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I. Barrière mobile

tournait le dos au bois, quand une main s'appuya sur son épaule. Il se retourna vivement.

Valéria était devant lui.

La lourde cruche aux anses minces qu'elle portait sur la tête donnait une attitude altière à son front, renflait son col, creusait ses reins, dans le balancement de la marche qui, sur le sable, était lente et silencieuse. Ses larges yeux noirs fixaient Thomme avec une douceur voluptueuse, tandis qu'elle relevait les bras pour assurer sa cruche et qu'il lui meurtrissait les lèvres d'un baiser.

Maintenant il la tenait contre lui, à demi renversée dans les bruyères, au creux d'un épais fourré, dans une sorte de hutte de feuillages qui servait aux affûts du soir, quand les palombes cherchent dans les pinèdes un abri pour la nuit.

— Je te le jure, disait-elle d'une voix brisée par les caresses, hier au soir il m'a poursuivie encore, mais je ne le veux pas... il me regarde avec des yeux qui m'épouvantent... Et tu sais qu'Alicia est enceinte de sept mois! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas rester ici... Floréal est un tt Monsieur », lui, et il ne saurait, tu comprends, épouser une filie de ia Siloie

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D'ailleurs, s'il voulait épouser toutes celles à qui il a fait un enfant, il en aurait cinq à cette heure.

— C'est donc un homme terrible? ricana l'écarteur.

— Oui, et sans bonté... Mais Alicia ne se laissera pas chasser amsi. Elle fera grand tapage... C'est bon pour une fille qui veut être nourrice et gagner sa vie à ce métier-là, d'aller avec lui, mais nous autres...

— Et quand... ont-ils fait cela? Floréal est ici depuis la maladie du maître, deux mois à peine.

— C'était aux premiers jours de juin, tu courais les fêtes en Chalosse. Ton frère est venu en congé une semaine...

— Conte-moi donc tout.

Elle se souleva à demi, rajusta le mouchoir qui couvrait ses cheveux, et descendait presque à ses sourcils. Les yeux, sous cette ombre, s'agrandissaient encore, et son visage apparaissait ainsi plus long et plus mince, d'une pâleur mate que le grand soleil n'avait pu hâler. Ses lèvres étaient rouges comme la baie du houx. Elle gardait, parmi tant de jolies filles de Gascogne, la pure beauté de l'ancienne race. Sa vdix étrangement timbrée quand elle parlait le français, redevenait douce et chantante dès

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qu'elle prononçait les mots du vieux dialecte sonore que Ton parle toujours entre la Garonne et les Pyrénées.

Quand elle contait, c'était à la façon des gens de son pays, à la fois railleurs et graves, et qui presque tous, usent de leur langue avec une sûreté, une facilité, une abondance d'images qui étonnent et séduisent.

Floréal, après les avoir taquinées toutes deux,, elle et sa sœur, était venu, le soir, frapper à la porte de la chambre qu'elles occupaient tout en haut de la maison. Et comme il n'y avait pas de serrure, il avait soulevé le loquet, était entré simplement, et s'était mis à les lutiner dans le lit où elles se serraient Pune contre l'autre avec de petits cris, des gestes ramassés, évitant ses mains chatouilleuses. Valéria avait sauté hors des draps, saisi un jupon qui traînait, et, pieds nus, en chemise, dégringolant l'escalier do pierre, elle s'était réfugiée dans la cuisine.

Il était resté seul, là-haut, avec Alicia qui n'en parut point fâchée quand, l'heure d'après n'entendant plus aucun bruit, elle était remontée à pas menus pour les surprendre. Il n'y était déjà plus. Sa sœur dormait, les bras ouverts, au beau milieu du lit défait, où elle s'étendit sans l'éveiller.

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Durant huit jours, Flon'al avait suivi Alicia, la meurlrissant crélreinlcs et de caresses. Elle, Valéria, les laissait seuls dès que le jeune homme les rejoignait. D'ailleurs, ils ne se j^cnaient point devant elle, et sa sœur paraissait y goûter tant de plaisir!

— Et ma mère? interrompit Sîmounet qui la Lmvait des yeux durant qu'elle parlait, et ma mère ne s'est aperçue de rien?

— Oh! que si, mais elle a fait semblant de ne pas voir, car elle aime mieux, tu L^omprends, que Floréal ne quitte pas Cerbuë un seul jour, pour courir les filles ailleurs... et puis... et puis, quand il sort, il lui faut beaucoup d'argent.

— Et où le trouve-t-il?

Valéria eut un léger rire qui sonna clair sous la feuillée que laverse ne battait plus.

— Vraiment, ça ne lui est pas difficile! îl est le fils du maître, lui, mon pauvre Simounet, et comme le maître ne peut plus surveiller ses bois, il les coupe sans l'avertir. Tiens, hier, il a marqué deux cents chênes du bois de la combe, à Poutchiho, pour un marchand du Bazadais.

L'écarleur, qui s'était assis sur ses talons et roulait, avec toutes sortes de précautions, une cigareLf^ dont le pap''^r étoile de gouttelettes de pluie menaçait de crever sous ses doigts.

récarleur eut un geste de colère; le tabac s^émietta dans sa main nerveuse, il fut debout d'un bond si brusque que dans Tétirement de son corps élastique, il cogna du front les branches qui formaient le toit de la cabane.

— Oh ! ranimai ! des arbres si beaux! et que le maître aimait tant.,. Je vais y voir...

Déjà il se coulait dans le fourré.

— A demain ? fit Valéria de sa voix douce. Et si tu passes à Gabarret tantôt, dis à ma mère qu'ils iront ce soir la trouver.

Celait un rusé garçon que Sîmounel, un vrai fils de Lugat, le vacher taciturne et retors. Il se moquait bien des arbres de Pouyabère, mais depuis les paroles de celui-ci au sujet du testament, un espoir fou était entré en lui avec la violence du soleil dans une chambre longtemps fermée et dont brusquement on rouvre les volets clos sous Tétincellement de midi.

Il s'agissait de surprendre Floréal en flagrant délit de vol et de mensonge. L'occasion s'en présentait le jour même et quelle occasion! Pouyabère n'aimait rien tant que ses vieux chênes... Son fils ne Tignorait point et, malgré œla, n'hésitait pas à marquer ces arbres d'un coup d€ hache qui lui retentirait au cœur. Sa

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colère serait terrible. L'écarleur voulait jouir ie tout son éclat. Pour Tinslant il fallait s'assurer que Valcria disait vrai, puis atleudrc une absence de Floréal, monter chez Pouyabère eî lui conter tout cela, gravement, sans haine, d'une voix calme, afin de ne pas déchaîner e^a rage d'un coup, et Iç préparer à tout entendre.

Son frère devait avoir un absolu besoin d'argent pour se risquer ainsi. Il avait essayé de lui barrer la porte le matin même, en lui disant avec cet air insolent (^u'il affectait depuis la maladie de son père : « C'est moi, le Maître ! » L'écarteur avait dû le blesser par sa vive réponse et son dédain. Il ne pardonnerait pas.

Simounet, tout en remâchant ces choses, était arrivé au bord de la combe. 11 s'arrêta. Le ruisseau coulait à ses pieds dans une gorge âpre et broussailleuse où se déversaient les marécages du plateau. De hautes plantes verdâtres ou bronzées, aux pointes de pourpre brûlée, y flamboyaient comme des glaives.

En face, au-dessus du fourré impénétrable, fait de grands houx, de ronciers el de genévriers énormes, un escarpement de calcaire rouge et nu perçait le sable et coupait 1 c \u noire du reflet de son arête d'or.

La scîitc de sable dévalait à pic, comme une

-coulée de cendres, vers le trou noir d'un gué abandonne où le bétail s'enlisait jusqu'au ventre. Un tronc de pin pourri, jeté en travers, servait de palanque aux rares passants, bergers ou chasseurs.

Tout en haut, dans le ciel d'un gris bleu limpide, s'estompaient les cimes violacées des grands chênes qui formaient le bois, et dont les racines retenaient encore Tabrupte falaise de calcaire au bord de la combe.

C'était la limite du domaine. Au delà s'étendaient les landes sans lin, aux flots de brandes verdies, coupées de mailles régulières de pins, dont les files se perdent aux deux bouts de Tiiorizon.

Simounet passa Teau, gravit la pente, et s'arrêta sous les chênes.

Valéria n'avait pas menti. Les plus beaux arbres étaient blessés au flanc, à hauteur d'homme, et l'entaille vive allait jusqu'au bois ^ous î'écorce rugueuse, humide de sève. Les plaies étaient fraîches encore.

Le jeune homme ouvrit les bras, essaya d'enlacer le premier, puis le deuxième. En vain ! ses doigts ouverts se refermaient sur les troncs énormes, et ne se rejoignaient pas.

— Ils sont si beaux ! grommela-l-il, il faudrait

deux hommes pour leur entourer la taille! Si le Maître voyait cela !

Mais le regard du Maître ne pouvait les atteindre, là, derrière la gorge, à travers les pinadas touffus qui emplissaient le plateau- D'ailleurs, sa fenêtre donnait vers le levant, sur Tallée, l'étendue des champs de seigle, et quand il appuyait aux vitres son maigre visage, il ne voyait devant lui, sur le ciel, que la muraille compacte des cimes, qui barrait implacablement rborizoa.

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Ce jour-là était un mercredi, jour de marché à Gabarret. Le jour de Mercure {dimècres, en langue gasconne), et comme toutes les petites villes de la lisière landaise, importantes jadis, Fancienne capitale du Gatiardan, assise sur un large plateau de sables, adossée aux forêts de pins, en face de TArmagnac, servait de lieu de transaction aux deux pays.

Les maisons de pierre, d'un gris doré par les terribles étés des landes, formaient deux ou trois rues inégales au bord de la grande route qui va d'Agen à Mont-de-Marsan.

Presque désertes durant les autres jours de la semaine, ces rues, le mercredi, s'animaient d'une foule bruyante. Bérets et foulards s'y

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mêlaient. La place de l'Église relenlissait des cris des marchands qui dominaient la rumeur des voix.

Aux carrefours, des groupes compacts se massaient, qu'il fallait contourner comme des îlots, au milieu du double courant de promeneurs.

Les marchés en Gascogne ne servent pas qu'aux aiïaires. Celles-ci sont un prétexte à cœuser. Les Landais vivant dans le silence de leurs solitudes v sont avides de tumulte.

Ceux d'Armagnac, spirituels et légers, s'y rencontrent en nombre. Les auberges s'emplissent, retentissantes de querelles et de joyeux propos.

La plupart des gens y fréquentent pour un autre plaisir que celui de vider une chopine de vin sec.

Dans les petites villes de FOuest et du Nord, Ton ne peut se faire une idée du pétillement continu de ces mots sonores qui se croisent, de ces gestes violents, de ces bousculades de phrases railleuses. Évidemment, ici, le paysan est dQ race supérieure et le prouve par la quantité et la qualité d'esprit qu'il dépense à ces réunions.

L'amour y est la grande affaire, Tunique préoccupation des gens, vieux ou jeunes, à tra-

vers ou maigre loules les autres. Les gens déjà mûrs s'accostent avec des petits sourires, des clignemenls d'yeux railleurs, des lippes de lèvres gourmandes. Ils se demandent des nouvelles de leur santé, et leur seule façon de prouver qu'elle est bonne consiste à constater publiquement le nombre et les charmes de leurs maîtresses ou à lancer un mot gaillard à double sens, une image pittoresque par quoi se manifeste cette ardeur de désir que l'âge ne peut éteindre.

L'amour est en quelque sorte l'étiage de leur force. C'est ainsi que certains hommes de plus de soixante ans n'hésitent pas à dire :

— Quandje ne pourrai plus^ peu m'importe de mourir.

C'est seulement très longtemps après, qu'ils avouent leur suprême défaite, et, même alors, ils gardent pour dire cela un tel regard de tristesse ironique et des mots si vifs que le rire qu'ils excitent chez les autres, sonne faux et comme à regret. Les filles, elles, se laissent avec délices emporter dans ce remous de gestes, de paroles galantes et hardies. Elles ne savent ni rougir, ni baisser les yeux. La plus grande honnêteté qu'on puisse faire à beaucoup d'entre e'îes, c'est, dans la bousculade d'une étroite rue, di leur planter hardiment la main au pli le plus

secret de la jupe, en leur soufflant en plein visage le mot ardent qui témoigne le désir.

Quand il entra chez la Silote, serré dans sa courte veste de cadis^ le petit béret sur Toreille et Téternelle cigarette aux dents, la salle était à peu près déserte. Simounet la traversa, de son pas ramassé et leste qui donnait l'impression d'une agilité de fauve, tant il semblait que les ressorts de ses jarrets allaient soudain se détendre et l'enlever par bonds au lieu de mesurer ainsi leur force et de se réduire à la simple marche au pas.

La porte vitrée qui séparait cette salle de la cuisine était poussée à demi. La Silote, assise au coin de Tâtre, sur une chaise basse à grand dossier, tenait d'une main sa poêle, et de l'autre étayait son front, d!un geste las.

— Adéchats, Silote? Êtes-vous malade? C'est la première fois de votre vie, je pense. Eh ! que vont dire les tisserands?...

— Ils ne viendront pas d'aujourd'hui, mènK Assieds-toi.

Elle avait relevé le front et dit cela d'un air triste que l'écarteur ne lui connaissait pas. Son visage, embrasé par la rougeur du feu,

1. Mien; terme affectueux dont on use même avec les étrangers.

découpait, immobile, sur le fond lumineux de ràlre, son dur profil de médaille romaine dont la bouche rentrée, faute de dents, laissait saillir un menton recourbé qui s'empâtait.

— Je viens vous parler d'Alicia... fit le jeune homme que ce silence et celte mine déconcertaient un peu.

— Ah! d'Alicia! mon pauvre^ mais... je viens de la voir, il n'y a qu'une heure, avec ton frère Floréal.

— Il n'y a qu'une heure? avec mon frère... avec Floréal?...

— Oui...çaVétonne?

— Non...

— Alors?

— Et que sont-ils venus faire? Vous demander le consentement pour leur mariage? ricana Simounet, que le mutisme dé la Silote exaspérait.

Mais elle ne se retourna même pas, attentive à sa poêle ; elle lâcha un juron très vif, et dit :

— Ça ne te regarde pas. Floréal est riche, il fait ce qui lui plaît.

— Toujours ça... ce qui lui plaît, parce qu'il est riche. Mais tu ne sais donc pas que ta fille est enceinte?...

— Enceinte! ma fille? Alicia?

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Elle s'était redressée, ses yeux noirs flambaient dans sa face pourpre.

L'écarteur se sentit tordu par un rire qu'il refoula :

— Oh! que tu es vertueuse, aujourd'hui, Silole!... quel déshonneur pour toi!

— Veux-tu te taire, méchant drôle!... Mais est-ce vrai, qu'elle est enceinte?

— Oui, c'est sa sœur qui me Ta dit.

— Tu mens.

— Enceinte de sept mois, reprit récarteur, très grave.

— Et je ne l'ai pas vu... pas senti... Oh! si je l'avais su! C'est deux cents, c'est trois cents, c'est cinq cents livres que je lui aurais demandées... Ah! ah! ah! ils sont venus tous deux, elle enveloppée dans un grand manteau, comme une dame, lui dans de beaux habits de voyage. Ils m'ont dit qu'ils en avaient assez de Cerbuë, qu'ils filaient à Bordeaux, que Floréal éla t riche.

Et comme Simounet haussait les épaules, elle reprit en s'animant :

— Tiens! il venait de toucher deux mille francs, là, sur cette table, d'un marchand de bois, deux mille livres d'acompte au marquage de ses chênes, et il doit en toucher autant dans

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Iroîs mois, pour raballage. Regarde donc s'il csl embarrassé, lui!

Elle avait tout lâché, d'un Irait, sans reprendre haleine, et maintenant sa gorge sifdait un peu, elle toussa.

Simounet dit d'un ton dégagé :

— Non, lui n'est pas embarrassé, mais c'est ta fille qui va Têlre.

— Bah ! un enfant, qu'est-ce que ça fait? J'en ai bien eu, moi. Ainsi il sera forcé de faire quelque chose pour lui, pour elle... et pour moi. Mais si je Tavais su plus tôt, tout de même!...

— Hé! Silote, ce que tu n'as pas fait, tu peux le faire, déclara l'écarteur, d'un air tranquille. Floréal aura toujours de Targent.

Il achevait de manger dans la sallo basse, et l'une des filles que la Siiole avait louées pour le service de l'auberge lai versait le café brûlant, dans un verre à pied, quand la haute stature de Barransan, le Teneur de corde, boucha l'entrée de la porte vitrée qui donnait sur la route ombragée de platanes.

Siniounet se retourna, fit un geste, et Thomme s'assit devant lui, ébranlant la table du poing, tandis qu'il posait à plat, sur la croupe rebondie de la fille penchée, son autre main, dontles cinq doigts prirent la chair, à travers la jupe tendue, comme des serres.

— Aïe! cria-t-elle, vous me faites mal, avec ▼os caresses d'ours enragé...

— Allons, allons, ne te fâche pas, made-

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