‹ L'EcarteurChapitre 12 sur 22 · L KG AUTEUR · texte numérisé non relu

L KG AUTEUR

— Je ne sortirai point debout de cette chambre, je ne courrai plus dans mes bois ; la rase lande où j'aimais tant galoper à travers les bruyères, je ne la verrai plus et nul ici ne saura combien j'en ai mal !

— Si ! vous guérirez, maître, vous êtes fort.

— Je Tétais... regarde !

Le vieillard se souleva, les deux mains crispées aux bras du fauteuil, et quand il fut debout ses jambes tremblèrent, il fléchit et, d'un coup, retomba sur son siège, le torse raidi, comme un nauvre pantin cassé.

— Tu le vois, gémit-il dans quinze jours, un mois peut-être, je ne pourrai plus marcher dans cette chambre, me hausser jusqu'à la fenêtre pour voir un peu de ciel sur la cime des chênes et les vols de palombes au (crépuscule.

I! parut se recueillir, redescendre en luimême, et dans sa mémoire troublée naguère passaient et repassaient de mélancoliques souvenirs, comme, sur un ciel profond d'automne redevenu limpide après Forage, glisse Tombre îamineuse des vols d'oiseaux qu'il évoquait.

Il parla. Sa voix même redevenait sonore, les mots gascons avaient tour à tour une dureté de métal, une douceur chantante de cordes, un son grave et pur de syllabes claires.

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Il continua :

— Cette chasse solitaire, silencieuse, au profond des bois, je Taimais presque autant que l'autre — la chasse à courre — dont elle me reposait. Ah ! les fanfares des trompes dans le matin, les quêtes vives dans les brandes avec mes chiens aux belles gorges, les pointes du lancé, la halte du défaut^ le galop de Vhallali, le retour au pas des chevaux dont la sueur fume ! Je mangeais longuement, le dos au feu, puis je repartais, à pied cette fois, le fusil en sautoir au lieu de la trompe, pour la cabane de Capsec. Je l'avais faite moi-même, au bord de la lagune, derrière le bouquet de pins qui s'élève seul au milieu de la grande lande. J'y chassai le canard sauvage, ou la palombe, selon la saison. Mais, plus que tout, j'aimais forcer un lièvre sur la lande.. •

l^We piquait si bien, ma jument grise ! Je n'ai jamais monté de bête plus adroite et plus souple à travers pays. Elle passait à plein train dans \e?>pinadas^ sans heurter un tronc d'arbre, sautait les fossés couverts, grimpait sur les talus, devinait les trous profonds sous la bruyère, mais il fallait de bons bras pour la tenir, je t'assure, car elle lirait à la main: son ardeur en chasse était telle que je devais galoper tou-

jours à la queue des chiens, et qu'elle bondissait comme un lévrier, en hennissant de joie au son des fanfares.

Et maintenant, c'est fini tout cela!... Floréal la monte chaque matin. Je la vois passer parfois sous les chênes de Tallée, mais ses membres n'ont plus la même souplesse. 11 la soigne bien mais ne la ménage pas... Je ne la remonterai jamais plus!...

La voix de Pouyabère traîna, s'aiïaiblit et se tut. Ses yeux se voilèrent. Il avait parlé vite et haut, comme s'il se fut récité à lui-même des phrases apprises jadis et qui se déroulaient, sans apparent effort, dans le jaillissement trop longtemps contenu de souvenirs amassés qu'il revivait sans cesse et dont la seule force alimentait sa vie.

La présence imprévue du jeune homme excitait en lui un chaos de pensées et d'images. Dans cette inaction qu'il n'avait jamais connue avant sa chute, sous la violence de certains chocs, une sensibilité nouvelle d'une effrayante intensité succédait à des heures d'atonie morne et de dépression où il semblait, longtemps étranger à lui-même, ne rien percevoir des choses ou des êtres qui l'entouraient.

— Maître, dit Simounet après un silence, je vous apporte de l'argent.

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Un vague sourire enlr'ouvrit la bouche du malade.

— Je ne veux le remettre qu'en vos mains. Je dois vous prévenir que d'autres l'eussent volontiers mis dans leur poche.

Il s'interrompit. Une colère rallumait les yeux éteints de Pouyabère, un rire méchant tordait ses lèvres, convulsait son visage, faisait trembler ses doigts.

— Je m'en doutais! articula-t-il avec peine. Ils me croient la tête malade... Je ne suis plus rien ici. Floréal dirige tout et me dit ensuite ce qu'il veut, sa mère le laisse faire et n'ose jamais le contrarier. Je les ai entendus se quereller à cause de moi, l'autre soir. Mes yeux s'en vont, mais j'ai l'ouïe si fine que je perçois le moindre bruit. Je suis encore le maître!... (ju'ils prennent garde !...

— Oui, vous êtes le maître et le serez toujours pour moi, monsieur César. Voici mes comptes.

— Jure-moi que tu viendras ainsi chaque semaine, Simounet! tu m'apporteras les nouvelles. Ta présence me fera du bien-

L'écarteur hocha la tête :

— Ma venue ici n'est jamais bien accueillie, vous le savez peut-être?... Mon frère ne m'aime

pas et déjà il le montre. Pourtant, il n'a rien à craindre de moi ; il sera riche, lui !

Le vieillard feignit de ne pas entendre. De ses mains osseuses il comptait Tor que Simounet avait jeté sur la table. Il s'interrompit enfin, releva le front. Sa voix s'était raffermie :

— La saison a été bonne. Jamais, depuis la mort de ton pauvre père, le bétail n'avait autant rapporté !... Voici ta part. Voici la mienne.

— Nous sommes quittes,

— Non, nous ne le serons jamais si tu me rends le service que je te demande... Écoute.

Simounet s'était rapproché. Sa chaise touchait presque le fauteuil du malade qui reprit à voix très basse :

— J'avais fait un testament. Il est là.

Sa main désignait un grand coffre de bois de chêne, aux poignées de fer ouvrées et dont la serrure en losange luisait sous le rayonnement du brasier.

— Ce testament, je veux le refaire, car il n'est pas juste. Il faut que tu ailles à Gabarret, que tu dises au notaire de me venir voir. Comme personne ici ne soupçonne Texistence de cet acte, ils ne s'opposeront pas à la visite de M^ Rigalas. Ils pourraient peut-être alléguer que ma tête ft'est pas saine et que mes idées s'en vont. Mais

ils ne Toseront point, de crainte que s'ils disaient cela, ce testament qu'ils croient favorable à loui s projets ne soit contesté, plus tard, par des parents assez proches, — les fils d'une cousiro que j'ai là-bas, en Armagnac. Entends-tu bien? J'ai confiance en loi comme j'en avais en ton pauvre père. J'ai eu des torts envers lui... Peutêtre pourrais-je les réparer un jour... en m'acquittant envers son fils...

Malgré sa native rudesse, Técarteur sentit sa gorge serrée. Une émotion sourde gonflait son cœur devant ce vieillard et, à mesure qu'il parlait, des souvenirs remontaient en lui, du fond de sa mémoire troublée. Il se revoyait enfant. Lugat, son père, le tenait sur ses genoux, auprès de l'âtre, dans l'immense cuisine de Gerbuë

Sa mère allait et venait, en silence, ses beaux bras nus au col d'une cruche ou d'un pot de grès.

Floréal, alors âgé de trois ans, trottinait, tout blond, derrière elle, accroché d'une main à ses jupes, et tenant de l'autre une tartine de confiture dont il barbouillait ses joues rouges, avec délices. Lugat le regardait à peine, tandis qu'il passait une main rude dans les cheveux bruns de Simounet qui frisaient, l'embrassait au front, et, le reposant sur un escabeau au coin de

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latre sous le manteau de la cheminée où ronronnaient les chats durant le jour parmi les tas de cendre, — se levait, jetait à Marinette et à Floréal un adieu bref et chaussait ses sabots pour le ramener, lui son préféré (qui ignorait alors pourquoi), chez sa vieille tante la Jeannie du Gran Baqiiè^ dont la fille l'avait nourri.

Puis il se revoyait, durant son adolescence délaissée, vacher dans des métairies perdues de la lande, au Mazareilh^- où il avait aimé Anna et sa sœur. Il le sentait ftiaintenant, et cela doublait la force de sa rancune inconsciente, sa mère ne l'avait jamais chéri à Tégal de son frère Floréal.

11 n'était point, certes! un sentimental délicat. Sensuel, âpre et violent comme tous ceux de sa race, il n'imaginait point que Ton put souffrir de n'être, pas aimé. Il prenait une femme et la quittait, sa soif étanchée, comme on laisse un verre vide au coin d'une table d'auberge. Mais, à cette heure, la passion de sa chair pour Valéria le troublait au point d'éveiller en lui une àme qu'il ne soupçonnait pas.

L'idée qu'il pourrait être riche, un jour, aulanl que son frère le deviendrait, acheva de

i. Grand vacher.

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