Chênes-liège
rayon, car la brume, au levant, fondait peu à peu et laissait au ciel de grands trous d'azur.
Elle se trouvait au carrefour des larges chemins de sable qui relient la route de Herré à celle de Rimbez. Elle hésitait. Floréal était parti à cheval depuis une heure. Peut-être était-il allé l'attendre au fond de la combe de Jourdan, sachant qu'elle passerait au plus droit pour gagner la route.
L'idée de la rencontre l'effraya. Elle connaissait sa force brutale et le savait capable de vaincre les pires résistances d'une femme. A aucun prix elle ne voulait le subir. Non pas qu'elle ajoutât une importance extrême a sa fidélité. Pour sa race légère et sensuelle, l'acte d amour est une chose frivole, un passe-temps joyeux et sans grande conséquence. Le paysan de Gascogne n'est ni sentimental ni fidèle. L'amour n'est pas pour lui cette chose mystérieuse et profonde qu'il est devenue pour d'autres, depuis des siècles. 11 est la satisfaction naturelle de deux désirs, et c'est pourquoi, sur cette terre ardente et voluptueuse, nul ne fait un crime aux filles d'avoir joui de leur jeunesse. Aussi l'infanticide y est-il très rare, non pas que les mères y soient meilleures qu'ailleurs, mais parce qu'elles iic; sentent point sur elles l'hypocrite mépris do la
Foule, et que leur famille les accueille, sans honte, avec leur nouveau-né.
Mais, elle ne voulait pas d'enfant... et avec Floréal, pensait-elle, l'enfant était le résultat inévitable. Elle aimait Simounetavec une frénésie sensuelle qu'avant lui elle n'avait môme pas soupçonnée, tandis que Taiàlre la dégoûtait presque. Puis il y avait, surtout, dans son refus, la terreur d'être abandonnée de tous, sur le pavé d'une ville lointaine, souillée d'un mal qu'elle redoutait, — et elle ne donnait pas d'autres motifs à la fuite de sa sœur dont elle était restée deux mois sans nouvelles.
Tout cela se précisa en elle avec une telle netteté qu'elle n'hésita plus, abandonna le chemin qui coupait droit vers la route de Rimbez, et prit à gauche sur une étendue de rase bruyère, contournant la combe, où elle imaginait Floréal au guet, — marcha longtemps vers Test, à travers taillis et brandes, et déboucha, vers les dix heures, sur la grande route de Mont-de-Marsan.
Elle s'assit sur une borne, en haut de la côte, pour reprendre haleine. Sur une des faces de la pierre quadrangulaire, taillés au ciseau et sertis de noir, elle lut ces mots : Gabakret, 4 Kilo- NiÈTRES. Elle songea : encore une petite heure de
marche et je serai chez nous. Que dirai-je?
Elle ne savait comment expliquer sa fuite de Cerbuë. Bien sûr, sa mère allait la blâmer de quitter ainsi une bonne place, et pour une niaiserie, en somme. Elle en avait vu bien d'autres! Elle se tairait sans sourciller sous les quolibets de la Silote, et si elle l'entendait crier trop, eh bien! elle partirait, s'en irait servir dans un hôtel des environs, de Sos, de Cazaubon ou d'Eauze. On la prendrait vite, certes! car elle avait la mine fière et décidée, la langue alerte et une paire d'yeux qu'elle ne mettait point dans ses poches.
Valéria se disait cela à mi-voix, pour elle seule.
La grande route était déserte. Dans une large échancrure du vallon où le Rimbez coule vers la Gélise, qui arrête les sables landais, — entre des prés herbeux et des coteaux abrupts couronnés de pins, elle voyait les collines bleues de l'Armagnac rendues lointaines par la coupure des vallées. Elle goûtait, sans y songer, la tiédeur embaumée de l'air, la limpidité du ciel où ne restait plus un flocon de brume. La courbe pure des coteaux proches, d'un vert blondi de lumière et tachés, çà et là, d'ombres légères, de bou(|uets d'arbres nus, se dessinait derrière
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a double file de hauts peupliers d'Italie, el, au .ournant de la roule, elle apercevait les forets ie pins déjii brûlées de soleil.
Tout cela, et le souvenir des caresses de son Simounel qu'elle allait sans doute revoir là-bas, la remplissait d'une joie calme et passionnée à la fois.
Elle se leva, reprit sa route d'un pas léger, après s'être retournée vers le chemin qu'elle avait suivi. De ce côté aussi, l'azur était uni et plein de clartés soyeuses, le creux du vallon était encore dans Tombre avec des éclairs d'eau qui luisaient dans les prairies, et, plus haut, tout contre le ciel au sommet d'une pente rocheuse, une maison apparaissait sur un espace d'herbe illuminé de soleil, avec ses murailles toutes blanches et teintées de feu.
Quand elle entra, il n'y avait personne dans la salle. La pendule sonnait onze heures. Dans la cuisine un bruit de voix la fit tressaillir. Elle poussa vivement la porte. Les voix se turent une seconde, et, dans le silence où les mots restaient suspendus, un cri d'enfant jaillit, bref, impérieux, avec des stridences de cuivre, un cri d'enfant éveillé soudain et qui sentait, dès le réveil, la faim le mordre aux entrailles.
lo8 l'kcarteur
Alicia était debout et le balançait dans ses bras, mais il ne se calmait point. Alors elle se rassit, dégrafa son corsage, et le beau sein blanc, gonflé de lait, se tendit vers la petite bouche gloutonne qui se referma avec un bruit de lèvres avides, tandis que les yeux grands ouverts rayonnaient et que les petites mains rouges et raides comme du bois peint, s'agitaient doucement.
Valéria s'était rapprochée et regardait, curieuse. Puis elle se pencha, mit un baiser sur la joue du tout petit et sur celle de la mère qui souriait faiblement. Une sorte de tristesse s'emparait d'elle à voir les traits pâlis dWlicia, ses yeux profonds, ses paupières meurtries, et elle attendit, anxieuse, qu'elle parlât la première.
— Silote! hé! Silote, fit une voix dans le cor* ridor.
Valéria se redressa, un petit frisson aux cheveux :
— C'est toi, Simounet? entre vite!...
En deux bonds l'écarteur franchit la salle, déjà il s'emparait de sa maîtresse à pleines mains, les lèvres sèches, les yeux brillants de ce regard fixe et sauvage qui le lui rendait si cher, ce regard qu'il n'avait, disait-elle, que dans ses bras, devant elle, et dans l'arène, devant le tau-
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reaii. Mais elle se dcbattil, celte fois-là, toute pâle el faible à mourir dès qu'elle sentit son étreinte :
— Regarde donc, tu ne Tas pas vue en entrant? Elle est arrivée ce malin, sans doute?
— Alicia! el le petit?...
— C'est une fille, rectifia la Silote qui rentrait, portant une cruche sur la tête et un seau à chaque main. Et restant droite dans le cadre de la porte ouverte, raidie sous son triple fardeau, elle continua d'une voix colère :
— Regarde donc dans quel étal il Ta mise, ce cochon-là!
Il l'a abandonnée à Rordeaux, le soir même de leur arrivée. Il l'y menail pour la faire perdre, comme une chienne dont on ne veut plus. Heureusement le bon Dieu a permis qu'elle tombe chez une femme que je connais, la Mélie de Saint-Justin.
— Ah! ricana Simounet... Celle qui l'envoie du renfort, les jours de fête?
— Tais-toi, chenapan!... Elle a si bon cœur, la pauvre! Elle a soigné Alicia toute une nuit, et l'a fait conduire, au matin, à l'hospice de la Maternité. Elle y a été mieux traitée qu'ici, c'est vrai! et elle aurait pu, comme tant d'autres, y laisser son enfant... mais elle est bonne mère...
i ()0 l'écarteur
— C'est de famille!... affirma Simounet, à peine ironique.
— Oui, c'est de famille... Mais c'est trop de famille pour nous, riposta la Silote qui avait de Tespril à ses heures, c'est trop de famille. Mais elle a bien fait, tout de même, de garder cet enfant... Avec lui, nous pourrons embêter le père...
— Oh !... Ce qu'il doit s'en ficher, l'animal ! Alicia s'était levée... Elle traversa la cuisine,
portant avec précaution l'enfant endormi, et le déposa dans un berceau d'osier à l'angle le moins éclairé delà pièce. Et comme elle regagnait sa chaise basse, lentement, elle s'arrêta devant
— Écoute bien, Simounet! il ne s'en fichera pas longtemps... Je suis lasse encore, el je marche mal, mais nous allons manger un morceau tous ensemble, et puis je prendrai la petite, dès qu'elle ne dormira plus, et j'irai...
— Tu es si faible !
— Et j'irai, toute seule, avec elle, là-bas, à Cerbuë, la montrer à Floréal, à Pouyabère, à Marinettel... à tous ceux qui voudront la voir, et je crierai bien haut ! ... Je n'ai pas peur !
Sa gorge sifflait, une tache pourpre s'élargissait sur chacune de ses joues pâles.
Son cœur battait à coups sourds et pressés. Une seconde, il lui parut (\n\\ s'arrêlait tout au fond de sa poitrine, mais il repartit d^in tel bond qu'il lui sembla monter jusque dans sa gorge et qu'elle défaillit presque, les yeux pleins de larmes, et sans voix.
Ce soir-là, comme tous les autres soirs, Pouyabère avait ouvert sa fenêtre. Le front appuyé aux barreaux de fer, il regardait mourir le crépuscule.
Le soleil qu'il ne pouvait voir qu'au matin, mais qu'il devinait, à cette heure, à l'ouest, derrière la maison, devait s'enfoncer au delà des gorges.
Son dernier reflet cuivrait, en face, les hautes cimes des pins. Il descendait dans une nappe de ciel lumineux, d'un blanc verdi. Seule, la moitié de son disque apparaissait, coupée par une bande de nuée et formait comme une lune étincelante à son deuxième quartier, baignant " d'une clarté de métal la bruyère et les troncs bronzés des pins.
1 G i l'écartrur
Toute celle lueur n'élail pas uniforme, mais trouée de mille rainures d'ombre bleuâtre ou rousse, soit qu'elle s'épaissît entre les Ironcs ('cailleux ou pointillât les tiges fauves des arbustes.
Au-dessus d'une lisière de hauts genêts aux fleurs rutilantes, la pinède du levant, feuillagée de vert sombre, était noyée de larges ombres bleuissantes. Ces bois bornaient Timmense champ de seigle coupé par lallée des chênes, et ils en formaient les quatre rives. C'était comme un lac d'eau calme, d'un vert glauque et laiteux, qui frissonnait aux vaguelettes des sillons, et les millions d'épis violacés au bout des chaumes grêles se moiraient de lueurs mourantes vers la lisière des bois noirs, tandis que par une trouée d'horizon s'épandait, presque au ras du sol, au travers des tiges, un ruissellement de pâle clarté.
Le vent s'était tû. Une odeur résineuse flottait, mêlée à des parfums de jeunes feuillages. A mesure que l'air se refroidissait, Tarome puissant des chênes qu'avait brûlés le soleil, montait jusqu'à la fenêtre. Et c'était toujours le même silence, autour de cette maison perdue comme un îlot sur la mer immobile des sables. Très loin, sur le désert de bruyère, quelques
l'i^xarteur ic:*
sonnailles tintaient, l'uis aueun bruil. i..v marche des hommes et des bôles était silej) ciease sur ce sol mouvant qui cloud'e les pas.
Dans cette région de la lande, il n'y a jamali de bruit d'eaux vives. Les ruisseaux coulenl avec lenteur au fond des combes marécageuses. Le chant des pâtres sur les plateaux ou le son pur de leur flùle de Pan {lou Pihet) faile de sept tuyaux unis, n'éveillent point d'échos. Les chars eux-mêmes, traînés par les vaches, glissent, silencieux, sur les lisses ornières de sable, et, sans le cri guttural d'un bouvier, le grincement d'un joug, ou le cahot des roues dans une flaque, rien ne révélerait leur passage dans ces solitudes.
Naguère encore, le vieillard aimait ce silence. Maintenant l'approche de la nuit troublait ses nerfs malades.
Des pensées, d'une tristesse indicible, io hantaient à chaque crépuscule. Son visage prenait une intensité tragique. Il semblait refléter en lui la désolation de l'heure. Une fièvre de regret brûlait sa chair qui ne se résignait pas à mourir.
Durant ces minutes mauvaises, il traversait un état d'épouvante lucide, où il sentait la folie venir. Il se raidissait alors pour ne pas
crier de rage, et, les deux mains crispées aux barreaux de fer, se cramponnait comme au Lord d'un goulTre, prêt à défaillir.
Il percevait alors, avec une acuité douloureuse, les moindres bruits à Tintérieur des appartements; ils multipliaient leur vibration dans sa tête sonore comme un cristal, et l'hostilité des êtres et des choses lui apparaissait si évidente autour de lui qu'il ne domptait plus rimpérieux besoin de hurler sa détresse. Un instant il se retenait encore, cabré de terreur, puis il plongeait dans un abîme d'inconscience, un vertige d'espace, de profondeurs sans lumières où il roulait, sans que ses mains pussent s'accrocher aux parois lisses, et il jetait, alors, une sorte de hurlement de fauve, un appel désespéré de volonté surnageante, bientôt sombrée, et ce cri lugubre, perdu sur l'immensité des bois, s'éteignait sans écho, dans le silence.
Alicia marchait vers Cerbuë. Elle atteignait l'allée de chênes quand ce cri l'arrêta, anxieusement penchée vers la trouée lumineuse où blan choyait la maison, tout au bout de la voûte des arbres. La masse moutonnante des cimes reposait sur les colonnes régulières des trancs
gris dont l'écorce rugueuse, marbrée de plaques blanchâtres et de mousses, se teintait de pâle vermeil.
L'enfant dormait, balancé au gré de la marche, sur ses bras à demi ployés. L'arrêt fut si brus(|ue qu'il rouvrit les yeux, grimaça, agitant une main, prêt à pleurer. Mais sa mère prévint les larmes. Elle reprit sa route d'un pas cadencé, chantant à voix presque basse une vieille berceuse du pays, et l'enfant calmé referma doucement ses paupières.
Au delà des chênes s'étendait une pelouse d'herbe rase jusqu'au pied de la muraille qui paraissait s'assombrir à mesure qu'elle avançait, car aucun rayon du soir ne l'atteignait
olus.
Des quatre grandes fenêtres, celle de Pouyabère seule était ouverte. Alicia leva les yeux :
Deux mains décharnées s'agrilTaient aux barreaux de fer. Une tête aux cheveux blancs, dunt elle ne voyait pas la face inclinée sur la pierre, reposait immobile contre les maigres poignets dénudés. Alors elle sentit une émotion gonfler son cœur. Une sorte de colère montait en elle, faite de pitié pour cet homme et pour ellemême et de haine pour le père de son enfant. Comme ua orage lointain encore, mais que
grossit de seconde en seconde chaque nuée sous le ciel, ses pensées s'amassaient sans relâche, une houle de mauvais souvenirs qui soulevait son cœur, et d'instinct, droite et frémissante, au pied de la muraille, elle tendit son enfant et cria :
— Maître ! . . . regardez donc, la fille de Floréal I A cette voix, la tête blanche remua. Une face
d'angoisse apparut entre les barreaux. Les yeux, comme vides de lumière, s'allumèrent un instant puis s'éteignirent. Le front retomba sur la pierre et ne bougea plus.
Au bruit léger de ses sandales sur le seuil, Marinette, qui préparait le repas du soir, se retourna. Debout, au milieu de la vaste cuisine dont le carrelage rougi s'éclairait à la flambée de l'âtre, appuyée des deux mains à la lourde table, elle regardait, surprise, Alicia venir.
Ses traits figés d'ennui ne tressaillaient pas. Une pâleur subite éteignit Féclat de son visage. Elle eut une crainte pour son fils préféré, et la jeune femme et l'enfant lui apparurent, là, comme une menace vivante et si soudaine qu'elle hésita un instant avant de parler.
— Je viens voir Floréal, fit Alicia d'une voix brève et lui montrer son enfant.
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— II n'est pas ici.
— Je sais qu'il y est.
— Non, je suis seule. Floréal ne reviendra pas d'aujourd'hui.
— Celui de Buros Ta vu rentrer, à cheval, par le chemin de Poutchi-ho.
— - Va-t-en! Tu ne le verras pas, va-t-en.
— Oh! pas avant de Tavoir vu, je veux lui montrer sa fille, lui faire honte de sa conduite...
— Et la tienne? est-elle meilleure?
— Assez, Marinette. Je veux lui prouver qui je suis. Il m'a fait perdre, comme une chienne, sur le pavé de Bordeaux. Il ne s'est pas inquiété du gîte ou je pourrais dormir, ni de la table où je pourrais manger. Je ne lui reproche pas de m'avoir prise, ni de m'avoir fait un drôle, non, ni de ne m'avoir pas épousée... Non! je sais bien que je ne suis pas pour lui, mais il m'a emmenée hors d'ici avec des promesses, et, là-bas, il m'a abandonnée, seule et sans pain, afin de ne plus me revoir jamais !
Elle disait cela d'une voix chantante et claire qui s'assourdissait peu à peu, se brisait, comme chargée de sanglots. Elle restait droite devant la mère de son amant, de l'autre côté de la table, la fixant de ses yeux chauds embués de larmes, et Marinette l'écoutait sans un mot, le visage
fermé, les traits durcis, le regard au loin. Soudain elle fit UQ geste, un grand geste vers la porle, si violemment qu'Alicia se retourna, sentant quelqu'un passer derrière elle. Une ombre glissa dans la baie lumineuse du seuil. Ell^ comprit.
— Floréal! il est là! cria-t-elle, éperdue. Floréal!...
Elle jeta cet appel avec tant de force que Tenfant qu'elle étreignait se réveilla, poussant de longs cris de bête peureuse.
En haut, des portes claquèrent avec fracas. Puis une voix que l'on n'entendait plus résonner jamais sous la voûte sonore du grand corridor, une voix impérieuse, celle du xMaître, éclata :
— Alicia, monte, porte-moi cet enfant 1 monte, je le veux!...
Elle entra dans la chambre, le cœur battant, les lèvres tremblantes.
Pouyabère s'était traîné, de chaise en chaise, jusqu'au seuil et l'appelait. Elle le vit, presque debout, adossé au mur, les mains raidies au dossier d'un siège, et son visage était d'une telle pâleur qu'elle recula. Mais, d'un signe de tète, il la fit venir à lui. Ses yeux brillaient d'une é. range lueur verdàtre. Sa volonté tendue le
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ii:)ut(»nait. On le seiilail près de faiblir, mais il recouvrait, pour un instant, toutes les forces de sa vie.
— Je l'ai entendue. Est-ce vrai qu'il Va abandonnée là-bas? Et sans argent?...
— Je n'avais que cinq francs... ils étaient à moi...
— Et lui?
— Oh ! lui en avait plein ses poches. Darhhide, le marchand de bois, l'avait payé le matin même du départ?
— Que dis-tu ?
— La vérité, maître.
— Mais pourquoi DarbladeT...
— L'argent des chênes. ..
— Des chênes?... Ah!... Ah!... Ah!...
Le rire atroce, le rire fou de Pouyabère sonna, déchirant. Ses lèvres se contractèrent.
Alicia eut un geste de frayeur.
Il s'était redressé, et maintenant marchait vers la fenêtre, d'un pas raide.
— Mais ils sont là, les chênes! regarde?
La masse moutonnante des cimes reposait sur les colonnes régulières des troncs énormes dont l'écorce rugueuse, marbrée de plaques blanchâtres et de mousses, se teintait de pâle vermeil.
Au-dessus, le ciel était d'un bleu noir. L'em-
brasemenl du soleil à l'occident cuivrait les branches des genêts, les troncs des chênes et n'atteignait pas les hauts feuillages qui s'allumaient d'un vert ardent et paraissaient pleins de glauques flammes.
— Et ceux de la combe de Poutchi-ho, maître ? J'ai suivi la chênaie. 11 y avait trois cents arbres couchés sur la bruyère, à la droite du chemin.
Elle s'arrêta, n'osant plus parler, tant le visage du vieillard Fépouvantait. Il était assis maintenant sur son fauteuil, en face de la table où était servi son repas du soir. Ses yeux regardaient âprement devant lui, sur la nappe toute blanche, une tache de feu rose qu'y faisait le reflet d'une bouteille emplie de vin pourpre. Une mouche bourdonna au-dessus d'une assiette de fraises, attirée par le jus vermeil et les fruits poudrés de sucre.
— Trois cents... trois cents... trois cents! murmurait Pouyabère et son poing refermé ébranla la table. Il retrouvait sa vigueur éteinte d'autrefois.
— Enfant, verse-moi du vin, fit-il avec un geste large.
Alicia obéit. Il but une rasade, d'un trait. Ses yeux s'allumèrent.
— Floréal! Floréal! hurla-t-Ji.
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Ce fut Marinellc qui entra.
— Je veux Floréal, où est-il?
— Il n'est pas ici.
— Tu mens, il y est, Floréal!
Et, soudain, Pouyabère se leva, marchant vers un secrétaire massif, en bois de chêne, scellé au mur dans l'encoignure de la haute cheminée, il fit grincer la clef dans la serrure, rabattit le panneau, fouilla les tiroirs.
Puis détachant deux minces billets bleus épingles ensemble, il les jeta sur la table, devant Alicia qui se reculait.
— Prends ça, vite, etva-t-en. Tu reviendras me voir. Je n'oublierai pas le mal qu'il t'a fait.
Elle remercia du geste, passa, rougissante, devant Marinette dont les traits calmes n'avaient pas bougé et sortit, sans paroles, raidie d'émotion, le cœur gonflé, serrant dans les doigts de sa main droite les deux billets de Pouyabère.
Elle atteignait à peine les dernières marches qu'un cri sauvage éclata, pareil à celui qui l'avait arrêtée, l'heure d avant, sous les chênes. Elle s'appuya contre la rampe et s'assit, pour ne pas tomber, sur le rebord d'une marche de pierre. Un bruit de voix frappait ses oreilles bourdonnantes. En haut, sur le palier, la porte
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qu'elle avait refermée s'ouvrit largement, Floréal parut sur le seuil. Elle entendit sa voix qui disait :
— Vous m'avez appelé. Me voici. Mais qui donc est là? et que s'est-il passé?
Alors elle se releva, toute pâle et frémissante, et s'enfuit en berçant dans ses bras Tenfant qui dormait.
11 se tenait debout au milieu de la chambre. L'émotion contractait son rouge visage.
Il tiraillait nerveusement sa longue moustache blonde, et Pouyabère, en le voyant, se sentit triste à mourir. Qu'était-il, lui, vieillard malade, en face de cette jeune force qu'il voulait dompter? Ce soir, demain peut-être, le mai atroce dont il souffrait paralyserait son corps tout entier. Il ne serait plus, désormais, qu'une chose inerte aux mains dé cet homme à qui il avait donné la vigueur de ses muscles, la beauté de ses traits, l'ardeur de son sang.
Pourquoi ne lui avait-il pas transmis ses qualités morales en même temps que les autres, celles qui paraient sa chair?
Déjà il touchait le fond de son impuissance. Floréal était bien le maître pour tous, et bientôt il serait le sien.
Le domaine de Cerbuë, les bois qu'il aimait, deviendraient sa proie. Il gaspillerait ces richesses dont lui, Pouyabôre, était si lier. Dans quelques années peut-être, il n y aurait plus un seul (le ces arbres énormes qui étaient sa joie et son orgueil.
11 serait mort. Il ne verrait plus cela. Mais qu'importe?
Il eut nettement la sensation qu'il ne pourrait pas n^.ourir ainsi tout entier, qu'une part consciente de lui-même resterait attachée à ces choses et souffrirait de leur mutilation.
Alors une flamme brûla ses yeux, il sentit la cuisson des larmes, et, pour ne pas faiblir, il cria. Ce fut d'abord un lourd flot d'injures qu1l ponctuait du poinor sur la table, puis il rappela ses bienfaits. De temps à autre, Floréal relevait le front et leurs regards se croisaient comme Féclair bleu des aciers.
Quand Pouyabère parla des chênes, son visage rayonnait du feu de ses paroles. Une colère superbe transfigurait sa chair douloureuse. Sa voix âpre, incisive, farouche, vibrait avec des cris, scandait des phrases, martelait des mots éclatants où se condensait toute son émotion. Il se rassit enfin, ses nerfs tendus à casser allaient le trahir. Il battit la table de ses
doigts convulsés et roides qui tremblaient.
Alors, le voyant ainsi, livré sans défense, à bout de souffle, Floréal eut une expression de pitié railleuse et, s'avançant vers le vieillard, le regard droit, il dit le mot qui devait tomber sur lui comme la foudre et l'anéantir dans un abîme de désespoir :
— Vous ne savez donc pas que vous êtes FOU?
Pouyabère, hagard, s'était redressé.
Ce mot entra en lui comme une lame. Un instant, farouchement muet, il Vy retourna, élargissant la plaie où restait le fer — et cela lui causa une douleur si atroce qu'il hurla, les mains ouvertes, et les referma comme des serres sui le rebord de la table où ses doigts semblèrent s'incruster, puis, d'un efl*ort surhumain, il l'enleva et la jetant devant lui, à hauteur d'homme, avec un cri rauque, il en heurta Floréal en pleine poitrine, et le coucha d'un coup sur le sol. Marinette joignit les mains. Mais il marcha sur elle d'un air si terrible qu'elle recula jusqu'à la porte — et, les doigts tremblants, essaya d'ouvrir.
Déjà il était près d'elle, écrasant du talon les débris de verres et de vaisselle.
Son pied glissa dans une flaque de vin pour-
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pre qui lui sembla du sang jailli de la poitrine de son fils, et cela l'aveugla davantage.
Une flamme de folie incendia sa face blême, injecta ses yeux, le tordit d'un rire atroce, et il s'abattit sur le flanc, la bouche grimaçante, les poings en avant crispés dans le vide, en )oussant une sorte de râle.
La fraîcheur délicieuse de la pluie, après l'ardente journée, était tombée sur les sables. Un bois de pins se découpait dans la lueur mourante du soir, au sommet lointain d'une dune blanche.
A droite, à gauche de la grande route, bordant de toutes parts les champs de seigle où s'espaçaient trois métairies ombragées de chênes, la lande immense s'étalait, emplissant l'horizon de ses bruyère roses, où çà et là brillaient de minces flaques d'eaux mortes comme des coulées de métal noir.
A peine une clarté entrebâillait l'espace, au delà des cabanes perdues.
Sur les pâtis clos de barrières et que bai-
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gnait un lent ruisseau venu des marécages, cinquante taureaux et vaches de course paissaient l'herbe embaumée. Ils s'arrêtaient parfois, le mufle haut, reniflant Tair et fixant vers rétendue leurs yeux farouches où luisaient des éclats du soir.
De grandes pouliches d'espèce barbe, à quei e flottante, les suivaient en bondissant autour d'eux comme des lévriers. Un peu à Técart en avant du troupeau dispersé sur la pelouse, une vache bretonne à robe noire, aux cornes aiguës^ traînait avec lenteur sa grosse sonnaille de gardienne dont le bronze bourdonnant servait d'appel aux autres bêtes. Trois grands chiens de berger, hardis et forts comme des loups, aux oreilles coupées, aux yeux cruels, rôdaient alentour.
L'un des vachers, un garçon de quinze ans, aux beaux traits bruns, accoudé aux barrières, sifflait un rondeau du pays et parfois, le bras tendu, faisait un geste et jetait un cri dur. Alors celui des chiens qu'il nommait partait en poussant des abois vers une vache indocile et qui, sentant là-bas le seigle en fleur, galopait au long de la haie du champ. Il la ramenait au troupeau, sautant de la tête à la queue, esquivant le coup de corne, la ruade, et le bond, mordant le
l'écartkur 181
jarret ou Toreille. C'(Hait un grand hrnil (ie sonnailles ballantes, de galops (Hoiiiïés dans riierbe. Puis toutes les hôtes calmées baissaient de nouveau le front, et Ton n'entendait plus que le sifflet du pâtre et le son grave et sounl des clarines balancées.
C'était le parc de Lomprè, la ganadéria de César Pouyabère. Les trois métairies lui appartenaient, situées à deux lieues au couchant de Ccrbuë, à rextrémité de la lande rase qui va des gorges du Rimbez à TEstampon et que traverse la route nationale d'Espagne.
Simounet habitait là dans la maison la plus proche du parc, où Valéria, depuis sa sortie du château, était venue le rejoindre.
C'était la vieille horde landaise faite de pans -de bois et de torchis de paille, dont Tauvent profond, soutenu par des pilliers bas où couraient des pampres de vignes, allongeait son ombre, à l'orient, jusqu'à celle des grands chênes. Il y en avait quinze à vingt, planté en quinconce sur la pelouse, et dont les flancs rugueux^ torturés, fendus, abritaient des essaims d'abeilles. En face, le parc, long bâtiment rectangulaire couvert d'un toit de branches sèches, donnait sur les prairies qu'arrose TEstampon coulant entre deux rives marécageuses. La lande, au delà,
continuait, emplissant tout Thorizon jusqu'à la mince et courbe ligne des lointaines forêts de pins.
Entre les trois maisons s'étendaient les champs de seigle^ et les toits émergeaient à peine de ces pâles flots verts, comme de petits îlots sur un espace d'eau calme.
Assise sur le seuil, Valéria cousait aux dernières lueurs du crépuscule; soudain elle leva les yeux, vit un nuage noir vers l'orient, par une éclaircie des arbres. Elle rejeta son ouvrage et s'avança, penchée hors de Tauvent, pour interroger le ciel.
Jamais elle n'avait été plus belle. Le vent du large et le soleil balaient son visage. La volupté agrandissait encore et cernait ses yeux sombres dont les paupières battaient doucement. Son front étroit était nu sous des cheveux noirs serrés dans un mouchoir d'indienne orange, mais rien n'attirait le regard autant que ses beaux seins, tant ils paraissaient moulés sous le corsage, hauts, fermes, aigus. Ses hanches rondes avaient le balancement souple et rythmé des filles des anciennes races voluptueuses du Midi. L'on pouvait rencontrer, dans toute la Lande, jusque sur les confins du
L*i^:CAUTEUR 483
Médoc ou de TArmagnac, de jolis visages et des corps bien faits, mais elle gardait, au milieu de tant de femmes abiltardies, Tantique pureté de
son espèce.
— Vacher! cria-t-elle, Simounet t'a dit de faire rentrer le bétail à fescurada' en cas d'orage, regarde ce nuage qui monte au sud, et dis-moi s'il n'est pas temps de gagner le i^arc?
Elle parlait un gascon pur et sonore, mais dont les mots sur ses lèvres adoucissaient leur éclat dans de finales syllabes muettes. Sa voix était claire et douce, les voyelles y chantaient comme le son de flûte triste des crapauds dans les nuits chaudes.
Modestin le vacher obéit.
une main posée au faîte de la barrière, il s'enleva, d'un saut leste et précis, et retomba debout sur la pelouse, les jarrets un peu ployés. Il était vêtu d'une chemise de toile bleue, une ceinture de laine de même couleur sanglait ses reins souples, ses jambes minces étaient nues dans un pantalon blanc, et ses pieds chaussés de sandales de cordes. Il portait crânement le petit béret penché sur le front, du côté droit, et une courte boucle de ses cheveux noirs tran-
1 Crépuscule, en dialecte gascon.
chait à peine sur le haie de la peau, jusqu'aux sourcils. Il ressemblait étrangement à Simounet.
Il brandissait un long bâton de houx armé de fer et poussait en courant des cris rauques. Ses trois lahris * le précédaient en bondissant dans les herbes. L'un d'eux était noir, haut et svelte, ses pattes onglées au jarret droit, se détendaient comme des arcs; il sautait les taureaux en travers ou restait agriffé sur leur rein et les mordait au garrot. Un autre, au pelage d'un fauve ardent, trapu et court, le suivait de loin. Le troisième était une sorte de lahri d'espèce rare en pays landais, au long poil de griffon, aux oreilles pointues, mais dont la queue fournie n'était point coupée. Un larj^e écusson de poil gris ornait ses cuisses nerveuses, et ses grands yeux, au regard humain, brillaient sauvagement sous de rudes mèches broussailleuses.
— Valma, viens ouvrir le portail du parc et fermer les barrières au dedans ! Je suis seul ce soir et je ne puis tout faire à la fois!... Prends aussi la grosse lanterne... il va faire noir...
Modestin criait cela de toutes ses forces, afin qu'elle entendît sa voix dans le tintement des sonnailles et les aboiements des chiens.
1 Chiens de berger.
l'écartkur i8:>
Une fi(^vre légère l'animait à la pensée qu'il allait se trouver seul devant elle, flans la demiobscurité des couloirs. Il oserait là, peut-être, se montrer un homme, — puisqu'il en faisait le travail, sans l'aide de son frère, Sébastien, qui était en ce moment, pour trois jours, aux arènes de Nérac, avec Simounet et sesécarteurs.
Mais dès qu'il se trouvait seul devant Valéria, il n'osait que la regarder avec de tels yeux « qu'elle en avait honte », disait-elle.
Alors elle le taquinait sans relâche, lui demandait, avec un sourire, comment se portait sa maîtresse, la petite Marie de Lomprèrot, une bergère de treize ans, avec qui elle l'avait surpris, un soir, couché dans un grand fossé couvert de bruvère. Il ne trouvait rien à lui répondre. D'ailleurs, il jugeait toutes paroles superflues. Mais il fallait oser un geste, et qui sait si elle ne se moquerait point de lui? Il avait la fierté native des enfants de sa race dont il ne faut point défier le courage. Il aurait brave la mort pour elle, et sans y songer, avec le seul souci de paraître un homme. Elle le savait bien. Aussi cet amour, dont au fond d'elle-même elle sentait la secrète douceur, ne le provoquaitelle jamais.
Elle avait ouvert le granc' portail dont chaque
battant ramené s'accrochait à une double barrière formant un large couloir, entre les deux rangées de loges, d'un bout à l'autre du parc.
Ces stalles, vingt-cinq à droite, autant à gauche, étaient isolées du mur par des allées larges de deux mètres environ, et le devant de chacune, tourné vers le couloir central, était fait d'une haute palissade de bois de chêne montant jusqu'aux poutrelles et percée, à la hauteur des crèches, d'une ouverture carrée — sorte de guichet par où Ton jetait aux bêtes le foin, le mais, le son et Tavoine.
Dès qu'elles entrèrent, Valéria recula d'instinct et, le dos appuyé aux parois d'une loge, les vit défiler devant elle, si près qu'en étendant le bras elle eût pu effleurer les cornes redoutables. Il y eut un piétinement lourd; une acre odeur de fauve s'exhala, mêlée au parfum chaud des litières renouvelées.
Le portail ouvert découpait, à l'orient du ciel, une clarté verdâtre et jaunie que rayait le hérissement des cornes.
Les chiens s'étaient lus, seule la voix de Modestin grondait, jetant de furieux appels. Il n'avait pu rentrer encore et se tenait en arrière du troupeau, à quelques pas du seuil.
LÏXARTEUR 187
La présence de Valéria dans le parc le troublait aulremenl que la perpétuelle menace d'une cornade. 11 souhaitait, maintenant, quelque embarras, un retard, une lutte entre des bêles indociles, afin de n'avoir pas à la rencontrer, seul, à lui parler. Mais le bétail rentrait calmement, repu d'herbages, s'écoulait avec un grand bruit sourd de sabots sur la terre durcie des couloirs.
Le vacher se glissa derrière, poussa le portail, sauta sur Tun des battants ouverts, et de là il parlait à chacun des animaux, les nommant d'une voix sonore. A mi-longueur de Tallée principale, s'ouvrait un carrefour. Les barrières se rabattaient des deux côtés, laissant libre Taccès d'un corridor qui traversait le parc dans sa largeur, formant ainsi les bras d'une croix.
— Senorita! Caracola! Capitana! Zapatero! Paloma ! Navarra! fit Modestin aux retardataires, rentrez !
Mais Zapatero, un noir taureau de Colmenar, s'enleva, cabré, meuglant d'amour et de colère au-dessus d'une vache nouvelle qu'il ne connaissait pas encore, car elle était arrivée le matin même de la Navarre. Valéria poussa un léger cri, la croupe delà génisse ployait déjà sous le lourd poitrail. — Prompt comme l'éclair, le vacher
188 LF^CARTEUR
saisit d'une main la queue puissante du taureau et lui planta dans les reins le bout de sa pique. Les trois chiens mordaient aux jarrets la Navarraise qui fonça dans un couloir vide et le taureau noir retomba, poussant un beuglement de douleur. Mais il était si grand qu'il ne put se retourner et faire tête à Tinstant; le garçon avait déjà refranchi la barrière, refermé le vantail ouvert et le Colmenar se trouva pris.
Un instant il gratta le sol, fouetta de la queue, et comme Modestin passait le bras entre les barres pour lui allonger un coup de bâton au flanc, il se jeta vers lui, baissant le front. Sa corne heurta l'épaisse planche de chêne qu'elle fendit d'un coup, passant au travers, éraflant la main du vacher qui ne broncha point.
Enfin Zapatèro se résigna. Il bondit vers le couloir et les lourds verrous se refermèrent.
— Ce n'est pas tout, allume la lanterne, il faut les attacher maintenant.
A la grande lueur de la lampe à pétrole emprisonnée dans une cage de verre à réflecteur, que Simounet avait récemment achetée pour remplacer les ^chandelles fumeuses, Modestin vit sortir de l'ombre le pâle visage de Valéria.
— Tu as eu peur? demanda-t-il.
LÏ:CARTKUR 1«9
— Oui, j*ai cru qu'il dcmolissail la barrière.
— Oh!... non pas, mais quel fameux coup (le corne, tout de mc^me! Regarde ce trou, et pourtant ce bois c'est du cœur de chêne I C'est plus dur que la peau d'un homme 1
— Quand on reçoit ça dans le ventre... murmura-t-elle.
— Moi, je n'en ai point peur!...
— Tu seras brave, toi... comme Simonne t.
— Je le serais davantage, pour te plaire.
— Tais-toi, tu es un enfant.
— Non, Valéria, je suis un homme !
Elle secoua la tête d'un air de pitié railleuse.
Alors, n'osant soutenir son regard, il détourna les yeux, plein de trouble, saisit un court bâton armé de pointes de fer dont l'une se recourbait en harpon, et lui dit d'une voix triste :
— Allons ! éclaire-moi devant chaque loge. On n'entendait plus que le bruit égal des
mâchoires broyant le grain dans les auges de bois clouées à l'intérieur des stalles, juste audessous des guichets. Le rayon de la lanterne, plongeant par l'étroite ouverture, frappait des mufles fauves ou noirs, des fronts velus, de grands yeux farouches, des cornes aiguës et recourbées. L'ombre monstrueuse de ces têtes
190 l'égarteur
dansait sur la blancheur de la muraille, derrière chaque slalle éclairée.
Une énorme corde à nœud coulant, liée à des anneaux de fer, pendait au-dessus de chaque crèche. Modestin élargissait le lazzo, fixait la boucle au bout de son harpon, avançait le bras, et, d'un coup de main d'une extraordinaire adresse, le jetait au-dessus des cornes. Si la bête ainsi surprise était vieille, habituée au parc, elle ne manifestait point de colère et continuait son repas tranquille.
Mais il y avait là dix ou douze baquillas de quatre ans, nouvellement arrivées d'Espagne, qui, méfiantes et fourbes, relevaient le front, regardaient l'homme et soufflaient bruyamment en grattant le sol.
Ils étaient devant Tune d'elles : Valéria, un peu en arrière, projetant la clarté de sa lampe à l'intérieur de la loge; Modestin, penché au-dedans par le guichet. Il songeait avec tristesse.
— C'est la dernière bête à lier, après cela elle me laissera seul. Je sens derrière moi la chaleur du corps de cette femme que j'aime, que je voudrais, et je n'ose pas même un geste. Ah! s'il faisait noir! Je n'aurais peut-être pas peur...
Il agitait doucement son lazzo au bout du
L KCARTEUR 191
harpon de fer et, comme il le lançait au front de la vache, celle-ci se rua sur lui, voyant de la clarté au-delà de son bras et ne comprenant pas que la lucarne était trop étroite pour qu'elle y passât avec son armure.
D'un bond, Modestin se rejeta en arrière, mais le mufle fauve l'effleura, la corne gauche, par l'ouverture, toucha l'épaule de Valéria qui laissa tomber sa lanterne — et la lampe s'éteignit.
Elle sentit aussitôt deux bras musclés qui ployaient sa taille en la soutenant. Une bouche sèche et brûlante s'appuya sur ses lèvres humides, y bat longuement. Puis elle tomba dnns une meule de bruyère. Les deux mains de l'enfant écrasaient ses seins mis à nu. Elle ne résista qu'un instant, — et lui gémissait de plaisir,. •
Le lendemain. La nuit venait.
Une flaque d'eau morte luisait sombrement à Torée des chênes dont la cime baignait dans la pnre lumière verte de Torient, et qui profilaient, étayant celte voûte, leurs troncs rugueux, par le couchant violacés.
Au loin, dans la direction du soleil, au milieu des champs de seigle, s'élevaient trois vieux châtaigniers d'or.
De longs nuages stagnaient, pareils à des arêtes de monts neigeux dont se cuivraient les irêtes vives , troués de lacs d'ombre et bossues le granits violets.
Sur le seuil de Lomprè, comme le soir
d'avant. Yaléria cousait.
Ses petits pieds chaussés de sandales blanches s'appuyaient aux barreaux d'une chaise renversée; ses belles jambes étaient nues sous un simple jupon d'indienne rose. Sur ses genoux s'étalait une veste de velours noir. Une large déchirure sabrait l'étoffe chamarrée de galons d'or, et Taiguille, au bout de ses doigts menus d'enfant, perçait le velours de cette casaqiiilla de combat, à la place même où la corne d'un taureau avait glissé, tandis qu'une amoureuse et mélancolique chanson du pays s'exhalait, lentement, de ses rouges lèvres en fljur :
Aqueras mountanhas * Que ta n'autas soun M'empatchon de bese Mas amous an soun,,.
1 . Ces montagnes Qui sont si hautes M'empêchent de 'voir Oii sont mes amours.
Je chante^ je chante^ je chante^ Je ne chante pas pour moi^ Je chante pour ma mie Qui est auprès de moi.
Elles ont beau être hautes, Elles s'abaisseront ^ Et mes amours Réapparaitro?it„.
L*i^:CAhTRUR 193
Canti, canli canti, Canti pas per you, Canli per ma mit/ a Qu es au prè de y ou.,,,
N'autas se sou7i nautas Que s'abacheran Et mas amour êttas Que parcchèran.,.
M'en bau à la gleiêa, Pa per déboucioiin!
Qu'i bau en de bese Mas amous s*i soun.,.
Canti^ canti^ canti,., etc.*
C'était la nostalgique chanson de Gaston Phébus, que les pâtres entonnent le soir, dans le Béarn, la Gascogne, le Languedoc et la Provence, — des Alpes aux Pyrénées, de la Méditerranée à rOcéan.
Son cœur battait d'aise. Simounet était rentré le matin même. En le voyant elle avait oublié la scène de la veille avec Modestin dans le parc et ne songeait plus, même en lui parlant, que cet en-
Jetais à V église, 5,
Pas par dévotion! bv
J'y vais pour voir ^ Si mes amours y sont
Je chcm/e, je chante, etc ,^
fant l'avait aimée. Seul, Técarteur satisfaisait sa chair voluptueuse et inventait pour elle, lui semblait-il, de nouveaux baisers. Il était revenu, las et pâle, portant sur Tépaule ses habits de course en lambeaux. Il sentait les fleurs, le tabac, le vin, et je ne sais quelle odeur de fauve et de mort. Il avait tenu dans ses bras un de ses hommes agonisants, le ventre ouvert d'un coup de corne. Pour lui, il s'était fait rouler deux fois dans l'arène, avait saisi à la queue la bête qui se retournait et le jetait à dix pas d'une cornade dans les côtes.
L'homme, un garçon de vingt ans, était mort en lui criant : merci, et tandis qu'il racontait cela, les yeux en larmes, Valéria, vibrante et pâlie, songeait avec un élan de fierté cruelle qu'un jour peut-être ce Simounet qu'elle aimait, tomberait ainsi dans l'arène, et qu elle verrait son geste et ses yeux tournés vers elle, du haut des gradins fleuris.
Des images de mort et de volupté passaient dans sa petite âme d'enfant.
Elle subissait, inconsciente, par delà les siècles, l'influence de sa vieille race sarrasine, mêlée au sang latin depuis la conquête romaine, et, à ces heures de trouble, elle ne devait point différer beaucoup des femmes antiques, mai-
LÏXAPiTKliR 1ÎJ7
tresses de gladiateurs et de bclliiaires, pencliées arderninenl aux degrés du cinjue el applaudissant au combat.
Elle dépliait un pantalon de toile blanche, un de ceux que Simounet avait rapportés de Nérac. 11 était troué à la hauteur de la ceinture, une large tache de sang séché souillait le bord déchiré. Elle la contempla anxieuse, un peu de fièvre brûlait au creux de ses mains.
— lia été touché là, murmura-t-elle, — légèrement sans doute... car il ne me Fa point dit. Et son cœur battit plus vite à la vue de ce sang d'homme.
Le grand trot d'un cheval sonna, au loin, sur la route sèche, puis s'assourdit.
Valéria releva le front :
— Un cavalier, pensa-t-elle. Il n'a fait que traverser la route pavée. Je l'aurais entendu plus longtemps, s'il Favait suivie, mais dans le sable...
Soudain, et par un mouvement de fuite, elle était debout.
Elle avait reconnu sous les chênes, battant haut le sol d'un ample trot régulier, la jument grise de Pouyabère.Eile venait droit à l'auvent, et quand elle déboucha de l'ombre sur le pâtis, Valéria reconnut au-dessus de sa fine tête
d'arabe carrée, le visage rouge ' de Floréal.
Déjà il avait vidé sa selle, d'un saut brusque; retenant d une main la bête en sueur qui s'ébrouait, il tendait Tautre à la jeune femme. Mais elle feignit de ne pas la voir, — le regard haut, les lèvres fermées sur une moue de colère rageuse.
Il était, comme d'habitude, coiffé d'un béret bleu, vêtu d'une veste de chasse en velours gris à boutons de métal, d'une culotte doublée de peau qui moulait ses cuisses musculeuses, et chaussé de hautes bottes aux talons armés d'éperons d'acier.
— Adieu, Valéria! fit-il d'une voix douce, la voix qu'il prenait en parlant aux femmes. J'ai de mauvaises nouvelles à vous apporter de chez nous.
Et comme elle ne répondait pas encore :
— Où est mon frère? demanda-t-il.
— Au lit.
— Blessé?...
Elle fit signe que non, avec la tête, et le feu d'un rayon qui mourait au ciel, entre les pampres de la vigne, fit briller à son oreille un mince anneau d'or.
— Malade? il est malade ? reprit Floréal.
— Non, fatigué de ces trois jours de course.
l'écartkur 199
l]t triste de cette mort du [)auvre Pascalin. Oui, je sais... C'est un ninllieur... mourir si jeune... et par la laute d'un Teneur-de-Corde s;u)ul et maladroit.
— Oh! non, Barransan n'est pas inhabile, et ce n'est pas sa faute. Ils se sont tous prodigues, tous, avec grand courage, pour sauver ce pauvre drô!e. Et Simounet a reçu pour sa part deux cornades à la poitrine, à la ceinture, sans pouvoir le sortir du mauvais pas.
Elle avait dit cela, d'une voix altière, faisant sonner orgueilleusement les mots.
Floréal reprit :
— Je connais le courage de Simounet, mais il ne faut rien exagérer non plus. Ce sont des écervelés qui ne veulent rien entendre.
— Je les aime, moi, ces hommes-là... D'ailleurs, Simounet m'a tout raconté. Pascalin a voulu écarter la Clavellina en dedans de la corde, c'est-à-dire sur le terrain où la corde n'est plus d'aucun secours, et ne peut, au contraire, qu'entraver les jambes de l'homme. Pascalin a fait une feinte très belle, mais la vache est fourbe et s'est retournée sur V écart. Lui a bondi, lancé en avant d'un coup de front; il a trébuché à la corde, est tombé. La Clavellina s'acharnait. Tous les écarteurs ont sauté sur la
bêle, les uns à la queue, les autres aux cornes. Elle les a roulés, piétines. Simounet est resté seul debout, et quand il a relevé Pascalin, il rendait le sang par la bouche.
Floréal la contemplait ainsi, frissonnante. Il eût donné la moitié de sa vie pour la tenir ployée contre lui, dans un tel moment.
Sa face flambait. Ses yeux, d'un bleu verdâire, étaient noirs de passion contenue, sa voix rauque, quand il reprit :
— C'est un malheur, que veux-tu? Mais nous allons en subir un plus grand, nous autres. Mon père est malade, très malade, je crois qu'il va mourir../
— PauvTe homme! fit Valéria, subitement attendrie, il aimait bien Simounet.
— C'est toi qui l'aimes trop, Valéria!
Sa voix était sourde, comme étouffée de sanglots. Elle n'y prit point garde. Il s'était retourné et fouaillait sa jument avec colère, pour cacher son trouble. Elle se cabra violemment sous l'outrage et retomba immobile, l'encolure renversée, les yeux dilatés par la crainte et prête à bondir en arrière. Il l'injuriait à pleine voix, heureux de se soulager contre elle qui n'en pouvait mais, avec une rage injuste crevant en moulinets de cravache et en jurons forcenés. A
cet instant il eut avec délice, dans sa fureur jalouse, chTilié la femme et non la bote, mais il n'en avait pas le choix. Il éprouvait le besoin d'cpuiser sa force, de laisser se détendre ses nerfs crispés, et Tenvie lui vint de ressauter en selle, de s'en aller là-bas, sur la lande, galoper, ventre à terre, dans un tourbillon de sable et de vent. Mais il voulait dire autre chose... 1! cherchait, dans sa tête troublée dun chaos d'images violentes, les mots qui fuyaient. Alors il eut râpre courage de ceux qui sautent, les yeux fermés, dans le vide :
— Valéria! je ne puis plus vivre sans toi!... Tu le sais? Il faut que mon amour soit bien fort pour je vienne ici te le redire, auprès même de mon frère. Mais pour l'avoir je briserais tout... j'irais jusqu à...
— Jusqu'à?... demanda-t-elle , ironique et calme, voyant qu'il n'achevait pas.
Mais il se reprit, et, d'une voix martelante et dure, sachant qu'il ne l'attendrirait point :
— Si mon père meurt, c'est moi qui suis le maître. Il y a, entre lui et Simounet, un traité de cinq ans qui leur assure à tous deux des parts égales dans les affaires de la ganaderia. Ce traité, en cas de mort de l'un d'eux, est rompu...
202 L'ÉCAr.TEUR
— Je n'en sais rien, et ne comprends pas toutes ces choses!...
— Attends, si mon père meurt, je vous fous dehors, oui, dehors, tu m'entends, ton Simounet et toi... c'est dit.
— Assassine-le donc s'il ne veut pas mourir assez tôt, canaille!
Il avait reculé d'un pas, sa cravache levée sifflait, mais d'un revers de mainValériaTécarta, ses doigts furent rayés de rouge. Elle ne cria pas ; raidie vers lui et dans un élan de colère silencieuse, elle lui cracha au visage. Déjà il était en selle. Il haussa ses larges épaules, tourna le dos, le jonc de mer tressé se tordit dans ses mains violentes, mais il ne se retourna pas, et partit, enlevant sa jument de pied ferme, d'un galop fou.
— Oh! que j'ai dormi! fit en bâillant Simonnet, qui traînait à ses pieds nus des sandales déliées. Il fait déjà nuit! Qui donc est passé par ici, Valéria? il m'a semblé entendre un grand bruit de voix, tout à l'heure?
— Mais... personne...
— J'ai rêvé, alors, fit l'écarteur en allumant sa cigarette*
Sur l'autre versaul des dunes boisées de pins qui séparent les deux espaces de landes rases, et dont les lentes eaux s'écoulent insensiblement, au nord-est, vers le bassin de la Garonne, au sud-ouest, vers celui de TAdoiir, Floréal arrêta sa jument trempée d'écume et dont l'encolure blanche était comme bleuie de sueur.
L'admirable paysage désolé s'étendait alentour dans la lumière encore crue du crépuscule, découpant sur le ciel, à Textrême horizon, la ligne noire des forêts.
11 lui sembla qu'il n'avait jamais vu ces choses.
Pour les êtres brutaux qui ne rêvent point, le
décor où ils s'agitent n'a d'importance que selon la valeur d'argent qu'il représente. Bien souvent Floréal avait blâmé son père de n'avoir pas semé des rnnadas d'un bout à l'autre de cet immense territoire couvert de bruyères.
L'arbre améliore l'herbe, disait-il, puis il donne son bois, sa résine et décuple ainsi la valeur du sol. C'était tout pour lui. Mais ce soir, accidentellement, il n'était plus le même homme. L'exaltation de l'amour modifiait son âme de brute, au point que les êtres et les choses ne lui apparaissaient plus dans la même lumière.
Une minute passa, où Floréal goûta la douceur de l'air chargé d'arômes, le chant monotone et strident des cigales, la clarté limpide du ciel, le bruit de vagues montantes que fait le vent dans les pins balancés, et, devant cette étendue de bruyère morne et de sable, sa vie lui apparut stérile et vaine, une âpre tristesse, qu'il n'avait jamais connue, gonfla son cœur.
C'était peut-être la détente nerveuse après Torage.
Mais cet apaisement ému dura peu. Sa fureur jalouse se ralluma, alimentée de brusques souvenirs épars. II revoyait Valéria. Son beau visae^e durci par la colère, ses restes de haine.
l'ï^cautrur 205
Il sentait sur sa joue humide le crachat dont elle avait voulu le souiller. Quelle force avait délournc sa main, Tavait jeté en arrière, fait bondir à cheval et s'enfuir? Il aurait dû refermer ses bras sur elle, faire craquer ses os dans une étreinte, étoulTer les cris de cette bouche sous la sienne, et meurtrir de rudes caresses cette chair de chaude femelle qu'il devinait nue sous la jupe légère et le rose corsage entr'ouvert.
Mais il y avait là Simounet qui dormait... Simounet! son frère! toujours lui qui s'interposait entre ses désirs et leur objet, — argent et femme.
11 avait quitté les plateaux de bruyères, s'enfonçait sous bois.
Une main aux rênes flottantes, il fauchait, d'un coup sec de sa cravache, les hautes fleurs des genêts qui dépassaient son front.
Parfois, une branche de jeune pin barrait le sentier, il y crispait sa main, la cassait, ou la rejetait tordue. Un peu de résine poissait ses doigts. II en respirait Tarome, arrachait une touffe de feuillage afin d'en enlever la glu, :e simple geste répété, machinal, obsédait ses yeux.
Quand il descendit de cheval, sur le seuil de Cerbuë, sa mère inquiète l'attendait.
La nuit était tombée depuis une heure, une nuit chaude de printemps, pleine de senteurs d'herbes coupées et de feuillages. De grandes nuées voyageaient au ciel, cachant les astres, et sous les chênes Tombre opaque semblait s'épaissir.
Marinette regarda son fils. Dans le rayonnement de la lampe, son visage parut contracté d'une telle angoisse qu'elle n'osa parler
— Comment va-t-il, ce soir? demanda hâtivement le cavalier, en jetant la bride au domestique accouru.
— Mieux...
Il fit : — Ah!... simplement, sans cacher sa surprise et disparut dans l'escalier.
Les trente raarches accédaient au large corridor carrelé, dont les murs blanchis étaient symétriquement rayés de filets rouges, simulant des parois de pierres taillées. La chambre de Pouyabère donnait sur le palier. Une mince raie de lumière filtrait entre les battants de la porte. Floréal déboucla ses éperons afin de ne faire aucun bruit, et les tenant d'une main, tandis que de lautre il haussait avec précaution la lampe qu'il n'avait pas encore allumée, il tâtonna dans l'ombre du couloir.
Sa chambre s'ouvrait tout au bout, à l'autre
l'écahtkur 207
aile de la maison. Quand il entra, la lune rayonnait dans le morceau de ciel que déco'.ijijii la fenôtre. Sa corne argentée semblait effleurer les bois. Un venl du sud soiifllait par bouflées chaudes Tarome pénétrant des foins coupés, des résines évaporées au soleil du jour, qui se condensait dans la nuit plus fraîche.
Un grand tilleul en fleurs mêlait son parfum à celui des roses qui s'enroulaient à son tronc, et par instants, entre deux traînées de ces odeurs capiteuses qui imprégnaient l'air d'un goût de miel, arrivait la fraîcheur des grandes herbes d'eau du marécage et de la combe, où, sur l'étang, chantait la flûte cristalline des crapauds.
Tout au loin, vers les marais de Herré, ou ceux du Rimbez, montait le coassement continu des grenouilles et de ces vertes rainettes, aux yeux cerclés d'or, qui ne vivent que dans les chaudes régions du midi de la France, de TEspagne et de l'Italie, et cela peuplait le silence de la lande où s'était éteint le chant crépitant des cigales dès que le soleil avait disparu.
Pour la première fois de sa vie. Floréal ne songeait pas à souper. Sa mère le servait d'ordinaire dans la salle où il avait aperçu, en rentrant, son couvert mis, mais une sorte d'émotion bar-