LES MEUBLES DE BOULLE (SUITE
La production d'André-Charles Boulle peut se diviser en deux chapitres distincts : le premier, d'ordre privé, concerne les meubles qu'il exécuta d'une façon courante, pour la clientèle très riche et très aristocratique qui l'honorait de ses commandes. Le second, d'ordre presque officiel, comprend les travaux de tous genres dont il fut chargé par le roi.
C'est en 1672, nous l'avons vu, qu'il obtint de succéder à Macé dans le logement des Galeries du Louvre, et dès cette année nous le trouvons non seulement compris parmi les officiers qui ont des gages pour servir généralement dans toutes les maisons et bâtiments de Sa Majesté, mais encore employé à Versailles à de très grands ouvrages.
D'abord, c'est la petite chambre de la reine qu'il décore de lambris marquetés, et il touche de ce chef 3,700 livres. Puis, à partir de 1673, il travaille, pour l'appartement de cette princesse, à une estrade qu'il achève deux ans plus lard, et qui lui est payée 7,954 livres. En 1680, il exécute, pour 8,000 livres, un « cabinet d'orgues de bois de rapport garni d'ornements de bronze, pour estre mis dans les appartemens du chasteau ». Le 28 novembre 1683, il livre, pour l'appartement du Dauphin, deux tables de marqueterie et un pied de cabinet enrichi de cristal de roche. Le 9 janvier 1684, il expédie à Versailles un coffre de marqueterie destiné également à Monseigneur; et, le 11 juin suivant, dix-sept girandoles de bronze doré, exécutées pour la salle de billard du petit appartement du roi. Le 31 décembre de cette même année, il achève le parquet
de l'alcôve de la Dauphine. L'année suivante (21 octobre 1685), il est occupé à Fontainebleau, où il travaille à une estrade en marqueterie pour la reine. Enfin, il touche, le 17 novembre 1686, une première somme de 9,102 livres 8 sols « à compte du parquet de marqueterie d'escaille et de cuivre, qu'il a faict pour le Cabinet des bijoux de Monseigneur », — ouvrage capital, dont nous allons parler bientôt, et dont la dépense ne devait pas s'élever à moins de 94,424 livres 5 sols i.
On voit, par ces quelques mentions, que la famille royale ne se faisait point faute de mettre à large contribution le beau talent de notre artiste, sans compter qu'entre temps il livrait à Versailles, à Trianon, à Marly, à Fontainebleau et aux Tuileries, une quantité de meubles de prix, dont quelques-uns ornent aujourd'hui la Galerie d'Apollon. Si ces meubles ne sont pas mentionnés dans les Comptes des bâtiments, on en peut cependant retrouver la trace dans la correspondance ministérielle, et dans les inventaires de l'époque. A Versailles, notamment, on admirait des bureaux de sa façon dans la chambre du roi, dans celle de Mme de Maintenon, ainsi que chez le duc d'Orléans et la duchesse sa femme. Il exécuta en outre, pour la galerie de Saint- Gloud, un nombre considérable de cabinets destinés à garnir les entre -fenêtres; mais l'ouvrage qui lui fit le plus d'honneur, et qui porta sa réputation au plus haut point, ce fut le lambris marqueté dont il enrichit le Cabinet des bijoux du Dauphin.
Cet ouvrage exceptionnel fut, en effet, considéré pendant longtemps comme une des merveilles de Versailles. Tous les étrangers de marque, princes, ambassadeurs, sol-
1. Yoir Jules Guiffrey, Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, t. Ier, col. 631, 701, 840, 1124, 1321 ; t. II. col. 119, 253, 350, 391, 466,473, 567, 632, 730, 763, 829, 891, 968, 1117; et t. III, 712, etc.
licitaient l'honneur de le visiter. On pouvait croire alors qu'un ensemble si magnifique serait conservé avec le plus grand soin. Il n'en fut rien, et ce beau lambris, non pas unique en son genre, — car Domenico Gucci en exécuta un de même nature, pour la galerie du petit appartement du roi
Fig. 23. — Panneau en marqueterie, avec bas-relief en bronze doré.
à Versailles, lequel lui fut payé 50,554 liv. 12 s. 4 cl.1, — mais que tout le monde considérait comme le chef-d'œuvre de l'ébénisterie et de la marqueterie, subit les vicissitudes les plus douloureuses.
Jusqu'à son mariage avec Marie-Anne-Christine de Bavière (7 mars 1680), le Dauphin n'avait point eu à Versailles