouvrages étaient tenus. De toutes parts, c'est un concert d'éloges sans exemple. Mariette, dont l'opinion était alors décisive, écrit en parlant de notre grand ébéniste : « 11 passa dans tous les temps et chez toutes les nations pour le premier homme de sa profession. Ses meubles, enrichis
1. Piganiol de la Force, Description de Paris, t. V, p. 236. — Dargenville, Voyage de Paris, p. 137 et 430. — Livre- Journal de Lazare Duvaux, t. II, p. 170, 176, 184, 340, etc.
de bronzes magnifiques et d'ingénieux ornemens en marqueterie, sont d'un goût exquis, et la mode ne leur a rien fait perdre de leur prix. Ils sont plus recherchés que jamais; on veut les imiter, et on n'en approche point. » Et Mariette ajoute — ce qui n'est pas un éloge indifférent — : « Cet artiste joignait au bon goût la solidité ; ses meubles sont aussy entiers après cent ans de service qu'ils l'étoient lorsqu'ils sont sortis de ses mains. » Enfin, il n'est pas jusqu'à l'expert Le Brun qui ne rende pleine justice à cet artisan incomparable : « Les amateurs, dit-il, savent que leur annoncer des ouvrages de Boulle, c'est leur citer les meubles des plus belles formes et de la plus grande richesse, par les matières précieuses qui les composent, par la perfection des modèles de bronze et la beauté de la dorure. Rien jusqu'à présent n'a remplacé ce genre de meubles ; et ce n'est qu'en s'en rapprochant qu'on obtiendra les suffrages du temps et de la postérité l. »
Cette invitation à la copie des meubles de Boulle ne devait pas être perdue. On ne se priva guère, en effet, d'imiter ces belles marqueteries et de s'inspirer des modèles de notre illustre ébéniste. Déjà, à la vente même de Le Brun (avril 1791), on pouvait voir figurer six copies de ce genre, dont trois de première partie et les autres de contre-partie. Leurs bronzes très importants avaient été fondus d'après les modèles de Foucou, sculpteur du roi, et ciselés par Thomire. On sait que depuis lors ces imitations se sont continuées jusqu'à nos jours, et qu'en notre siècle, elles furent surtout en vogue de 1840 à 1860. Malgré l'imperfection de la main-d'œuvre et l'absence totale de goût, ces contrefaçons — combien vulgaires, hélas! — n'en constituent pas moins un hommage au génie de Boulle, et attestent
1. Abecedario de P.-J. Mariette, t. Ier, p, 167.— Catalogue de la Vente de M. Le Brun, etc.
la continuité d'admiration que ses beaux ouvrages ont su conquérir.
Il nous reste maintenant à passer la revue, malheureusement bien incomplète, de ces meubles qui avaient porté si haut et fondé d'une façon si durable la réputation de notre artiste. On peut, au surplus, juger par ce qui précède, de l'importance vraiment extraordinaire acquise par Boulle et par son œuvre. C'est un peu en elle que se condense, que se résume la production de l'Ebénisterie au xvne et dans le premier quart du xvme siècle. On ne nous en voudra donc pas de revenir, et même d'insister sur les particularités curieuses qui marquent la vie de ce grand artiste.
Fig. 24. — Coffret en marqueterie de Boulle