Fête voUve
l'écauteur 25
et braves. Puis, sous rinfluencc des courses espagnoles sans doute, le jeu se spécialisa, tomba aux mains d'hommes habiles, qui se consacrèrent exclusivement à Tart de la course, ie raffinèrent, le compliquèrent, endossant des vestes de velours chamarrées, exigeant des sommes d'argent, pour prix de leur adresse, courant de ville en ville dans toute la Gascogne landaise, la Chalosse et l'Armagnac, de Bordeaux à Bayonne, de Nérac à Pau.
Ces hommes-là vécurent en fêtes continuelles, grisés de vins et de triomphes; ils devinrent peu à peu incapables de tout travail, en dehors de celui auquel ils s'étaient consacrés.
Vivant une vie de paresse et de luxe, ils ne pouvaient, Thiver venu, les fêtes passées, les poches vides, que souffrir une âpre misère. C'est alors que le vieux Lugat eut l'idée de les grouper en quadrilles^ de les attacher spécialement à une ganaderia, où, moyennant une somme infime, on leur assurait, tout Thiver, un travail régulier, le gîte et le vivre.
Ils étaient là, huit à dix hommes, armés de pelles et de bêches, au revers d'un talus de sable noir, quand Poupljère parut.
La masse des pins allongeait une ombre compacte sur le marécage. Au delà rayonnait le plateau de bruyères sous le soleil. Au battement sourd des sabots de la jument sur la teiTe spongieuse où elle enfonçait jusqu'aux paturons, ils relevèrent la tête et saluèrent le Maître, du même geste, en élevant leurs bérets. Ils étaient tous de même race, mais de types différents. L'un d'eux, blondiet svelle, se tenait debout sur la crête du talus noir, ses bras nus où saillaient des paquets de muscles, appuyés sur une pelle, le petit béret sur les yeux, la cigarette aux lèvres. Derrière lui, enfoncés jusqu'aux genoux dans la tranchée de sable, trois hommes maigres et bruns» également
coiiïés de bérets rouges ou bleus, montraient :eurs visages tannés, aux courtes mouslachevS, 3t mordaient dans des tranches de pain frottées i'ail.
De l'autre côté de la harade, se campait Barransan, le gros Tenp,ur de corde, aux athlétiques épaules, et qui, malgré son poids, était d'une agilité merveilleuse. Sa face rasée, aux reliefs de médaille, belle encore malgré Tempâlement des traits, contrastait avec la figure blême et tiraillée d'une sorte de gnome, aux longues jambes torses, aux bras démesurés, au buste court, et dont la tête énorme, surmontée du traditionnel béret, semblait un monstrueux champignon poussé là, sur une tige grêle. C'était Bombé, un pauvre diable bossu, qui servait de fou dans les courses, tour à tour bourré de coups de poing et de coups de cornes, brave à Textrême, et d'une agilité sans pareille. Seuls, Barransan et lui difl'éraient de ce groupe d'hommes, de taille moyenne et bien prise, aux beaux visages hâlés, et dont les yeux gardaient une audace tranquille.
— Ah ! vous êtes tous là aujourd'hui, mes drôles. Simounet vous a montré jusqu'où doit aller ce fossé? Eh! dis donc, toi, Camiade, le sauteur, situ descendais ici dans la tranchée, au lieu de
fumer Iranqaillemcnt, les bras croisés sur la pelle.
Le jeune homme blond cracha le bout noirci (le sa cigarette, renoua sa ceinture de laine aux franges effilochées, et, ramassé sur les jarrets, franchit d'un bond le large fossé, malgré le poids de ses sabots.
— Allons, c'est bon ! grommela Pouyabère, il ne s'agit pas aujourd'hui de sauter la Mogone ou la Capitana^ les pieds liés dans ton béret, comme aux courses de Casteljaloux! j'entends que tu fasses travailler tes bras et non tes jambes...Et vous autres, Giret, Nassiet, Carlos, dès que vous aurez achevé voire déjeuner, vous commencerez les rigoles d'écoulement pour détourner Teau.
Les trois hommes bruns inclinèrent la tête.
— Pour vingt sous par jour ! grogna Carlos, en tiraillant sur les ficelles qui reliaient ses guêtres trouées à sa culotte en lambeaux.
— Pour vingt sous par jour!...
Il n'acheva pas. César Pouyabère le fixait de ses yeux gris et froids, Carlos baissa le front et d'un coup de pic éventra la sable. Tous avaient repris leur besogne. Et le maître s'en alla.
Ils le virent décroître peu à peu sur la lande, au pas allongé de sa jument qui faisait une
tache vive de lumière dans les brandes vertes. Puis il disparut soudain derrière un repli de dunes.
Il avait repris son grand trot souple, et maintenait avec peine sa bête ardente à cette allure. La jument grise, sentant qu'elle retournait vers la maison, tirait à la main, s'échauffait sans trêve, se désunissait en foulées plus vives, et brusquement elle s'enleva, la tête basse, détachant de hautes ruades joyeuses, prit le galop, et comme Pouyabère, droit en selle, essayait de la ramener de toute la force de ses bras raidis sur les rênes, elle voussa le rein, se détendit en bonds énormes, si bien qu'il la laissa faire.
L'étroit chemin de sable blanc s'étendait entre les hautes files de pins régulières à perte de vue, droit devant lui.
Le cœur battant d'une sorte d'ivresse mêlée de crainte, dans le vent du galop qui l'emportait, Pouyabère allait être à bout de souffle. Il revivait, en cette minute, les chevauchées folles qu'il faisait, jadis, derrière la meute découplée sur le lièvre, le renard ou le sanglier. Mais il y avait plus de cinq ans qu'il ne galopait plus de la sorte.
Il résistait mal à la violence de l'allure, el
l'écakteur oÎ
ses yeux étaient ivres de la fnile des arbres, du sable du chemin qu'il ne distinguait plus tant ils ^e déroulaient, autour de lui, dans un verlige.
Et soudain, couime il arrivait au carrefour, ventre à terre, dans un tourbillon de sable, il aperçut deux femmes qui tenaient le milieu du chemin. Elles portaient sur leur tête de lourdes corbeilles recouvertes de linges blancs. II cria. Elles se heurtèrent. Une des corbeilles roula sur le sol. Puis Pouyabère ne vit plus rien.
Devant le linge éployé à terre, la jument se déroba, bondit hors de la sente, en pleine pinède, s'abattit dans un fossé couvert, tandis que le cavalier, lancé en avant, heurtait du front un pin énorme. Il gisait sur le sable, les bras en croix, une douleur aiguë lui traversait le crâne. Il rouvrit les yeux, essaya de se redresser, et vit au-dessus de sa tête deux faces pâles et anxieuses se pencher. Il les écarta d'un geste, se releva seul. Mais ses tempes étaient si douloureuses qu'il dut s'appuyer au tronc du pin pour ne pas tomber. Alors les deux femmes qui s'empressaient le firent asseoir dans la bruyère, le dos tourné contre l'arbre, et l'une d'elles pirlit en courant vers la métairie la plus proche.
vu
Floréal Lugat, le fils que Marînette avait eu de Pouyabère, était un grand garçon râblé, haut en couleur, au poil châtain, aux yeux d'un bleu sombre, et dont les grandes moustaches blondes, belliqueusement troussées sur les lèvres d'un rouge vif, attiraient le regard des filles.
Tandis que Simounet demeurait paysan, grand" au milieu des troupeaux de la lande, puis vacher au Mazareilh\ une métairie proche du château, Floréal vivait près de sa mère, choyé par elle, admis à la table du maître qu'il appelait son parrain. Celui-ci l'envoya, dès sa neuvième année, dans un collège de Bordeaux où
i. Voir le Mazareilh^ roman. OUendorff.
L ECAUTEUR
iî désespéra ses professeurs par son insouciance, sa paresse et son invincible besoin de sommeil durant les heures de classe. Il redevenait luimême au manège, au gymnase, et dans les cours Là, il déployait au grand jour ses qualités physiques, adresse et force mêlées, se ruait à des jeux sauvages, et acquérait parmi ses camarades Tautorité que donnent partout des bras musclés et des jarrets souples. Il n apprit rien, sinon quelques-uns de ces vices que Tinternat développe chez les plus sains, et aussi, par la fréquentation de jeunes gens bien nés, il prit Fapparence d un jeune homme auquel on pardonne des fautes de langage pourvu qu'il sache saluer avec correction et manier sa fourchette avec aisance, dans une tablée nombreuse.
Il sortit de là, comme son père César, fou de liberté, gonflé de sève, et, sous prétexte de santé, courut tout le jour les bois, monté sur un poney du pays d'une vigueur prodigieuse, et dont en un an il claqua les tendons d'acier. Il aimait, de plus, les femmes et la bonne chère. Pouyabère ferma les yeux tant qu'il ne dépassa pas la somme fixée par lui pour ses plaisirs. Mais le gaillard engrossa trois filles. Le mai n'était pas grand dans ce pays où elles onl
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presque toutes accoulumc de rechercher les hommes. Malheureusement pour Floréal, lui seul ignorait de qui il était le fils. II y eut des plaintes. César donna quelque argent, sermonna le coupable qui promit d'être désormais plein de prudence. Il n'en fit rien, débaucha même une fille de quinze ans, ce dont le père cupide essaya de battre monnaie. Alors Pouyabère se fâcha.
Floréal avait vingt ans. Il était fort, aimait les chevaux, les parades, la vie d'aventures. Malgré les protestations désolées de la more, le parrain le fit s'engager. Il ne l'embrassa point le jour de son départ, mais lui glissa dans la main un billet de cinq louis, dont le jeune homme devait tirer le meilleur parti durant un mois, et lui promit qu'il en recevrait ainsi douze par an, — si toutefois sa conduite n'était pas mauvaise. Marinette pleura. Lugat était mort. Simounet, qu'elle avait délaissé tout enfant, vivait loin d'elle. Elle se sentit, un instant, bien seule en face do Pouyabère, mais ce moment de défaillance dura peu. Elle était à la fois toute fermeté et douceur.
Jamais elle ne heurtait de front les volontés du maître, elle les usait patiemment, les limait sans secousses et sans bruit, attendait son
36 l'égarïeuu
heure, et Pouyabère ne se doutait point qu'il subissait Tempire de cette femme jusque dans les moindres actes de sa vie.
Elle avait rêvé pour Floréal une existence aisée de monsieur. Pouyabère n'aurait point d'autre héritier. Grâce à elle, tout le domaine de Cerbuë, les forêts, les immenses landes, les troupeaux, lui appartiendraient un jour. Il s'agissait pour cela d'être vigilante, adroite, et de ne rien laisser au hasard. Et voici que le hasard s'en mêlait. A cette heure, Pouyabère gisait sur un lit, dans la chambre où naguère elle régnait en maîtresse. Maintenant il ne la reconnaissait plus. Un bandeau de toile blanche entourait son front au-dessus des yeux qui restaient clos et ses lèvres ne remuaient pas.
Le facteur était là dans la cuisine, mangeant une assiettée de garbure^ avec des tranches de pain. Il avait refermé son couteau, buvait à petits coups une rasade de vin frais, essuyait ses moustaches d'un revers de main, et, secouant ses sandales pleines de sable, se disposait à repartir.
i. Sotif e gasconne faite de pousses de choux et de raves.
l'kcauïeur •i'ï
Alors elle appela :
— Valéria... Valcria...
Une des servantes apparut. Elle était svelte et haute, moulée dans un jupon de laine rougeâtre; un foulard de môme couleur flottait sur ses cheveux d'un noir lustré et les faisait paraître bleus. Son visage mince, au nez droit, s'éclairait d'admirables yeux sombres cernés de bistre. Sa peau était mate et ses lèvres éclatantes comme un double pétale pourpré.
Elle s'arrêta, attentive^ soutenant sur sa tête, d'un bras relevé, une cruche d'argile rouge ruisselante d'eau, et ses beaux seins aigus saillaient sous son corsage, modelé par l'étoffe souple.
— Valéria, tu sais écrire en français. Prends cette feuille et mets bien lisiblement : « Monsieur Floréal Licgat , maréchal-des-logis , iP Hussards y 2^^ escadron. Bordeaux.
Parrain malade, arrive vite. Marinette.
La fille déposa sa cruche sur l'angle de la lourde table, prit le crayon que le facteur lui tendait et traça les mots que dictait Marinette, d'une grosse écriture d'enfant.
— Ça va bien comme ça, Barrère? interrogea-t-elle avec un sourire.
— Oui... Oui... on voit que lu es restée-
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longtemps à Técole, Valéria, et que tu n'as pas oublié la leçon.
— Merci.
Et Barrère, le fadeur, ayant plié le bout de papier dans sa sacoche, vida son verre et s'en alla.
Dans la vaste chambre aux tentures de vieux camaïeux rose et blanc, où des bergers jouaient de la flûte assis au bord d'une eau courante, où des troupeaux de moutons frisés suivaient les pastoures en robes du vieux temps, César Pouyabère, à demi couché sur son lit dont les rideaux étaient abaissés, parlait seul, d'une voix fiévreuse :
— Est-ce que je ne compte plus dans ma maison? Je veux sortir... Je suis le maître... il fait bon dehors... et Ton m'enferme. Marinette a barricadé la fenêtre. Les contrevents sont clos. Moi, je ne les ai jamais fermés de ma vie. La première clarté du jour me réveillait, car cette fenêtre donne au levant... Je pourrais
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voir le soleil sur les bois, et maintenant je ne sais pas depuis combien je suis ici, mais il j fait toujours noir... Marinelte!... Marinette!...
La porte s'ouvrit, Marinette entra. Derrière 3lle les battants encadraient une nappe lumineuse. Pouyabère, ébloui, se souleva, croyant que c'était le soleil. ^
Mais il faisait nuit au dehors. La grande clarté venait de Tâtre. Marinette n'osait plus coucher dans la chambre du malade, car la veille il s'était levé avant le jour, en la suppliant d'ouvrir la fenêtre, et, comme elle avait refusé doucement, une brusque colère l'avait raidi dans un effort de volonté et les yeux hagards, injectés de sang, il s'était rué sur elle et l'avait meurtrie de ses poings fermés.
Depuis il était redevenu calme, maïs le médecin craignait d'autres crises de violence. On avait, en hâte, durant son sommeil, barricadé la fenêtre avec des traverses de chêne, mis un verrou à la porte massive, et Marinette dormait dans une chambre voisine, attentive au moindre bruit.
— Avec qui parlaîs-tu, Marinette? fit le vieillard.
— Moi?... avec personne.
— Si, j'ai entendu, je ne veux pas que ta
introduises des élranj^ers dans ma maison. Ce n'était pas une voix de femme...
II s'était assis, et, arcboutô sur ses poignets, les yeux étrangement fixes dans une face angoissée, il répéta, brusquement gagné parla colère et la terreur :
— 11 y a quelqu'un dans cette chambre... Marinette sentit un frisson lui chatouiller la
nuque, se couler au creux de ses reins; ses jambes se dérobaient sous elle.
Jamais elle n'avait vu le malade aussi violent, et cette fureur intérieure allait éclater, sans doute il lui sauterait à la gorge et l'étranglerait dans l'étau de ses doigts noueux et dont elle savait la dureté. A celte minute où un reflet de folie allumait son visage et contractait ses traits, elle ne reconnaissait plus Pouyabère. Elle sentait obscurément le sourd travail de son cerveau. Le feu y couvait comme sous un amas de cendres, le moindre heurt allait raviver une flamme.
Lui la vit toute pâle dans la lueur de la porte, il ricana :
— Tu as peur? peur de moi? approche donc, je ne le ferai point de mal. Mais tu es une fameuse canaille tout de même, j'af entendu ce que tu racontais au médecin, j'ai entendu ce qu'il t'a
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dit dans ta chambre, il me croit fou, tout simplement parce que je suis tombé de cheval sur la tête, contre un arbre. Ah! ah! ah!... il me croit fou!... Et tu lui inventes des histoires pour te débarrasser de moi, pour me faire enfermer quelque part. Ah ! ah! ah !... pour jouir de ma fortune... Vieille garce! Mais elle ne sera pas à toi... j'ai tout... je suis le maître... le Maître...
Un cri rauque l'étrangla. Il avait rejeté sa couverture et bondi sur elle. Il la tenait ployée contre lui de toute la force de ses bras. Alors, éperdue, elle jeta d'une voix sanglotante, un nom :
— Floréal!...
Pouyabère eut un instant de surprise indicible.
Ses poignets craquèrent entre deux iflains nerveuses, dont les doigts sMncrusU'irent dans ses chairs, broyèrent ses os. Il lâcha prise avec un hurlement de douleur, se rejeta en arrière et vit devant lui son fils, tandis que Marinette en pleurs, à demi étendue sur le plancher, se relevait.
— Me reconnais-tu, parrain? me reconnaistu?
Le dolman bleu de ciel à tresses blanches serrait sa taille vigoureuse. Les boutons de métal
poli brillaient au feu de la lampe qu'il avait posée sur une table. Il penchait vers Pouyabère son visage, aux beaui traits calmes, coupe d'une longue moustache d'or.
Pour la troisième fois, il répéta d'une voix égale :
— Parrain^ me reconnais-tu?
Pouyabère rouvrit ses yeux habitués à l'ombre
et qui clignotaient à la clarté soudaine. Sa figure se détendit, un sourire plissa ses lèvres rugueuses que le rasoir n'avait pas touchées depuis trois jours, et de grosses larmes coulant de ses yeux apaisés y restaient suspendues. 11 étendit les bras :
— Tu ne veux pas que je le reconnaisse, toi, Floréal!... mon fils?
La haute pendule enchâssée au mur sonna lieux coups.
Alors Marinelte se leva. Elle était restée assise, sans paroles ni gestes, auprès de la cheminée, en face de son tils.
Dans la chambre voisine, Pouyabère dormait enfin, épuisé par sa colère et ses larmes. On entendait son ronflement tour à tour faible et sonore qui, seul, animait le silence de la vieille maison d'une plainte lugubre ainsi qu'un râle.
Floréal n'avait point parlé encore. Il était là, renversé dans un fauteuil à oreilles, et sa tête demeurait dans Tombre, à demi voilée par la fumée bleue du cigare qu'il achevait. De temps à autre il se soulevait à demi, sa face rouge
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apparaissait dans Torbe lumineux de la lampe. II buvait une gorgée d'eau-de-vie, qui briliail en gouttes d'or au fond du verre à pied, ravivait le feu d'un coup de pincette, allumait un nouveau cigare aux tisons, et se replongeait dans une rêverie taciturne.
Un flot vivant de souvenirs l'assaillait. Son cœur battait plus fort que de coutume. Une fièvre légère brûlait son front et la paume de ses mains. Il lui semblait qu'il n'était plus lui-même, le Floréal des anciens jours de son enfance. Il était rentré dans cette maison de Cerbuë, un peu comme un affranchi que réclame le maître et qui se souvient encore de ses bienfaits, et d'un coup, brutalement, il apprenait cette nuit le mystère de sa vie! lui qui croyait son père mort, Lugat le vieux vacher, se retrouvait en face de son vrai père.
Il était le fils du Maître ! Une ivresse d'orgueil gonflait son cœur, il voyait devant lui le domaine, les étangs, les pmadas^ les immenses landes, les troupeaux, et, par delà l'horizon des forets, les vignes soleilleuses de l'Armagnac qui dépendaient de Cerbuë.
Tout cela maintenant serait à lui. Une sorte de reconnaissance émue lui vint pour celle à qui il devait toutes ces choses, et il regarda samère.
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Clle non plus ne dormait point. Leurs regards se croisèrent. Une sorte de sourire entr'ouvrit leur bouche, et ce fut alors qu'elle se leva, s'approcha de lui et le regarda longuement. Il sentit qu'elle le devinait tout entier. 11 tressaillit mais ne put parler encore. Une sorte de pudeur inconnue le retenait. Elle ne semblait point gênée par ce clair regard. Alors il l'attira près de lui, se mit debout et Fembrassa à pleines lèvres.
Elle le fit rasseoir doucement :
— Tu sais qu'il n'a pas fait de testament? dit-elle.
— Que t'a dit le médecin, maman? interrompit-il.
— Qu'il était très fortement malade, qu'il aurait des journées de tristesse et d'ennui, puis des heures de crises violentes, et que cela pouvait durer longtemps... Six mois peut-être... jusqu'au jour où le sang lui montera à la tête... alors il mourra. Nous avons fait griller la fenêtre. Elle est pareille à celles d'en bas. Il voulait l'ouvrir sans cesse. Parfois il craint qu'on ne l'emmène loin, hors de chez lui, pour s'en débarrasser. Il voudrait descendre, commander encore. Il est resté tout un jour sans me reconnaître.
48 l'écaiiteur
— Etmaînlenanl?
— Et maintenant, il me veut toujours près de lui. Hier même... si je l'avais écouté... mais le médecin a dit que ça lui ferait beaucoup de mal... et puis je crains les crises de colère... Il pourrait me tuer sans le vouloir...
Floréal eut un rire étouffé et regarda sa mère. Elle ne sourcilla point, sa figure était calme, à peine pâlie. Elle contait cela d'un air tranquille.
— Ah! vois-tu, fit-il, Tessentiel c'est le testament. Après qu'il l'aura fait, ce testament, il vaudra mieux pour nous et pour lui qu'il meure. . .
Un étonnement les raidit tous deux. Il fut presque épouvanté de ses paroles. II sentit le besoin de les répéter, d'en altérer le sens.
— Oui, il vaudra mieux qu'il meure, sa vie es* atroce. Le voilà enfermé jusqu'à la mort. Et toi donc, maman? toujours aux aguets, toujours inquiète, toujours sous le coup de sa colère; c'est horrible de soigner un fou...
— Tu oublies qu'il est ton père...
— C'est vrai!... J'ai peine à le croire, mais je dis cela pour lui comme je le dirais pour tout autre... parce que...
— Écoute, fit-elle d'une voix plus basse, l'interrompant d'un geste, il faut que tu restes près de moi. Il t'aime.., puis j'aurai moins peur.
Alicîa et Valéria étaient filles d'une aubergiste jadis fort belle, el qui sut en tirer profit* La Silote les avait eues par hasard, d'un tisserand qui fréquentait assidûment chez elle en compagnie de gens de son métier. Dès les huit heures du matin, ils sortaient tous de leurs logis, un à un, tenant d'une main un énorme morceau de miche, et de l'autre une tête d'ail. Le premier dehors faisait signe en passant près des portes ouvertes, jeunes et vieux quittaient le métier, et, nantis du pain et de Vaiilet quotidiens, suivaient en file jusqu'à l'auberge.
C'était, auprès de la place des arènes ombragée de platanes, une petite maison blanche qu'indiquait un rameau de pin. Ils entraient
boire en devisant liaut. La Silote leur apportait des chopines de vin blanc et des verres. Ils mangeaient et buvaient parfois la bouche pleine, heureux de sentir la fraîcheur ardente du vin couler dans leur gorge brûlée par le parfum de Tail. Ils portaient tous le béret bleu, les cheveux longs, et, par-dessus leur veste de cadis, de petits tabliers courts de toile bise dont ils retroussaient les bouts dans leur ceinture.
Le vin, en ce temps-là, était pur, d'une limpidité d'eau de roche au soleil, et coûtait un sou le litre, la Silote complaisante et bavarde à souhait; si bien que, presque tous les jours, ils avaient accoutumé de rester là jusqu'à midi, puis d'y manger la soupe qu'elle faisait avec soin. Certains même, malgré les appels querelleurs de leurs femmes qui les venaient troubler, y demeuraient jusqu'au soir. Ces nuits-là les métiers ne chômaient point. Il fallait rattraper le temps passé à boire, à chanter, à manger de l'ail, ou à jouir des complaisances imprévues de la Silote.
Le mercredi, jour de marché, c'était une autre clientèle. Des jeunes gens venaient danser. Elle leur faisait des crêpes dont ils se bâfraient goulûment en compagnie des filles qu'elle appelait à son aide, pour la suppléer en tous
lieux, à table, au bal, au lit môme. Malgré qu'elle se multipliât au delà de toute mesure, elle ne pouvait suffire à tous à la fois.
Valéria et sa sœur Alicia avaient grandi dans cette basse salle enfumée aux murs de plâtre jauni. Dès leur dixième année elles servaient à boire, apportant les chopines de vin, les tranches de jambon frit, les lourdes crêpes saupoudrées de sucre, et dont parfois, dans le couloir menant à la cuisine, elles léchaient les bouts grillés d'un coup de langue agile et rose.
Elles avaient, toutes deux, un tempérament de courtisane. Leur mère, il est vrai, développa en elles les aptitudes naturelles à Tamour. Dès qu'elles eurent atteint quatorze ans, la Silote les proposa pour bonnes à de riches notables de la ville dont les épouses tolérantes acceptèrent ce secours. Et dans ce pays de mœurs libres où l'amour n'est point considéré comme un vice, elles acquirent vite un renom d'adresse et d'honnêteté qui fit rechercher leur service dans les meilleures maisons d'alentour.
C'est ainsi que Valéria, la cadette, demeura près de deux ans chez un riche marchand de liège, alors que sa sœur aînée servait un vieux médecin célibataire. Et comme, parmi les trois
douzaines de filles qui fréquentaient assidûment la salle de bal de la Silote, elles étaient les seules à n'avoir pas d'enfant, on prisa si haut leurs faveurs qu'elles durent renoncer à satisfaire tous les désirs qu'elles excitaient.
Bien qu'elle ne fût que jolie, auprès de Valcria dont la beauté captivait d'un coup, Alicia, petite, alerte et grasse, charmait les hommes avec le sourire toujours épanoui de sa grande bouche sensuelle, et l'impudeur aiguë de ses yeux trop noirs. Elles étaient pareillement coiiïées de foulards aux couleurs vives, vêtues de jupes molles et de corsages voyants. Leuï peau mate, leurs cheveux d'encre, leurs yeux bistrés, s'avivaient au reflet des soies écarlates. Et quand elles riaient aux mains des danseurs, dans le congo landais, le tournoyant rondeau^ ou l'endiablé saict de la pigvx, ceux-ci les buvaient du regard, et pétrissaient leurs bras et leur taille abandonnée. Elles demeuraient calmes, même dans leurs gestes ies plus violents, et rien ne troublait Tinsouciante sérénité do leur cœur.
Elles avaient seize ans, lorsque César Pouyabcre. en quête de servantes pour seconder Marinette dans ses travaux, ies remarqua.
Elles étaient libres- mais ne désiraient point
L'ÉCAIiTEUa 53
se cloîtrer dans une vieille maison triste au fond des bois.
Pouyabère alla trouver la Silote. II frcqucntait parfois chez elle, les soirs de fête, après les courses de taureaux^ sûr dV rencontrer tous ses hommes, écarteurs, vachers et teneurs de corde, qui dansaient, buvaient, mangeaient, jouaient sans relâche jusqu'au grand souper de minuit, puis prolongeaient leur orgie d'amour avec des filles que la Silote se faisait envoyer d'un peu partout, de Mont-de-Marsan, d'Eauze, de Nérac ou de Bordeaux, pour suffire à sa clientèle.
C'était un jour de foire. Il avait trouvé la vieille dans sa cuisine, tournant autour de ses casseroles, le jupon troussé sous un tablier blanc, Toeil allumé, les joues flambantes, le mouchoir de travers, déjà grise, mais plus active, plus experte, plus vigilante, se démenant sans repos, criant après ses servantes, courant aux bouteilles, aux miches, aux jambons, taquinée par Tun, défendue par l'autre, riante et bourrue.
— Hé bien, Silote!... jamais vieille! toujours en feu! fit Pouyabère. J'ai besoin de servantes, vcux-lu me donner tes lilies?
— Je pf* «ais pa«i si elles voudront venir, moiiîiieur César, fit la Silote malicieuse.
— Oh! elles seront si bien à Cerbuë et si tranquilles... et je te promets de ne pas coucher avec.
— Ça, ça vous regarde, ça m'est égal... pourvu qu'elles n'aient pas d'enfant.
— Je te dis qu'il ne s'agit pas du tout de ces vilaines choses. Mais j'ai besoin de deux servantes pour aider Marinette... Nous avons tant de volaille : cent vingt chapons, soixante-quatorze pintades... des cochons... que sais-je encore?...
— Holà! Silote!
— J'y vais... j'y vais, glapit la vieille, qui se débattait aux mains de Pouyabère.
— Monsieur César! laissez-moi, voyez ce grand-là, votre teneur de eorde, Barransan ! il va partir sans payer.
— Mais écoute donc, Silote... Je leur donnerai de bons gages : cent vingt francs par an pour chacune... Tiens, voilà, prends ça pour toi, et fais-les venir.
La Silote eut un grand rire silencieux qui découvrit ses gencives édentées, glissa la pistôle dans son mouchoir, et se sauva vers la salle.
Huit jours après les deux jumelles arrivèrent à Cerbuë.
Sîmounet n'avait guère grandi depuis sa sortie du Mazareilh. C'était toujours le même garçon, large d'épaules, mince de taille, souple et hardi. Les yeux, jadis d'un gris doré, avaient bruni comme son visage coupé d'une moustache courte. Il n'avait pas le regard malicieux et fourbe des bouviers laboureurs, et ses paupières ne s'abaissaient point quand il parlait. Il était de race pure. Sa mère, quand elle l'avait eu, n'était pas usée par les travaux de la terre, et Lugat, son père, était un vacher rude et taciturne, aux membres de fer, qui, malgré sa petite taille, osait affronter les taureaux de trois ans dans le parc et, arcbouté sur ses jarrets, les mains aux cornes, arrêtait leur élan farouche.
tordait leur col, renversait leur tête, les forçait à ployer les genoux devant lui.
Simounet, dès son plus jeune âge, avait garde sur la lande les vaches d'une métairie de Pouyabère. Plus tard, à douze ans, au Mazareilh^ il avait eu affaire à un bétail à demi sauvage, et nul mieux que lui ne savait piquer à propos une bête indocile, esquiver d'un simple tour de rein le coup de corne, et dresser un chien à mordre au jarret ou à sauter sur le garrot.
Quand son père mourut il pleura huit jours, et demeura longtemps triste. Il Taimait mieux que sa mère, dont il n'avait guère connu les caresses. Il n'ignorait pas quels liens l'attachaient au Maître, et une sorte de ialousie obscure et tenace germa en lui quand il vit, tout enfant, son frère Floréal trottiner derrière elle, s'accrocher à ses jupes, et lui crier : Mama^.
Dès qu'il eut seize ans, César lui confia la garde des génisses, et lui fit cadeau d'un fusil qui ne le quitta plus.
Il vécut, selon la saison, en rase lande ou dans les bois, passant les beaux mois d'automne sur la bruyère, à de grandes distances des parcs. L'hiver il suivait la lisière des pinadas, se rap-