Le châieath
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neuses de grands ajoncs, poussés au bord du chemin.
Il songeait que sa vie était telle qu'il l'avait voulue, sans autres soucis que ceux de son domaine, sans autres plaisirs que ceux qu'il avait pris avec des femmes dont le corps était désirable, mais qui ne l'avaient point ému.
Depuis quarante ans bientôt qu'était mort son père, il n'avait remis les pieds dans une ville que pour y accompagner ses bêles de course et jouir d'un bon repas. Il était resté prisonnier, pendant son adolescence, dans un collège de Bordeaux, d'où il sortait, chaque année, ivre de liberté et de vie sauvage. Il avait gardé de cette partie de son existence un souvenir amer.
Il haïssait d'instinct la ville comme un séjour de fièvre et de bruit, où l'air est rare et la vie enclose. Il ne s'était point marié, de crainte de troubler ses habitudes, et aussi parce qu'il avait trouvé, plus tard, en Marinette, en même temps qu'une servante vigilante et attentive, une robuste maîtresse dont sa chair n'était pas encore rassasiée.
Pouyabère se ressouvenait.
il avait mis au pas sa jument, et les rênes à demi flottantes, la bête ayant jeté son feu, marchait lentement.
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n avait soixante ans depuis la veille.
Vingt-cinq ans déjà que Lugat était rentré dans sa maison avec sa femme Marinelte. II les revoyait, debout sur le seuil, tous deux : lui, un petit homme sec et glabre, aux yeux sournois, auquel ilavail donné la garde du troupeau de course, et qui vivait, tout Thiver, sur la lande avec son bétail et ses chiens. Tout de suite, elle lui avait plu, celte femme, avec ses beaux yeux rieurs, sa peau blanche, sa bouche fraîche, et il Tavait prise, un soir, sans façon. Elle ne s'était point défendue, sachant ce que Ton doit au maître. C'était dans la cuisine, où il soupait debout, selon son habitude, d'un morceau de pain de seigle et de quelques fruits, car il surveillait sa santé au point de ne se permettre, à l'ordinaire, qu'un repas. Il est vrai qu'il le faisait copieux et délicat, mangeant des viandes rouges, des gibiers fins et buvant sec des vins de ses vignobles d'Armagnac, dont il estimait l'odeur capiteuse et le feu. Le soir il se contentait de piquette pour arroser sa collation. Puis il se couchait tôt, dormait presque assis sur un lit dur, se levait avant l'aube, montait à cheval, visitait ses champs et ses bois.
Marinette, à son arrivée au château, avait déjà un fils de LugaV II se nommait Simounet,
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C'était un enfant de dix mois. Pouyabère le fit placer en nourrice dans l'une de ses métairies. Marinette, sur les conseils de Lugat, se résigna. Celui-ci comprenait-il tout le profil qu'il y aurait à plaire au Maître? Toujours est-il qu il ne vit rien, ne comprit rien, ne sourit pas aux allusions des domestiques, et fut toujours, comme par hasard, absent, dès que Pouyabère le souhaitait. Ce Lugat connaissait à fond le bétail de course. En peu d'années le troupeau de Lomprô s'imposa en tête des quatre ou cinq grandes gana^ rf6rm5 landaises. Il courut la Navarre espagnole, en revint avec un lot de bêtes admirables, dont il obtint des croisements heureux. Dès lors, Pouyabère Testima très haut pour l'argent qu'il lui rapportait.
Deux ans après son entrée à Cerbuë, Marinette accoucha d'un autre fils.
— Celui-ci n'est pas un Lugat! dit-elle à Pouyabère, et j'espère que vous ne le renverrez pas.
Il acquiesça, à la condition qu'elle n'allaiterait point.
— Comme tout cela est loin ! et pourtant il me semble à moi que c'était hier. Et voici dix ans que ce pauvre Lugat est mort d'un coup de soleil, aux courses de Dax — et que Simounet
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son fils le remplace à Lomprô. Floréal, lui, c vingt-lrois ans... Décidément je suis bien plus vieux que je ne le croyais en m'éveillanl ce malin.
Une sorte d'attendrissement Tamollit à celte pensée. Non pas que le nom de son fils, à lui, évoquât un sentiment très fort, mais son égoïsme natif s'alarmait de la fuite si rapide du temps.
Il était de ceux qui, en face d'un deuil, ne ressentent que Tappréhension d'une mort pareille qui les pourrait frapper.
Ainsi Pouyabère passait pour charitable et ne Tétait pas; certes, il donnait volontiers aux pauvres, mais poussé uniquement par celle compassion qui émouvait son cœur devant une misère qu'il eût pu partager.
Pouyabère débouchait sur la lande.
Un vol de grues passait, très haut, dans le ciel d'un bleu encore froid. L'aurore montait hors des forêts sombres du levant et toute retendue de bruyères, trempées de la rosée du matin, devenait rose avec, çà et là, des traînées de pourpre. La brume, au creux des combes lointaines, reculait devant le soleil, élargissant soudain rimmense cirque d'herbe rase, formant comme une mer aux vagues silencieuses confondues, là-bas, aux vapeurs du ciel.
Une allée de hauts pins bordait le marécage. De petites flaques d'eau noire semées d'îlots de bruyère réverbéraient les rayons du jour.
Au delà, tout au bout de Tallée, reculée en-
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core par les colonnes d'arbres, une nappe d'eau circulaire s'clendait jusqu'au bord de Thorizon. On ne voyait pas la rive du couchant, mais au nord, sur une sorte de grève, un troupeau de vaches sauvages, tout au ras de la lagune, regardait, immobile, le cavalier venir. Leur ficre et fine silhouette ise reflétait dans Teau démesurément agrandie.
Pouyabère longea le bord en silence. Un courlis s'enleva brusquement au-dessus de sa tèle et l'accompagna en girant, les ailes battantes, avec un long cri plaintif, il leva les yeux, fit claquer son fouet, l'oiseau monta d'un essor, redescendit, l'enveloppa d'un cercle rapide et fila en plein ciel comme une flèche.
Le cavalier suivait exactement la courbe de la lagune, entre la bruyère et l'eau. Celle-ci parut s'étendre vers le sud, dans un repli de dune, et l'arête de sable du bord s'abaissa. Elle se prolongeait dans le lac où miroitait son reflet blanc et le traversait en entier, jusqu'à l'autre rive sans doute, car Pouyabère poussa droit sa jument qui entra dans l'eau noire.
Elle clapotait sous son pas vif avec des jaillissements, des pluies lourdes d'étincelles, des remous miroitants élargis et reformés sans fin.
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A égale dislance des deux rives, le cavalier se retourna.
C'était comme une mer plane d'eaux et de sables autour de lui. La mince ligne du bord quitté s'incurvait à peine. La rase lande la continuait avec ses flots de bruyères vineuses et pourprées, ses îlots de sable nus et blancs, ses toits de cabanes semblables à des coques de vaisseaux échoués, — jusqu'à des zones de hautes brandes cuivrées que coupaient des mailles de pins surplombant des gorges bleuâtres, et d'autres landes, — jusqu'à l'extrême horizon où dans la pâleur de Tazur s'éteignaient peu à peu les neiges des Pyrénées,
Bien quMl ne fût pas un poète, César Pouyabère aimait ce spectacle dont il jouissait chaque jour. Son émotion, certes ! n'était pas violente, et il ne Fanalysait pas. Mais il goûtait pleinement la saine joie des chevauchées matinales à travers le pays qu'inconsciemment il adorait. Tout ce qui lui venait de cette terre, images familières, langue, nourritures, il le chérissait au point de n'admettre aucun autre genre de vie que le sien. 11 tenait au sol, aux paysages, par les racines de chaque arbre qu'il avait planté. 11 se résignait à peine, — malgré qu il fût un homme pratique avant tout, — à des coupes de pins dans ses forêts. Encore choisissait-il les moins beaux, ceux qui, vidés de
sève, gênaient leurs frères vigoureux, leur volaient de Tair et de la lumière. Quant aux chênes, il n'en sacrifiait aucun, les laissait mourir lentement, branche à branche, et quand de larges crevasses creusaient leurs flancs, quand ses hommes lui démontraient la perte que Ton fait en ne coupant pas un arbre en sa pleine vigueur, il répondait :
— Il faut plus de cent ans pour qu'un chêne devienne beau, et je ne veux pas le voir tomber dans sa force en une heure.
En passant Teau, en face de lui, au delà de rétendue éblouissante, il apercevait la ligne noire d'un pinacias qu'il avait planté et qui s'avançait sur la lande, comme un promontoire au milieu de la mer. Et cela lui causait une joie et une peine mêlées. Il s'en voulait presque de détruire un site familier, de borner un horizon dont naguère ses yeux ne voyaient pas le bord. Et pourtant ces pins de vingt ans poussaient hauts et drus, au point que la clarté du soleil à Toccident ne traversait pas leurs cimes. Le marécage finissait à leur pied. Les flaques d'eau s'allumaient de reflets écarlates, et dans une étroite crique de sable, derrière un bouquet de brandes colossales d'où émergeait à peine le toit d'une cabane, le
bétail entrevu tout à 1 heure se massait on troupeau pour venir boire.
Pouyabère piqua droit vers lui.
11 fallait une connaissance parfaite de la lande, et une pointe de courage pour s'aventurer ainsi. L'eau maintenant touchait le talon de ses bottes. Le grand courlis reparut au-dessus de sa tête. Son ombre en croix flotta sur la lagune un instant; il poussa le même cri plaintif^ puis s'enfonça dans la limpidité du ciel, vers l'orient, comme ivre de clarté et de solitude. Et jusqu'à l'autre horizon de la lande, rien ne troubla plus le silence.
A trente pas du troupeau, Pouyabère s'élaît arrêté.
— Ho! ho! Simounet! cria-t-il.
Un homme parut sur le bord. Il était coiiïé du petit béret des landes, et le portait un peu sur l'oreille, ce qui donnait à son fin visage lialé, où brillaient de beaux yeux calmes, une expression d'insouciance et de fierté. Une mèche de cheveux bruns, — les cheveux de Mari nette, — tombait sur son front. Il se dressait, vêtu d'une courte veste de velours jaunâtre et râpée que dépassait une ceinture de laine rouge ; ses jambes minces étaient guêtrées de hautes ampèles, et ses pieds chaussés de sabots.
— Bonjour, maître, fit-il d'une voix sonore
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que air frais du malin rendait rauque, les honimes sont là-bas, derrière les mailles de pins... ils travaillent au grand fossé.
Il planta sa longue pique à terre et reçut dans ses mains tendues un paquet de tabac que Pouyabère envoyait au vol.
— Avez- vous du pain pour aujourd'hui? cria de nouveau le maître.
— Oui... je pense, le plus gros mangeur, le Teneur de corde, n'a plus d'appétit. Le coup de corne qu'il a reçu dans la poitrine le fait souffrir beaucoup, paraît-il. Mais il travaille quand même.
— C'est bien, j'y vais...
Il était temps. Les bêtes semblaient inquiètes. L'une d'elles, une admirable baquilla navarraise, modèle réduit des grands taureaux d'Espagne dont elle avait la ligne noble et les cornes effilées, creusait le sable, poussait de brefs beuglements de colère et baissait le front. Les autres, figées dans une immobilité farouche, regardaient le cavalier. Au milieu d'elles paissait, tranquille, une bretonne pie que toute la baquade suivait d'ordinaire, et dont la grande esquire * rendait un son bourdonnant de bronze à chacun des mouvements de son cou. Un instant cette cloche
i. Qoche.
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linla seule dans la bruyère, car toutes les autres s'étaient tues, et les tètes attentives demeuraient levées. Afin de signaler leur présence dangereuse, les bêtes de course ne portent point les mômes sonnailles que les troupeaux des métairies. Ceux-ci ont de claires clochettes aux tintements argentins et légers, tandis que les autres avertissent par un son sourd et martelé, comme un bruit de tocsin étouffé au loin, ceux qui traversent leurs solitudes.
— Je les trouve un peu maigris tout de même, depuis un mois qu'ils ne sont plus à l'avoine, fit Pouyabère, en désignant de son fouet un taureau à pelage fauve qui, dressé sur un monticule de sable, se découpait comme un bloc d'airain dans Teau noire.
— Il n'y a plus guère d'herbes ici, répondit le vacher... Il nous faudra pousser plus loin, vers Fouest, au delà des brandes.
Derrière les pins, la lande s'étendait encore, semée de petites flaques stagnantes, au long desquelles Pouyabère faisait creuser par ses hommes des 'barade^^ grands fossés d'écoulement. Il avait entrepris de dessécher cette langue de terre, entre les deux pinadas^ afin d'y planter des arbres de quatre ans, robustes, qui
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relieraient à leurs larges allées les forêts voisines.
Lugal, le père de Simounet, avait accoutume d'employer h cela, durant Thiver, les écarteurs qui, la saison des courses passées, vivaient misérablement dans le pays.
Au beau temps d'autrefois, un écarteur, disait-il, était un homme comme les autres. Un charron, un bourrelier, un bouvier, amateurs de courses, descendaient dans Tarène, un jour de fête, après avoir accroché leur veste aux gradins, et, en pantalon blanc et sandales de cordes, risquaient des feintes, des écarts et des sauts, recueillaient force bravos et coups de corne et rentraient chez eux, riches de gloire, et pauvres d'argent.
Il y a vingt ans à peine, le jeu landais était un vrai jeu populaire.
Le Maire était tenu, le premier, à l'honneur de faire un écart à la sortie de la première vache, et, redingote bas, plus d'un bourgeois se piquant de bravoure et d'agilité, imitaient son exemple. Les festins du jour de Bôte\ les vins capiteux, les rires des belles filles, l'éclat des musiques, l'ardent soleil, échauffaient jeunes et vieilles tètes. Tous les hommes étaient beaux