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Tant qu'U y a du cochon suspendu, le» gens ne s'en

▼ont pas.

l'écauteur 123

nous avons calé ce fût sur une table à côté de celle où Mille-Hommes avait accoutume de dormir. Il a duré trois autres jours pour arroser le second porc. Le sixième, si je m'en souviens, nous étions gris...

— Je le pense! lâcha Simounet, qui avait écoulé jusque-là sans mot dire.

— Mais gris à crever. Alors nous avons fait du brûlot, mon cher! du brûlot avec sept bouteilles d'eau-de-vie nouvelle dans un chaudron bourré de sucre, et nous avons bu encore. La flamme montait jusqu'au plafond. Giret et Camiade, des enfants, ronflaient, ivres-morts, sous la table de Mille-Hommes. Le Brulè, le Pan-blan et moi, nous nous retenions pour ne pas tomber. Nassiet était dans la cour, malade. Et le matin nous nous sommes écroulés, pêlemêle, sur la Silote nue devant Tâtre, — et j'ignore toujours combien de temps nous avons dormi!...

Le train filait dans le val boisé de chênes. Sur un étang, parmi les joncs verts, dans un fouillis de feuillages d'or, des canards s'enlevèrent, battant Tair de leurs ailes mouillées que le reflet du jour teintait de rose.

A droite, par des coupures de combes abruptes, on apercevait des collines bleuâtres sous la pluie légère qui tombait au loin. A gauche, une muraille éboulée de roches, couronnée de pins noirs, étayail les sables.

La ligne, suivant les méandres de la Gélise, bordait exactement la Lande, de Mont-de-Marsan à Nérac, côtoyait l'eau, traversant des prairies vertes, des labours roux, des fourrés de genêts et d'ajoncs en fleurs, des gorges âpres et

broussailleuses, puis sautait la rivière sur un pont de fer, au sortir d'un tunnel qui trouait la dernière colline, en face des coteaux dénudés.

L'antique bourg de Sos apparaissait, au sommet d'un roc^ enlre les deux vallées de la Gueyze et de la Gélise, Tune venue des sables de la Lande, Taulre des collines de TArmagnac. Leurs eaux ne se mêlaient qu'à peine, celles de la lande, cuivrées et limpides, traversaient d une coulée de métal étincelant, les flots jaunâtres de la Gélise salie des terres ocreuses qu'elle arrose aux confins du Gers.

Tout en haut du promontoire dominant l'étendue des pins, s'étageaient les maisons blanches, tournées au levant.

Dès qu'ils eurent changé de ligne, dépassé Nérac, laissant, à gauche, décroître entre les rochers et le ciel, l'immense horizon des forêls landaises, Floréal se rapprocha d'Alicia qui, enveloppée d'une mante sombre, le front appuyé à la vitre de la portière, regardait fuir vers l'ouest bleuâtre les derniers bois de son pays. Une tour, là-bas, émergeait de l'océan des pinèdes, toute blanche sous le rayonnement du soleil. La pluie cessait de tomber. De larges trouées d'azur s'élargissaient au ciel, déchirant la voûte grise des nuages.

Ils traversèrcnl des vallées pleines déroches blanches, et quand la muraille de pierre s'ouvrait devant eux, leurs yeux plongeaient jusqu'à la ligne sombre des pins réapparus, un instant plus lointaine, au ras de Thorizon. Puis ils entrèrent dans la Plaine, passèrent le grand fleuve, la Garonne indolente, qui roulait ses eaux limoneuses sous les arches du pont de pierre.

Des collines se dressèrent, toutes dorées au soleil, crêtées de rocs, encore sillonnées de vergers et de vignes, et la plaine féconde de FAgenais se déroulait à leurs pieds, de Taulre côté de Teau, s'étalait au sud jusqu'à d'autres collines lointaines noyées d'ombre bleue et audessus desquelles rayonnaient paiement les cimes de la montagne.

Au Port-Sainte-Marie, sur la grande ligne qui relie la Méditerranée à l'Océan, ils montèrent dans Vexpress de Bordeaux, et dès qu'ils furent seuls, emportés à toute vitesse, Alicia s'étendit à demi sur les coussins, le visage caché dans ses doigts unis et pleura.

Floréal lui tournait le dos, assis à l'autre bout du compartiment, devant la portière où défilaient les paysages de clairs peuplierssur des embrasements d'eaux vertes qui luisaient sou-

128 l'écartkup.

(jain dans la fraîcheur des feuillages et des roseaux.

Au delà, et tout au bout des allées régulières des ramiers, s'étalait la plaine blonde et grasse formée des limons du fleuve.

Ils traversaient des étendues de labours où monteraient bientôt les jeunes maïs et les tabacs, puis c'étaient encore des bosquets de peupliers grêles, d'acacias légers, sous lesquels miroitaient des plaques de soleil ocellant les sousbois faits de pelouses rases, — des éclairs d'eaux dans les verdures, et le train filait au pied des fauves collines dont Tarête nue sinuait mollement sur l'azur limpide, et dont les pentes étaient couvertes de vergers.

11 songeait vaguement à cette fille dont il avait quelques jours aimé la chair docile et le rire frais. Maintenant il se sentait las d'elle, qui ne renouvelait plus son désir.

Depuis qu'il la savait enceinte, il avait tenté de réloigner, mais il semblait que Famour d'Alicia redoublât à mesure que le sien s'afiaiblissait davantage. C'avait été pour lui, comme toujours, un débordement de sève sensuelle, un farouche besoin de mâle et rien de plus. Elle, pour la première fois de sa vie, avait compris que l'amour comporte autre chose qu'r.ne

étreinte, et maintenant, désabusée, le cœur triste et la chair meurtrie, elle souj:^eait à ses futures soulTrances. Jusqu'à Bordeaux, durant deux heures, ils ne se parlèrent point. Ils n avaient d'ailleurs rien à se dire. Floréal n'était plus le simple paysan dont les sensations se fussent appareillées aux siennes. L'éducation qu ii avait reçue et pour laquelle il n'était point fait, avait développé en lui des sentiments qui, pour être inconscients, n'en gardaient pas moins toute leur force. Ainsi, il rougissait presque à la pensée qu'un ami pouvait le rencontrer, hors de son pays, en compagnie d'une fille en foulard qui pariait gascon. Malgré la beauté de ses yeux, la pure ligne de ses lèvres, il sentait une gêne étrange à la regarder.

Maintenant il dissimulait à peine son ennui d'être embarrassé d'une femme à qui, naguère, il Hvait promis une vie heureuse. Elle se taisait,

jà résignée, dans le fatalisme de sa race, comprenant bien que la femme est faite pour la joie de l'homme, comme le fruit mûr que l'on cueille et dont on rejette l'écorce après avoir goûté sa chair juteuse et parfumée.

Une lourdeur d'orage pesait sur ses tempes brûlantes. Ses petites mains croisées étaient humides de larmes, et ses seins battaient

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doucement quand elle étouîTait un sanglot.

Un instant le tumulte de la gare, le claquement des portières, la longue traînée des voyageurs sur le quai, les voitures multicolores, la grisèrent d'images fiévreuses. Elle avait souvent rêvé d'une vie luxueuse et facile à la terrasse des cafés, dans une ville pleine d'odeurs et de lumières. Mais les longues rues retentissantes, aux hautes maisons montant jusqu'au ciel, lui parurent plus tristes que le désert de sable où elle était née.

Elle se sentait perdue dans cette foule d'inconnus qui la frôlaient au passage et ce perpétuel mouvement, cette houle de visages brusquement apparus aux lueurs des globes électriques et disparus dans l'ombre des porclics, déferlaient sous ses yeux comme dans un chaos de rêve, un fourmillement de gestes, un tourbillonnement de clartés.

Ils passèrent au long des quais. Un peu de soleil restait dans le ciel, au-dessus de l'eau. Les coteaux de l'autre rive apparaissaient à peine, estompés de brume légère.

Leur ligne mince semblait mobile, comme une vague lente au bord du ciel, et qui continuait Tespace d'eau bien au delà des rives.

De grands bateaux dormaient, amarrés au

Kr

LKCÂflti^Uh i:m

bord. Au milieu du fleuve, blancs, rouges <^! verts, sur la {:^rando nappe lumineuse d'un biiMi de perle, des bricks dessinaient leur frêle mature, comme des arbres écimés.

Ils ne virent rien de tout cela.

Des amoncellements de barriques couvraient des étendues de dalles grises. Une odeur de goudron, de vin et de sel s'en échappait. Enfin ils atteignirent l'entrée d'une rue qui débouchait sur le port.

— Que je suis lasse ! murmura la jeune fille. Où donc me mènes-tu, Floréal?

— Ici, dit-il, dans une chambre, pour dormir.

La rue où ils s'étaient engagés était pleine d'ombre. Des réverbères espaçaient leurs lueurs jaunâtres au haut des porches. Floréal s'arrêta sous Tun d'eux, tira sa montre.

— Déjà sept heures ; allons, dépeche-toi, fitil d'une voix sèche.

Et il se remit à marcher de son pas mpide, • Alicia le suivait, résignée.

Une angoisse obscure montait en elle, noyait sa volonté d'être forte.

Il faisait lourd, des gouttelettes de suêur mouillaient ses tempes.

Quand elle s'arrêtait une seconde, immobi-

îisée sur Tétroit trottoir par des passants alTairés, son coeur battait à grands coups sourds, puis une lente douleur déchirait ses flancs.

— Floréal! Floréal ! pas si vite, gémit-elle, je... suis malade. Et elle s'appuya au mur pour ue pas tomber.

Une rouge clarté éblouissait ses yeux. Son cœur se soulevait sous une chaude et nauséeuse bouffée de cuisine exhalée d'un soupirail qui s'ouvrait au ras du trottoir, à ses pieds.

— Nous voici arrivés. Entre.

Et Floréal lui prit le bras, la poussa devant lui, mais, d'instinct, elle recula. De grosses lettres qu'elle ne savait point lire, peintes en blanc sur la vitre éclairée, découpaient leurs signes étranges :

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Une peur la raidissait sur le seuil. La voix impérieuse, les gestes durs de son amant devant ces vitres closes de rideaux et d'où filtrait à peine une clarté rougeâtre comme une flaque sur le trottoir mouillé, la rue sombre, l'heure triste, le voyage silencieux, la nostalgie obscure des êtres dépaysés, tout cela et la souffrance lente de ses flancs, et l'odeur écœurante de ce sous-sol, la troublaient au point qu'elle se

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sentit fléchir couune si elle eût essayé de marcher sur l'eau, et que, sous elle, l'asphalte dur se fut dérobé.

Alors il ouvrit la porte vitrée toute grande, eC si violemment que Tun des carreaux se brisa. Puis, prenant à pleins bras la jeune lille, il entra dans la salle, l'assit à la table la plus proche, adossée au mur, et commanda d'une voix brève : deux cognacs.

C'était une pièce basse, longue, étroite. Deux rangs de tables se pressaient contre les murailles tapissées de papiers à grands ramages. De hideux chromos s'espaçaient à hauteur d'épaule, séparés par des porte-manteaux de buis, au-dessus des banquettes recouvertes de . velours râpé.

Au fond, le comptoir où trônait une vieille femme bouffie au visage peint, couturé de rides, et trois filles en cheveux, ceinturées de tabliers blancs, y servaient .des matelots ivres.

L'une d'elles s'approcha, apportant les co-gnacs demandés. Elle eut un regard de pitié pour Alicia, une œillade admirative pour le jeune homme. Et comme ses yeux étaient beaux, d'un noir profond agrandi par le khôl bistré et qu'elle souriait du rouge éclat de ses lèvres peinles, celui-ci la regarda à son tour.

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Alors elle s'assit en face d'eux, prit entre ses mains grasses, ornées de bagues de métal doré et de perles fausses, la têle brune d'Alicia qui pâlissait davantage et lui murmura près de Toreille, dans la langue de son pays :

— Pauvre mie ! que tu es malade? bois une gorgée d'eau-de-vie, ça te remettra...

Alicia ouvrit les yeux, effleura le verre tendu, rejeta la tête en arrière, sourit faiblement, paie à mourir.

Pouyabère rôvail tristement à sa fenêtre.

Le vent d'avril arrachait les dernières feuilles des chênes, et, dans Tair tiède des après-micii limpides, des vols d'oiseaux passaient, vite iondus dans le bleu du ciel.

Depuis trois mois il demeurait là, captif taciturne, s'éveillant de son silence pour pousser une sorte de gémissement.

Parfois, le soir, comme fatigués d'une atlenle douloureuse, ses nerfs vibraient, son être eiUicr se crispait d'une colère ardente.

C'était la crise d'avant la nuit que redoutait ?viari nette, à l'heure où Tombre gagnait peu à peu la , chambre. Des chaos de souvenirs Louruoyaient dans sa mémoire, comme sous de

brusques clartés d'orage, et ses pensées incohérentes se poursuivaient, déferlaient comme des vagues de tempête dans ce demi-jour du rêve où sombrait, chaque soir, un peu de sa vie.

Dès la nuit, le grand feu de Fâtre crépitait, tordant ses flammes autour d'un tronc de chêne, éclairant de lueurs dorées les vieilles tapisseries à personnages où des faunes cornus et jouant de la flûte à sept trous poursuivaient des bacchantes ivres. Guirlandes, vagues^ fleurs, fruits, plages blanches et roses, triions soufflant dans des conques marines, se confondaient dans des perspectives lointaines d'arcades, d'arbres, de feuillages et d'eaux.

Le vieillard, aux jours où le ciel était gris, où la pluie fouettait les vitres refermées, tournait le dos à la fenêtre, et, les yeux fixés sur les rideaux du lit ou le lambrequin du chambranle, considérait uniquement ces images. Il suivait la courbe heureuse des corps demi-nus, la ligne souple des branchages, les mille rainures des feuilles et des plantes, puis toutes ces formes se mêlaient, le rose et le blanc s'éclairaient de lueurs rougeâtres, l'ombre venait, et bientôt il ne distinguait plus, au fond de la vaste chambre, qu'un christ de bois cuivré, plaqué sur la blancheur de la muraille, au chevet du lit. Chaque

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malin et chnque soir, (le[)uis le temps de son enfance, Pouyabère, les bras croisés, priait debout, devant ce christ.

C'était avant tout un homme d'ordre, plein d'é(iuité, et qui ne s'imaginait point qu'il ne put y avoir un Dieu pour récompenser les bons et punir les méchants. 11 lui faisait simplement sa prière pour lui et pour ses morts dont il avait le culte. Ainsi que la plupart des gens de Gascogne, il fréquentait peu l'église. Là le prêtre officiant, revêtu de ses ornements sacerdotaux, lui apparaissait comme investi d'une puissance mystérieuse, un être en dehors de, la vie commune, et dont il fallait respecter les rites et subir les demandes d'argent.

Mais, dès qu'il avait dépouillé la chasuble ou le surplis et qu'il réapparaissait en simple soutane, troussée jusqu'au-dessus de la cheville, bien calé sur ses gros souliers à clous, le curé de Sainte- Meille, (la paroisse dont faisait partie Cerbuë) n'était plus pour lui qu'un joyeux compère, aux joues rebondies et luisantes, au ventre replet, qui portait le chapeau sur l'oreille, fumait le cigare après vêpres en jouant aux cartes, buvait sec et parlait haut, dans les foires où il menait lui-même les poulains qu'il élevait, une ample blouse bleue jetée sur sa soutane et faisant cla-

qaer le grand fouet qu'il tenait à la main. Longtemps il fut reçu chez Pouyabère, dont la table était copieuse et bien servie. D'intermina!/îes parties de manille les attardaient, l'hiver, auprès du feu, devant un guéridon de bois blanc recouvert d'un tapis usé.

Près d'eux, à portée de la main, sur le bout de la grande table, brillait un carafon de cristal plein de cette fameuse eau-de-vie que Pouyabère récoltait dans rArmagnac Noir.

Le curé venait à Cerbuë régulièrement deux fois par semaine, ie dimanche et le jeudi, dès après souper.

Il arrivait en droite ligne à travers les bois, par d'aiïreux chemins de sable semés de flaques marécageuses et qui dévalaient au fond des combes obscures, pour remonter à pic sur le plateau.

Il faisait ainsi près d une heure de marche, enveloppé, l'hiver, dans un ample manteau, guêtre de cuir, armé d'un bâton ferré et balançant devant lui une grosse lanterne aux épaisses vitres grillées de fer quand la nuit était sombre et que la lune ne paraissait pas au ciel.

Parfois, il rencontrait la, fumant silencieux dans la salle, Lugat, le mari de la Marinelte, puis

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Xavier PlantadisS un anii de Pouyabère, gros propriétaire aux confins de la Lande et de l'Armagnac, joueur, buveur, trousseur de jupes, dont les lèvres rasées ne s'ouvraient, au bas d'une face joviale, que pour lâcher des mots gaillards et des contes lestes.

Il venait là chasser à courre avec son cheval et deux ou trois couples de beaux chiens de Gascogne qu'il ralliait à ceux de Pouyabère, et, durant trois jours, ils couraient ensemble la lande et les bois, en selle une heure avant l'aube, et parfois jusqu'au soir, rentrant avec un lièvre à l'arçon, pour s'installer, au déboîté, devant la table servie, le dos tourné à l'âtre immense où Marinette avait jeté des troncs entiers d'arbres fendus, avec des brassées de brandes sèches.

Le curé s'attablait près d'eux, alléché par l'exquise odeur d'un civet ou le parfum d'une dinde rôtie. César, d'un signe, envoyait une servante au caveau, il tapotait doucement la cire dune bouteille vénérable, au ventre bardé de toiles d'araignées, la décoiffait doucement. Le goudron rouge s'émiettait sur la nappe blanche, un filet d'or ou de sanglant rubis étincelait dans le cristal, l'emplissait jusqu'au bord. Tous

4 Voir le Mazareilh, roman. Ollendorfif.

trois se penchaient, soudain recueillis, humant le fin bouquet exhalé de leurs veiTes, et sachant tout le prix de cette âme parfumée faite de tant de soleil et de grappes, qui, emprisonnée là pendant des années, s'évaporait pour eux, et réchauffait leur cœur.

Ces soirs-là, Plantadis et Pouyabère s'exaltaient au récit de leurs chasses et de leurs amours, leur ironie native s'aiguisait jusqu'à devenir spirituelle et rehaussait la truculence de leurs discours. Pouyabère y satisfaisait amplement ce besoin de débauche de paroles qui rejette soudain hors de leur cadre habituel les hommes dont la vie est le mieux ordonnée, et qui vivent dans une solitude taciturne.

Le curé buvait en les écoutant. Cela durait parfois jusqu'au matin.

Sur la table desservie, on jetait les cartes. Une bouteille d'Armagnac, entourée de verres à Bordeaux (car Pkntadis déclarait qu'il perdait trop de temps à remplir les petits verres), une bouteille d'Armagnac était posée sur un plateau, tout au bord. Mais, passé minuit, le curé ne buvait plus. Il devait être à jeun pour dire la messe.

En vain Plantadis lui avait plusieurs fois dérobé sa montre et fait reculer les aiguilles,

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Pouyabère, lui-même, avait relanJc la hante pendule qui occupait le fond de la salle, peine perdue! Le curé paraissait flairer de loin la surprise. Une sourde conscience l'avertissait de rheure. Passé minuit il ne buvait plus. Alors Plantadis, pour se dédommager un peu, le taquiquinait joyeusement sur sa continence, faisait défiler sous ses petits yeux gris qui pétillaient malicieusement derrière de grosses lunettes, une bousculade d'images inconvenantes, par phrases vives, coupées de gros rires, dans la sonore langue gasconne où éclataient des mots tout crus. L'abbé ne s'en vexait point. II ne s'emporta qu'une fois, fâché tout rouge et confus, les lèvres tremblantes, le poing fermé, et prêt à sortir : Plantadis lui ayant jeté sur les genoux la servante de Marinette, une brune fille au corsage plein, aux hanches larges, qu'il lutinait fort depuis le dessert.

— Cela vous troublera cette nuit, monsieur le curé... ou vous n'en avez plus, ricana-t-il... Mais voyant l'abbé furieux, il n'avait osé continuer la farce, et, brusquement calmé, se répandait en protestations de respect et en excuses.

L'abbé se rassit, lança dans le feu le bout de cigare éteint qu'il mâchonnait, et, les pieds sur

un landier, attendit paliemmenl que Planladis et son hôte eussent fini de manger le tourrnn ' que Ton apportait. Il était deux heures (îu matin. Le souper était déj i loin — et ils voulaient jouer encore, les nuits de décembre étant longues, et le soleil se levant tard.

Quand le curé s'attardait ainsi à Cerbuë, il ne se couchait point, montait à cheval une heure^ environ avant que la trompe de Pouyabère eut sonné le réveiL II trottait vers le presbytère, et durant que sa jument ronflait d'aise à Técurie, le nez dans un baquet d'avoine, il dépêchait sa messe dans la vieille église, en compagnie d'un petit domestique de quinze ans qui lui servait d'enfant de chœur. Puis il se remettait en selle, demeurait un instant immobile sur le plateau des champs entouré de gorges, pour écouter, dans la nuit à peine éclairée au levant d'une pâleur lumineuse, les cris joyeux des chiens qui sortaient du chenil.

11 piquait droit vers eux, guidé par les fanfares. Les deux trompes, au lever du soleil, sur les immenses bruyères, décuplaient leur échc au fond des plus lointaines combes. On eût dit parfois, à la pointe du promontoire, que cent

I Sorte de potage fait aTêc des oaufs, des poireaux et dt l'ail.

l'écarteur iA:\

chiens donnaient de la voix, et que des cors sonnaient aux quatre horizons.

Ses relations avec Cerbuë avaient duré vingt ans peut-être, puis, d'un coup, à la nriort de Lugat, s'étaient brisées. Il demanda son changement, l'obtint peu après, et Ton fit de Sainte-Meille une annexe où le desservant d'une commune voisine venait dire la messe chaque dimanche. Etcela demeura pour tous inexplicable.

Plantadis eut beau questionner, curieux comme un enfant, subtil comme une femme. Marinette et Pouyabère restèrent muets obstinément. Celui-ci était de ceux qui ne savent point oublier, aussi souffrit-il longtemps de cette rupture.

En perdant Tabbé, toute une part de sa vie s'en était allée — qui ne reviendrait plus, car il ne retrouverait jamais un compagnon pour occuper les heures vides de ses soirées, et il ne pouvait se résigner sans regrets à changer ses habiî'jdes.

C'était huit jours après la mort de Lugat, aux courses de Dax, un soir torride de juillet. Il se promenait dans Tallée de chênes. Un orage grondait lourdement à l'ouest du ciel, sur les landes. Aucun souffle ne traversait l'air.

Le soleil avait disparu, noyé dans des nuées

écarlates dont la lueur teignait encore les cimes noires des pinadas.

— Le curé ne viendra point, songeait-il. Un gros orage monte au couchant; pourvu qu'il ne tombe pas de grêle !... Et justement, au bout de Tallée, l'abbé était apparu, marchant à grandes enjambées, son tricorne à la main, essuyant son front qui ruisselait.

— Je ne m'attendais pas à vous voir, curé !

— Si!... moi! il me tardait de vous... parler... d'une aflaire sérieuse...

— Alors, rentrons.

— Non ! nous serons mieux ici — et l'arrêtant d'un geste, le gros petit homme lâcha d'un trait, à voix basse, avec cette hardiesse des timides qui ont beaucoup attendu, et ne savent que couper droit au but après avoir calculé de longs détours et d'habiles pauses :

— Pouyabère, Lugat est mort, il faut maintenant vous marier, vous êtes libres tous deux^ et ne pouvez vivre ainsi, en état de péché constant. Moi-même, si vous refusez, je me verrai contraint de ne plus revenir dans une maison où...

La main nerveuse de César frappa son épaule, tane amicale et colère à la fois, et sa voix sourde et brève Tinterrompit :

— Je ne puis croire que Tamour soit un péché,

L ÉGAUrr.UR i^ko

monsieur le Curé. Un conseil aiissi : M('Inz-vous (hnc (le vos an'air(3s, les miennes ne regardent ([lie moi, et nous serons toujours amis.

— Alors ? (it l'abbé dont la face rouge pâlit une seconde, vous ne voulez pas?

— Non, je suis seul le maître ici !

Gela fut dit d'un ton âpre et dur qui ne souffrait pas de riposte; les sept mots vibrèrent, détachés dans Tair sonore.

Un grand éclair fauve, incendiant les arbres, les montra une seconde, debout, face à face, tendus l'un vers l'autre et refoulant Féclat d'une colère si violente qu'elle paraissait couver depuis longtemps, des années peut-être, dans les profondeurs de leur âme.

Et, brusquement, il se tournèrent le dos, sans paroles, et s'éloignèrent.

Une rafale de pluie fouetta les feuillages et l'abbé s'en allait à grands pas, son chapeau à la main, heureux de sentir Taverse baigner son front qui brûlait.

Ce soir d'avril, — devant la fenêtre d'où il

voyait à ses pieds l'allée de chênes aux ramures

nues bourgeonnées de vert et de rose pâle, —

César Pouyabère évoquait ces choses, et leui

souvenir amer pénétrait son cœur.

II avait mis en Simounet toute sa confiance. Il retrouvait chez le fils les qualités qu'il prisait si haut chez le père avec, en plus, une pointe de crânerie qui n'était pas pour lui déplaire, à lui, le vieux ganadero landais, et quand Técarteur venait lui conter les prouesses de ses hommes et de son bétail, quand il lui énumérait, dans un langage pittoresque et passionné, les succès remportés au loin, dans des arènes fameuses, Pouyabère oubliait un instant sa douleur, sa solitude et son ennui.

Il lui avait fait part de ses craintes au sujet de Floréal, de sa vie dissipée, des dépenses qu'il faisait. Simounet ne parlait jamais ouvertement contre son frère. Il entretenait habile-

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ment les doutes du rieiilard, quille à les d!«^^'"'^'"r un jour par d-^ brusques révélations.

Un matin que Floréal était absent, il monta dans la chambre de Pouyabère, et comme celui-ci posait brutalement la question :

— Où se procure-t-ii de l'argent ?

— 11 y a tant de bois dans ce domaine, avait hasardé Simounet, tant de bois qui se perd, tant d'arbres qui meurent de vieillesse... Mais il s'était arrêté net devant les yeux sauvages du maître, dont la pâleur se marbrait de pourpre et qui crispait aux bras du fauteuil ses doigîs amaigris.

— Oh! il ne ferait pas cela?... peut-être? Dis-le-lui donc, toi, Simounet.

— Mais! je ne lui parle plus, maître, et il ne me regarde pas. Nous sommes fâchés^ depuis que je vous ai fait ma premJ.ère visite...

— Ah! je comprends bien... il a peur... et il n'a pas tort d'en avoir! Laisse-moi seul.

Cette fois encore, le jeune homme se retira sans oser dire toute sa pensée.

Pouyabère fut agité cette nuit-là, et ne dormit point. Au matin, il se débattit dans un affreux cauchemar. Il voyait Cerbuë en ruine, au milieu d'un cirque de forêts en flammes. Une épouvantable odeur de cadavre le suffoquait. Il tenta

(rouvrir les yeux, mais en vain. Une coulée de plomb brûlait ses paupières — et soudain deux mains i)uissanles serrèrent sa gorge qui siffla. 11 cria : Floréal ! d'une voix étranglée et s'assit sur le lit, inondé de sueur, livide, avec Teffroi d'avoir échappé à la mort.

En bas, dans la salle, dont la porte donnant sur la' cour était déjà grande ouverte, Valéria entassait des branches sèches, des écailles de pin, des souches tortes, et, penchée sux la flamme naissante, l'activait d'un long soufiie égal qui gonflait ses joues et sa gorge.

Le jour ne naissait pas encore. Une clarté de lune pâle blanchissait les petites vitres de la croisée du levant. Derrière elle un pas de boites éperonnées la fit tressaillir. Déjà elle se relevait suj' ses jambes souples, quand deux mains, passées sournoisement sous ses bras, à demi levés, emprisonnèrent ses beaux seins durs. Elle eut un petit frisson de fille surprise et, reconnaissant Floréal, cria :

— Voyons! vous êtes fou, lâchez-moi, vous me meurtrissez!

Mais il la tenait fort, renversée contre lui, elle

le sentait plein de désir, et sa longue mousta( he affleura ses lèvres.

Alors elle se tordit entre ses bras refermés, se dérobant, furieuse, avec une envie de griller et ie mordre, si bien qu'il dut la lâcher tout à lait, ouvrir les mains, et qu'elle s'enfuit par la porte ouverte, dans la cour.

— Sale garce ! qu'a-t-elle donc? murmura-t-il, mon pouce saigne. Quelle sauvage! Pourquoi donc n'a-t-eile pas voulu?...

Celait sa troisième attaque. Il la croyait décisive. Sa mère, Marinette, dormait encore, assise sur une chaise basse dans la chambre du malade, qu'elle avait veillé. Jeanti, le domestique, était parti avec ses mules, depuis plus d'une heure, pour aller charger du bois dans le pinada de Lomprè.

Ils étaient seuls.

Depuis son retour de Bordeaux, il la poursuivait sans relâche, la chair fouettée de désirs que le refus et le peu qu'il pouvait, à chaque lutte, goûter d'elle, exaspéraient jusqu'à la colère.

— 11 faut que je la retrouve, et que je l'aie, ce matin même, décida-t-il, et il sauta à sa poursuite dans la cour. Mais elle n'y était déjà plus. En vain, il enlr'ouvrit la remise, passant la tcte dans Tarmoire encombrée de selles, de brides.

de harnais. La porte de l'écurie était restée ouverte, (l(.'j)uis le départ de Jeanti, |)eul-être. Il entra. Les chevaux mangeaient dans les stalles ; tout au fond, la clarté de la lune éclairait une croupe soyeuse et blanche, celle de la jument de Pouyabùre, déjà sellée, et qu'il montait chaque matin.

L'air frais du dehors se mêlait à l'odeur chaude des litières de bruyères et au parfum du loin séché.

— Valéria? Valéria? appela-t-il doucement. Elle surgit devant lui, hors de l'ombre d'une

stalle, dans une nappe de clarté. A ses petits poings serrés, au regard de haine qu'elle lui jeta, il comprit sa colère, et le mépris qu'elle faisait de son amour.

— Me voici... je n'ai pas peur de vous... ne me touchez pas!...

— Tu n'as pas besoin d'avoir peur. Tu sais bien que je t'aime.

— Je n'en veux pas, de cet amour. Je sais où il mène...

Il fit un pas en avant, et lui prit les bras, la regardant en face. Elle soutint son regard. Ses grands yeux noirs, profonds comme des trous d'eau sombre, ne se voilèrent pas. 11 reprit d une voix sourde :

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— Et OÙ mène-t-il, cet amour?...

— A Bordeaux, d'abord... à Thôpilal ensuite, avec un enfant, et une noaladie, salop!...

Floréal avait lâché son bras, il leva la main, et la rude gifle la coucha à terre.

La Marinelte, debout sur le seuil, les regardait.

Valéria voulut partir le matin même.

La forêt de pins s'étageait dans la brume, au-dessus de Teau morte. Des fonds de bruyères rousses et de fougères, des halliers de chênes rouilles formaient une étroite bande de cuivre brouillée d'eau, sur une buée bleuâtre. Dans une clairière, des rameaux noirs de pins se mêlaient à des troncs de suriers * d'un rouge sombre. Audessous d'elle, quand elle se retourna, elle aperçut, tout au bout de la grande allée de chênes, au delà du ravin roux et bleu, les murailles de Cerbuë, qni blanchoyaient sous la pâleur d'un

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