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Adieu, enfant

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soupière de garbure, et deux ou trois pelilcs assielles de faïence rouge, où elle gardait toujours des restes de viande qu'elle faisait réchauiïer pour lui sur des braises vives. Il mangeait sans parler, à grandes bouchées. Puis versait du vin dans son assiette à soupe, « pour y boire au chahrot », le battait d'un coup de cuiller, Tavalait d'un trait, coupait d'énormes morceaux à même la miche, vidait lentement ses slètons de sauce où se figeaient des morceaux de viandes, essuyait son grand couteau à lame courbe avec une croûte de pain, puis se levait. Alors Marinette s'en allait quérir les miches qu'il devait emporter dans ses besaces, avec des vivres. Lui aussi sortait, courait à récurie où sa Mdette tirait à pleines dents sur le râtelier bourré de foin, clignant des yeux, ses courtes oreilles couchées, grimaçante et inquiète de sentir près d'elle les chevaux de Pouyabère, qui allongeaient leur tête au-dessus des stalles pour la flairer.

Parfois elle détachait une ruade nerveuse dans les bas-flancs, dont les planches épaisses gémissaient. Il la calmait de la voix, emplissait pour elle un baquet d'avoine, et, tandis qu'elle s'ébrouait, piaffait, joyeuse et colère, excitée par cet extraordinaire repas, il s'esquivait vers

la cuisine, oîi parfois sa mère lui réservait une tasse de café, qu'il buvait brûlant et dont il rehaussait le bon goût sucré d'une larme d'Armagnac couleur de feu.

— Adieu, maman, bonjour au Maître.

— Adieu, drôle, ne prends pas mal.

Il repartait, le cœur en fête, la tête lourde. Il faisait claquer sa langue. Alors, dans Tétau de ses jambes musclées qui Tétreignaient, la petite landaise jetait son feu en ruades folles, se détendait par bonds, puis dévorait la pente du chemin de sable d'un galop violent. Les miches de pain battaient ses épaules ou ses flancs, la vieille selle craquait, et Simounet, courbé sur la crinière fauve, emporté comme dans un vol au ras des hautes bruyères, se sentait un instant pris de vertige.

Il aimait cette vie, et n'en concevait point d'autre. Les jours pluvieux de l'hiver, quand les parties basses de la lande, vers Torient, étaientpleines d'eau et formaientun lac immense, il menait son bétail vers les plateaux boisés, D*autres pâtres, garçons et filles de douze à quinze ans, l'y venaient rejoindre avec leurs troupeaux.

Il y avait là cinq ou six vachers des plus proches métairies. Leurs bêtes, presque aussi farouches que celles de Simounet, se mêlaient aux coursier es que précédaient toujours les deux gardiennes bretonnes (lanquées des chiens et que suivait la jument de Simounet.

Les pâtres allumaient un grand feu à l'orée

(les bois, ou dans une clairière; les filles filaient lentement, faisant virer leur fuseau mince, le manche de la quenouille passé à la ceinture, le jupon relevé, les yeux graves et beaux dans Tombre du mouchoir de cotonnade qu'elles nouaient sur leurs cheveux. Ils passaient des journées entières presque sans parler, tant le paysage était morne autour d'eux. Parfois un cri guttural, un aboi de chien, un bruit précipité de sonnailles. Puis le silence se refermait. Les pins bruissaient éternellement comme les vagues de la mer. Une voix d'enfant s'élevait, on eût dit lointaine dans l'étendue sans écho, prolongeant un chant monotone et désolé. Le soir venait. Les pinadas se faisaient plus noirs en face de la plaine d'eau et de sable. Un feu rougeoyait dans les nuages, se reflétait sur les lagunes, où, malgré le grand espace qui les séparait de la rive, les cimes des pins s'allongeaient en reflets d'encre au bout de leurs colonnades bronzées.

Les pâtres se levaient, taquinant les filles du geste et de la voix, tandis qu'elles gardaient le plus souvent l'attitude grave et soumise, le visage triste, où seuls les yeux disaient parfois des promesses voluptueuses.

On sifflait les chiens. Il fallait trier les trou-

peaux, regagner la maison lointaine. Cela se faisait toujours sans aide et presque sans cris. Poussés par les grands lahris fauves ou noirs, essorillés et sans queue, toutes les bètes nnôlces — parfois près de cent, — se massaient sur le chemin d'Estampourquet et s'en allaient d'un pas égal bercé de sonnailles.

Devant le parc, à Tentrée des pinadas, le bétail de Simounet s'arrêtait, les autres continuaient leur route, et le vacher restait seul.

A chaque carrefour les troupeaux se divisaient encore, chacun prenait le chemin de sa métairie, suivi du pâtre ou de la pastoure et du chien 5ui mordait au jarret les jeunes bêtes indociles à la voix.

Et les sonnailles s'éteignaient toutes, peu à peu, dans le lointain, avec un son voilé et triste.

Un jour, ils étaient là, assis en rond autour du feu, dans une clairière, à rentrée d'un grand espace déboisé, couvert de bruyère morte.

Une lourde averse de fin d'automne venait de tomber, et derrière les brandes ruisselantes, les ajoncs perlés de gouttelettes d'eau, le soleil réapparaissait, cuivrant les tiges vertes et le fin halo de brume violâtre qui montait au ras des lagunes de Tireù.

Ils avaient mis des pommes de terre sous la cendre, des pommes de pin, et quelques poignées de châtaignes nouvelles.

Le plus jeune d'entre eux, celui de Came-dehè, une borde ^ assez éloignée dans la vallée

U Métairie,

du Rimbez, se levait déjà, sentant la faim, pour décrocher son havre-sac de peau de mouton suspendu à une branche et qui contenait un morceau de pain et une mince tranche de lard Debout, détaché à vingt pas des autres, — par une trouée dans les broussailles, il apercevait les troupeaux au loin. Soudain il poussa un cri de colère, une bordée de jurons violents, et appelant Simounet, lui montra du geste Tune de ses vaches, en train de croiser les cornes avec une génisse de son troupeau.

— Ah ! la sale garce, elle va abîmer la mienne... Simounet, vas-y donci

Simounet sauta près de lui.

— C'est la Beruga, une nouvelle de la Navarre, bien dangereuse, et qui ne m'écoule pas encore, dit-il. Attends, je vais envoyer un chien.

Il siffla: — Rafaël!

Un grand lal)ri d'Espagne, noir, coiffé d'oreilles aiguës et sans queue, pareil à un loup, dont il avait Tœil cruel, les griffes puissantes, la mâchoire armée, la détente souple, fila devant lui dans la bruyère en poussant un aboi rauque, bondit comme un fauve au garrot de la bête qui, se retournant, sauta comme une chèvre, des quatre sabots, sans qu'il lâchât prise et l'emporta

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cramponné à ses épaules, de ses mâchoires et (le ses pattes musclées, à travers la haute brande.

— Rafaël I ramène-la, hurlait le garçon, Rafaël, ici, mon brave!

Le chien avait glissé à terre. Maintenant il mordait au jarret, et la vache, affolée et furieuse, ruait au large, se retournait vers lui, faisant tête, les cornes basses au ras du sable. Rafaël évitait les coups, sautait à droite, à gauche, avec de brefs cris rageurs. Enfin il saisit la queue dont elle fouettait Tair, et referma Fétau de ses mâchoires. La vache fauve brama de douleur, se ramassa et vint droit à eux, d'un galop farouche.

— Hardi!... Vite aux pins! hurlèrent les pâtres.

Ils étaient en tout six garçons, à une trentaine de mètres de la forêt. Il n'y avait heureusement aucune pastoure. Chacun choisit son arbre d'un coup d'oeil. En vingt sauts ils atteignirent la lisière du pinada, empoignèrent les pins et grimpèrent comme des écureuils, aux troncs écailleux et gluants de résine. Mais celui de Came-de-hè qui galopait, ses sabots à la main, derrrière Simounet, heurta une racine et tomba.

— Reste à plat ventre, cria le vacher.

L'enfant ne Técoula pas. Il s'était relevé, d'un tour de poignets et de rein ; déjà il embrassait un arbre à pleins bras. C'était un jeune pin fragile dont une branche morte cassa net sous sa main. Il se retrouva sur ses pieds, s'élança encore, les doigts crispés comme des serres, la poitrine haletante. La Beruga furieuse arrivait à lui. Ses oreilles bourdonnèrent. Il faillit lâcher tout, ourrir les bras de nouveau, glisser à terre. Mais il se sentit enlevé brusquement. Une vive douleur traversa sa fesse droite. Il haussa les mains, rencontra sous lui un tronçon de branche coupée, et se trouva du coup hors d'atteinte. De sa corne aiguë, la bête l'avait soulevé, l'aidant à grimper sur l'arbre. Maintenant elle en ébranlait le tronc à coups de tête, et quand sa corne trouait l'écorce, le jeune pin ployait tout entier.

Les autres battirent des mains, ils ne savaient pas qu'un large filet de sang coulait de sa culotte ouverte et que ses jambes tremblaient au point qu'il serait retombé sur la bruyère, si des entrelacs de branches tordues ne l'eussent entouré comme d'un réseau de cordes. Mais au bruit des ramures froissées, aux abois des chiens qui s'étaient groupés sous les ari}res, aux cris des vachers, tout le troupeau était accouru. 11

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y avait là, sous eux, quaranle paires de cornes dressées et menaçantes.

Un roulement lointain de tonnerre gronda. Un large éclair fendit le ciel à l'orienl. Des botes énervées beuglèrent, il y eut un silence lourd d'attente. La pluie tomba.

Alors Simounet reprit courage; il devait, lui, le premier, réunir son troupeau pour le départ. Il siffla. Les trois chiens, Rafaël, Picador et Soumise, se dressèrent. D'un geste, il leur désigna le bétail. Les labris décrivirent des courbes serrées en aboyant sans relâche. Les deux bretonnes s'éloignèrent à pas lents, suivies bientôt par les coursières^ et le vacher se laissa glisser sur le sol.

— Maintenant descendez, vous autres! Je prends les devants vers Lomprérot, cria-t-il, la nuit est là.

Simounet avait ainsi véôu toute son adolescence, sauf à la saison des fêtes, d'avril à novembre, où il accompagnait parfois ses bêtes dans les villes. Mais là rien ne Tintéressait en dehors de Tarène et, les jeux terminés, il ne quittait guère le corral.

Durant les courses, dès la sortie d'une vache, il allait s'accouder à la talanquère et suivait d'un œil passionné les écarts, les feintes et les sauts.

Ce fut à Dax même, où son père était mort, au milieu du Cirque en délire, qu'il risqua son "premier écart.

Il n'avait pas de costume. Les jambes moulées dans un pantalon de toile blanche, la chemise

no

L ÉGARTEUR

bouiïante serrée d'une ceinture en lakie bleue, les pieds nus dans des espadrilles de corde, il lança son béret sur le sable à trente pas d'une vache fougueuse et franche qui fonçait sur lui comme une balle et heureusement ne se retournait pas. On lapplaudit. Il sentit son cœur battre d'ivresse et si Barransan, le Teneur de corde, ne Teùt pris à la ceinture et jeté par-dessus la barrière, il se fût fait tuer au troisième écart.

Dès lors il affronta les bêtes les plus fourbes. Dix fois on l'emporta blessé hors de Tarène. A Bordeaux, un soir qu'il avait bu pour être brave, il attendit, les pieds joints sur son béret bleu, la sortie d'une vache furieuse et la franchit d'un bond, de la tête à la queue. On Tacclama.

11 salua sous les bravos, ramassant lés fleurs et les cigares.

Dès la nuit, il quitta les corrales et s'en alla fêter son triomphe en compagnie des écarteurs de sa cuadrille. La ville était en joie et pleine de parfums. Il soupa, sur le quai, fivec des femmes, but sans mesure, et roula de bouge en bouge jusqu'au matin.

Sa vie en fut toute changée. L'hiver il demeurait le premier vacher de Pouyabère, surveillait le bélail et les hommes, achetait, vendait, organisait les travaux. Le printemps venu, il

redevenait le toréador audacieux, à qui les anciens eux-mêmes, les vieux amateurs d'autrefois, ne ménageaient point les bravos. II aimait cette double existence de solitude et de plaisir; il retrouvait sans regret ses grands horizons monotones. A Cerbuë, il apparaissait de nouveau taciturne, et, devant son visage fermé que n'éclairait aucun sourire, la grosse gaîté de Floréal s'éteignait, sa voix se faisait sourde et plus lente; déjà une gène étrange le saisissait en face de cet homme qui était son frère, et à qui il ne ressemblait point.

D'ailleurs, ils se connaissaient à peine. Floréal arrivait à Gerbuë pour les vacances, aux derniers jours (le juillet. Il en repartait en octobre. Durant ces mois, Simounet courait les fêtes du pays avec sa cuadrille, de la Garonne à TAdour. Une seule année, avant son engagement. Floréal, au sortir du collège, vécut là, et bien qu'il ignorât alors qu'il était fils du maître, il en avait déjà l'allure impérieuse, le parler haut, les habitudes de plaisir. II ne se distinguait ni par ses mœurs ni par sa culture qui était fort médiocre; les fréquentations du collège lui avaient appris cer- I aines façons de parler et de sentir que Simounet L'igat ne comprenait point. Leur mère s'exta- '>iait sur le français de Floréal, ses gestes, ses cra-

: vates épinglées d'or et trop voyantes ; il ressentait

: déjà une sorte d'ennui à Tentendre, puis un sen-

, timent d'envie germa dans son cœur jaloux. En

I voyant Floréal embrasser sa mère il sentit qu'il

' était pour elle, plus que lui-même, un fils.

11 évita sa présence. Une sorte de pudeur

gauche le retenait, immobile et sans parole,

durant qu'elle complimentait l'autre sur sa tenue,

et chacun des éloges de Marinette pour Floréal

fïit comme un blâme indirect pour Simounet qui

en souffrit silencieusement.

C'était un matin de décembre, clair et bleu à Forient. L'ouest était lourd de nuages. Au bout du sentier de sable, blanc à cet endroit comme du grès, coupant les hautes brandes vertes, — et soudain noir au bas de la dune, on apercevait la vaste étendue de bruyères pommelée, tachée de rougeâtres fougères, sur la lisière des taillis de chênes roux, et qui luisait trempée d'une récente averse avec des reflets d'argent rose sous le soleil.

Plus loin encore, au delà du moutonnement des brandes, des bruyères, des îlots de chênes nains, des flaques brillantes du marécage, de grandes lignes bleuâtres d'horizon coupaient le ciel, ici plus proches, étagées sur des dunes

biancHissantes, là-bas s'amincîssanl, séparées du plateau par une vallée lointaine.

Siraounet s'arrêta pour regarder autour de lui. 11 ne distinguait plus le toit de la cabane au bortl de la lagune, ni les taches mouvantes du Vroupeau. Le chemin de Cerbuë s'ouvrait devant lui, marqué par un bouquet de hauts bouleaux grêles aux troncs blancs et soyeux, balançant leurs cimes légères, aux feuillages couleur de citron et de soufre, sur le bleu du ciel apparu entre deux nuées.

Quand il déboucha dans la grande allée de chênes dont la quadruple rangée de troncs s'espaçait, régulière, entre les champs de sable dénudés, l'odeur des feuilles mortes que la pluie avait mouillées le pénétra, et bien qu'il ne comprît point la tristesse des choses, une sorte d'émotion faite de souvenirs passa en lui.

Les feuilles cuivrées, qui ne tombent qu'au printemps, gardaient encore de lourdes gouttes rayonnantes de soleil, et dans l'étroite combe, au delà des champs, un peu de brume violacée traînait au-dessus de l'eau.

Il releva le front. Devant lui la lourde maison carrée, aux pierres grises, que rosait le pâle orient. Une clarté plus vive allumait d'or les arrceaux d'une haute croisée grillée de fer et

l'ÉCARTI'UR

Simoiinet s'arrola. les mains appuyées au Ironc de Ton des derniers chônes.

Une face pâle et creuse apparaissais (»;i^' aux petites vitres, et que le rayon clair frapjuail de sa lueur diamantée. Les yeux avides rayonnaient comme affolés de vertige. Ils cii^^notcrent un instant, se refermèrent, blessés par réclat du jour, et le jeune homme reconnut les traits amincis de Pouyabère et ses cheveux blancs.

Simounet demeura saisi de tristesse. Il n'avait pas revu le maître depuis un mois, et le retrouvait si peu semblable à lui-même, qu il hésita un instant. Mais une main frappait aux vitres. Le vieillard Tavait vu et rappelait.

11 entra dans la cuisine. Au bruit du loquet et des gonds lourds, une femme se leva. C'était Valéria, la belle fille brune, qui préparait le premier déjeuner du matin.

Elle tourna vers lui son visage, éleva les mains et s'écria :

— Te voilà... enfin!... On t'attend ici depuis bien des jours.

Et le voyant triste et sans paroles, elle ajouta à voix plus basse: — 11 s'est passé des choses... et as-tu seulement pensé à moi?

Il s'étaîl rapproché, avait enlacé sa taille sans répondre, sa main remontait le long du corsage d'indienne que gonflaient les beaux seins libres sous l'étofl^e et d'une dureté de pierre. Leurs yeux s'élargirent. Une brusque flamme de passion rougit leur face. Il avait posé ses lèvres sur les siennes et il suçait, comme une rose friandise, le bout de sa langue ronde qui passait entre ses dents.

— Assez! assez! murmura-t-elle, tu me fais du bien à mourir.

Une voix gouailleuse cria du corridor par la porte entr'ouverte :

— C'est ça... parfait... ne vous gênez pas... C'est si dur de s'interrompre quand on a commencé et que ça marche!...

Du coup leur fièvre tomba. Valéria eut un joli rire et sortit en coup de vent, tandis que Simounet, très calme, regardait droit devant lui, dans le cadre de la porte ouverte, la grande silhouette de Floréal.

— Adieu, Floréal, comment va-t-on ici?

— Adieu, Simounet, on ne va pas mal, moi du moins, — mon père est souffrant.

— Il a dit mon père, songea Técarleur. Il sait donc... et depuis quand?

L'autre reprit ;

— Il fait froid? Il a dû pleuvoir avant le jour?... Est-ce que tu viens pour...

— J'ai besoin de le voir, articula Simounet de sa voix grave. J'ai un compte à régler avec le maître...

— Alors, inutile de monter, c'est moi le maître.

L'écarteur eut^ un grand geste vague et reprit :

— Écoute, Floréal, tu le dis bien tôt, cela. A moi, ça n'a pas d'importance... mais je ne te connais pas le droit de toucher une somme qui appartient à M. César. Je suis un honnête homme, moi, quoique fils d'un vacher, et je...

— Tu m'insultes, à présent? cria Floréal, je ne le souffrirai pas ! Et il marcha droit sur son frère qui ne recula point.

— Pas de menaces! Je ne te dois rien. Nous Sommes égaux. Floréal... Ne t'appelles-tu point Lugat comme moi? ricana-t-il.

Un éclat de voix strident les interrompit, ils demeurèrent immobiles, les traits tendus, le col en avant, anxieux. La voix de Pouyabère, en haut de l'escalier, tonna :

— Je veux qu'il monte, je veux qu'il monte! Avant que Floréal, surpris, eût fait un geste,

Simounet franchit le seuil, se coula dans le large corridor pavé de briques, escalada l'escalier, et, le cœur battant, cria d'une voix forte : — Maître, me voici!

Quand il entra, la chambre était inondée de lumière. La haute fenêtre grillée, aux petits carreaux sertis de plomb, jetait sur le plancher de chêne une nappe de clarté.

Dans rimmense cheminée de pierre dont le chambranle portait encore, à demi rongé par le temps, un blason aux armes d'Angleterre, sur les landiers massifs aux têtes de cuivre, un tronc de chêne-liège, à demi enveloppé de sa peau toisonneuse, flambait, pareil à quelque monstrueuse dépouille de bête, faisant rougeoyer par endroits la plaque d'acier bruni qui portait les mêmes armes que le chambranle.

Les murailles blanchies à la chaux, hautes de plus de quatre mètres, soutenaient un pla-

fond de Tdoîs noirci dont les lourdes poutres entaillées étaient sillonnées de rainures.

Un lit ancien, drapé de camaïeu rose et blanc à personnages, occupait le fond de la pièce, et dans Tembrasure de la croisée profonde de deux mètres et formant une sorte d'alcôve, sous un lambrequin pareil à celui du lit, était adossé le fauteuil de Pouyabère.

Tout d'abord Simounet ne remarqua pas la pâleur de ce visage décharné, sous le double reflet du soleil et de Tâtre. Il ne vit que les yeux profonds d'un bleu verdi, sous les longs cheveux blancs.

César Pouyabère avait été beau, mais jamais il ne lui était apparu ainsi, dans une telle majesté. Naguère, avec ses traits calmes, sa bouche souriante, ses joues pleines et roses, ses cheveux courts, il donnait l'impression d'un être vigoureux et sain. La douleur avait tendu ses muscles, sculpté ces rides, blanchi cette crinière inculte, allongé Tovale des traits, enfoncé les yeux sous les orbites et fait de Thomme un vieillard.

11 se souleva, flottant dans une veste de chasse devenue trop grande pour son corps amaigri.

Simounet prit sa main : un paquet d'os et de

peau moite dont les phalanges noueuses agrippèrent ses doigts comme des serres.

— Adieu, Simounet!... Tu vois ce qu'ils ont fait de moi !... Us me croient fou. Je ne le suis point... Un peu nerveux chaque soir, car je ne dors jamais et mes forces s'usent. Oh ! la bonne odeur des bruyères que tu m'apportes... Todeur des sables et des feuilles mouillées des sous-bois. Je la respire parfois à la fenêtre, mais on ne peut pas se pencher tant elle est haute, et puis, tu sais, il y a les barreaux de fer!...

L'écarteur demeurait debout devant lui, une main posée sur la lourde table. Il avait remis son béret après le premier salut et demeurait là, sans geste, respectueux et attendri.

Pouyabère reprit après un silence, et d'une voix moins fiévreuse :

— Je n'ai pas revu mes génisses depuis le jour de ma chute, comment sont-elles?

— Belles à souhait.

— Et les taureaux que tu achetas en Navarre?

— Plus beaux encore et magnifiquement armés.

— Je ne reverrai plus tout cela qu'en rêve...

— Oh bah! maître, vous reprendrez force au printemps !

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