Augmentatif de pecQ', —nigaud
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Les coups arrivaient faibles mais distincts, dans la pureté tranquille du soir.
Une énorme lune montait sur la lande, éclairant les grands champs de seigle d'un blanc laiteux et qui bruissaient doucement comme une eau calme.
Le chant d'un rossignol éclata dans ce silence, puis se tut, bientôt. La rose clarté, peu à peu bleuie, se fondit au ciel dans le pâlissant éclat de la lueur lunaire — et, vers le parc, quelques sonnailles tintèrent, d'un son grave et pur.
Alors une voix s'éleva, lointaine, au delà des marécages de l'Estampon où le troupeau passait la nuit : c'était la voix mélancolique du vacher. Modestin chantait la chanson nostalgique de la montagne :
Aquèras mountanhas Qu'é tan'aùtas soun N'empatchon de bese Mas amous an soun,
Canii, canti, canti Canti pas per y ou...
Canti per ma miga Qu'es ail pré de youL»^
Parmi les hautes fougères retombant autour d'elle en palmes dentelées, Valéria demeurait étendue. Ses beaux bras nus, frais et lisses, relevés sous les lourds cheveux défaits, les yeux à demi fermés encore, dans la douceur mourante des dernières caresses, elle songeait déjà aux heures de plaisir mêlé d'angoisse qu'elle vivrait le lendemain. C'était cette nuit même, dans une heure peut-être, que Simounet et Sébastien partiraient avec les dix bêtes choisies, pour arriver avant le jour dans les arènes.
Ah ! Tamertume de ces départs, comme elle donnait du goût aux baisers. Le cœur indiciblement triste, empli de mort, elle avait offert à l'homme qu'elle aimait loute sa chair violente,
soulevée de désirs, el lui, étonné presque de tant de fougue, avait bu, longuement, avec une apreté renaissante, la volupté de cette chair.
Et c'était ainsi, toujours, à chaque nouveau départ pour une course — comme si la tristesse eut exaspéré leur amour.
— Valéria! je vais partir. Sébastien est entré au parc. Nous allons à pied, à travers la lande, loin de la route, à cause des quatre vaches nouvelles qui pourraient avoir peur d'un roulier ou causer des accidents... Viens! il ne faut pas dormir dans les herbes. La nuit sera fraîche. Je sens déjà la rosée. Mais qu as-tu donc?...
Elle se tenait près de lui, Tépaule appuyée au chêne et le regardait de ses longs yeux profonds et sombres, voilés de pleurs.
Mais, pour lui, la minute d'amour était passée. Il était redevenu l'écarteur soucieux de plaire à la foule et d'assurer son succès par un impeccable travail. S'il restait — et il avait peur de la puissance de ses yeux — , s'il restait cette nuit encore, il n'aurait point, le lendemain, la même élastique vigueur de jarrets, le même souffle, l'entrain passionné qu'il faut dans la course pour se jouer devant les cornes du taureau.
Elle, troublée au plus profond de sa chair et de son cœur, songeait obscurément :
l'kcarteur 231)
— Toujours le môme!. . 11 fait le brave — mais ne veut pas ôtre tenté. Ah! que de fois j'ai senti ces choses ! Je Taimais avant, dans Tarcne, sous son costume d'écarteur, faisant une feinte serrée, tandis que les bravos éclataient — et n)aintenant... maintenant?... j'aimerais mieux qu'il n'écartât plus... jamais plus!
Ce qu'elle ne savait pas, c'est que précisément CCS départs, ces absences, ces angoisses renouvelaient leur amour, donnaient du prix à leur vie. On tient davantage à l'objet que Ton est menacé de perdre; on s'y attache en raison directe du danger qu'il court. Les matins d'adieu ont un charme que n'égale point le retour. Les yeux se mêlent, les mains se joignent. Les portes se referment. On s'est dit adieu. Mais on veut se revoir encore, car on ne sait pas si ce ne sera point le dernier baiser que l'on emporte aux lèvres avec le goût des larmes, le dernier baiser d'avant la mort.
Les fibres les plus ténues se raidissent. L'âme en est toute remuée. A ce degré de passion, nous percevons les moindres signes des choses, et la douleur vivifie notre être, et l'absence nous révèle toute la force de l'amour, comme la maladie le prix de la santé.
Simounet la Dressa contre lui, ses seins durcis
s'écrasaient sur sa poitrine. Il sentait battre violeniment son cœur. Elle releva les paupières et il vit resplendir ses beaux yeux humides.
— Allons, tais-toi, mainade\ Cesse de pleurer, fil-il. D'ailleurs tu seras là-bas, près de moi, demain. Arrive tôt, vers les huit heures, chez ta mère, afin d'éviter la grande chaleur. Tu m'apporteras mes habits de course. Le neuf pour le défilé, le vieux pour le travail, en cas d'accrocs, et surtout n'oublie pas, petite, les trois pantalons blancs, — que je puisse en changer j si une corne les troue...
Ils étaient partis.
En tête marchait, d'un long pas égal, la&r^^^* conductrice, dont la grosse clarine tintait gravement. Puis venaient les taureaux noirs de Colmenar, dont les armures gigantesques se profilaient, démesurément agrandies, sur le revers d'un talus de sable blanc qui rayonnait au clair de lune. Ensuite, huit haquUlas navarraises, issues de la ganaderia célèbre de Carriquiri, Lixazo y Zalduendo, dont les nouvelles venues marchaient au centre, — suivies des chiens prêts à bondir sur elles au moindre geste
i. Enfant.
2» Vache bretonne.
du vacher, et toutes étaient de robe fauve comme des lionnes, armées puissamment de cornes élargies et courbes, dont la pointe aiguë pouvait trouer Tacier. Elles étaient sveltes, musculeuses, d'une agilité redoutable; nourries à l'avoine depuis le printemps, leurs membres étaient pareils à ceux des chevaux de race pure, et leur galop, sur le sable de Tarcne, avait la détente puissante et la rapidité du vol
Les deux hommes venaient derrière, tenant à la main leur long bâton ferré, et leurs pieds cliaussés de sandales s'enfonçaient sans bruit dans le sable du chemin.
De temps à autre, un cri bref du vacher, Taboi d'un chien, le nom sonore d'une bête retentissaient dans Tair calme de la nuit. La lande immense s'allongeait sans fin devant eux, sous le grand ciel rayonnant de lune — et, seul, le son pur et mélancolique des clarines balancées berçait le silence.
Quand ils arrivèrent aux portes de la ville, la lune s'était couchée derrière les pinèdes. On la devinait encore à la clarté pâlissante qui s'éteignait au-dessus des cimes.
Du haut de la côte abrupte, au delà d'une
combe assombrie, la courbe harmonieuse des collines se découpait sur la lueur de Taube En face d'eux s'étendait le pays des vignes: TArmagnac Noir. A mi-flanc des coteaux, d'un rose vif et mauve à la crête, entre les pentes vertes éclairées et Tombre des vallons coupés de bois de chênes, une ligne de roches calcaires se teintait de feu. La rougeur du matin s'avivait, de l'orient au sud limpide où s'étaient fondues les étoiles, — tous les glaciers de la Montagne y scintillaient, — tandis que vers l'ouest, le Pays du Sable, où la lune avait lentement disparu, les pinadas noirs et sans reflets fermaient rhorizon.
Midi. Dans les rues étroites bordées de maisons blanches dont le premier étage en saillie faisait une ombre courte décroissant de minute en minute, le soleil luisait aux branches des jeunes pins coupés de la veille et plantés en illées. Des guirlandes de buis semées de fleurs, roses blanches, roses rouges et roses jaunes, tendues d'un arbreà Tautre, formaient une voûte de verdure déjà flétrie par l'ardente lumière du jour. L'angélus tintait de ses cinq cloches bourdonnantes, une envolée de notes claires dont la vibration se perdait au ciel sans écho. Sur les portes entr'ouvertes, des hommes, en bras de chemise, causaient encore. Une odeur de viandes rôties et de pâtés embaumaient l'air, à l'ombre des seuils.
Dans les jardins, sous les platanes du quinconce, les cigales chantaient sans trêve et leur cri métallique et strident brasillait comme le feu d'une fournaise. L'azur était blanchi de flammes lourdes. Et toute la pelile ville semblait morte, sans bruit de voix, sans souffle de brise, sous Taccablante torpeur du soleil.
Les écarteurs dînaient chez la Silote, à deux pas des Arènes. Valéria et sa sœur les servaient, tandis que leur mère penchait sa face écarlate sur le foyer de la cuisine et versait dans des plats de terre jaune le contenu de ses casseroles.
Ils étaient là une dizaine peut-être. Simounet et Barransan occupaient un bout de la grande lable et, face à face, étaient assis leurs camarades, Nassiet, Gamiade, Filhan, Marin, Carlos, Giret, d'autres encore : Sauteurs aux jarrets souples, Écarteurs et Feint eurs adroits, tous en chemise blanche, le béret sur Toreille, ceinturés de pourpre ou de bleu. Leurs vestes chamarrées s'étalaient sur la table voisine, sous une jonchée de roses et de cocardes aux rubans de couleurs.
Ils avaient mangé peu, bu terriblement, et malgré cela ils demeuraient taciturnes. La Silote,
contente d'eux, rayonnait d'aise et de chaleur. Valéria servit le café. Elle emplissait le verre de Siniounet quand il lui prit la taille. 11 sentait, dans sa main ouverte, la chair ferme et tiède du sein sous le corsage de soie rouge qu'il lui avait donné le matin même. Elle paraissait pâle à défaillir sous ses cheveux noirs ornés du foulard orange dont elle se coiffait aux grands jours.
Sa petite main tremblait en soutenant la cafetière ventrue et le pli de ses lèvres serrées disait assez quel trouble elle cachait sous cette fï'oideur de pierre.
Sous le regard passionné de tous ces jeunes hommes, elle ne souriait point. Une pensée unique habitait son coeur. Jamais elle n'avait subi cette angoisse étrange de l'amour. Elle eût tout donné, à cette heure, pour que son amant renonçât à paraître dans l'arène en comjiagnie de ces écarteurs dont elle sentait peser sur elle le désir jaloux.
Alicia desservait, alerte et muette comme sa sœur. En vain le gros Barransan lança-t-il ses plaisanteries les plus vives. Elles firent long feu et ratèrent. Les hommes songeaient. Dans le bien-être de cette fin de repas, une inquiétude faisait de Tombre sur leur visage. Chacun d'eux
escomptait les coups qu'il pourrait recevoir. Mais cela dura peu.
Simounet, le premier, emplit les verres d'Armagnac blond, couleur de soleil, et cria d une voix qu'il voulait joyeuse :
— Buvons, mes amis, au succès de tous et de la devise de Lomprè, rouge et verte : Toco-ï se gausos \ Buvons.
Les verres se heurtèrent. Barransan, attendri, et dont le visage resplendissait d'ivresse, choqua avec Simounet :
— Je t'ai vu tout drôle. Mais aujourd'hui tu es le premier d'entre nous, dit-il. Je bois à ta santé, mon garçon, et de tout cœur.
Les cigarettes s'allumèrent.
Ils burent encore et redevinrent silencieux.
Trois heures sonnèrent.
— La pendule avance un peu, fit la Silote. sur le seuil de la cuisine, mais c'est égal, k course est à quatre heures. Je crois que vou^ ferez bien, grands fainéants, de vous préparer