‹ L'EcclésiasteChapitre 24 sur 120 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

L ECCLESIASTE ET LES DOCTRINES DES SADDUCEEXS, DES PHARISIENS ET DES ESSÉXIENS.

Quelques critiques ont pensé reconnaître dans rEcclésiaste des allusions aux doctrines pharisiennes, sadducéennes et même esséniennes. Zirkel (p. 124) rapporte la composition du livre à l'époque « où se sont formées les sectes pharisienne et sadducéenne ». L'Ecclcsiaste voulait prévenir son lecteur contre les erreurs doctrinales de l'un et l'autre parti ot lui tracer une voie moyenne exempte de tout danger (p. 134). Il blâmerait aussi les Esséniens, leur profession du célibat (iv, 7-11) et leur éloignement pour le serment et les sacrifices (ix, 2). Renan (p. 61) veut que l'Ecclésiaste ait connu les Pharisiens et les Esséniens et les ait qualifiés de sots (iv, 17; v, 3) ; lui-même aurait été « l'idéal de ce qu'on appelle un sadducéen » (p. 62). Kônig(l) affirme que les éléments essentiels du sadducéisme se reflètent dans l'Ecclésiaste. Il cite m, 19-21 et xii, 7 a, qu'il compare à Josèphe(2 : toïi; SaoSouxaion; Tà<;'|u/ài; ô J^oyo; (îuva:pavt^£t toTç flTwijLaffi « les Sadducéens enseignent que les âmes disparaissent avec les corps », et il attire l'attention sur iv. 17 etc. . dont les impératifs donnent à entendre que le choix du bien et du mal repose sur la libre détermination de l'homme, ce qui est encore une doctrine sadducéenne (3). Siegfried (p. 23) estime que les deux tendances, sadducéenne et pharisienne, sont exprimées dans l'Ecclésiaste par divers interpolateurs du n'' siècle avant Jésus-Christ, savoir un glossateur épicurien et un rédacteur pharisien ; les mœurs des Esséniens seraient visées aussi dans ix, 2 b. Cheyne (4) croit aussi que IX, 2, et même vu, 16, font allusion aux Esséniens; l'Ecclésiaste, sans réaliser le type complet du sadducéen, s'en rapprocherait plus que d'aucune autre école. Haupt (p. iv) en fait un sadducéen véritable. Mais la plupart des commentateurs, avec Knobel (>. 24 s. 93), Ewald (p. 180), Elster (p. 8), Tyler (p. 39], Delitzscli (p. 308), ^Yright (p. 379\ Kuenen

(1) Kinl. p. '.3'i.

(2) Ant.jud. XVIII, I.'».

(3) Cf. JOSÈI'IIE, Ih'Il.jllU. III, viif. l'i.

(4) J. Iteligions Lift', p. 2o:i.

L ECCLÉSIASTE ET LES DOCTUINES SADDUCKEXXES ET PHAIIISIEXXES. 81

(p. 197), Wildeboer (p. 118), Kleinert(l), considèrent que l'Ecclésiaste est encore antérieur aux Pharisiens et aux Sadducéons, bien que, de son temps, les courants doctrinaux qui devaient aboutir à la formation des deux partis aient déjà commencé à se dessiner.

On ne saurait faire de Qohélethun représentant du sadducéisme(2). Il s'accorde avec cette école en ce qu'il n'a pas la croyance à la résurrection et à la rétribution future. Mais ce sont là des doctrines qu'il ignore seulement. Les Sadducéens les rejettent en connaissance de cause : plus iidèles à la lettre qu'à l'esprit, ils ont arrêté dans ses progrès la foi ancienne, et transformé une simple ignorance en négation. La position de l'Ecclésiaste ne diffère pas de celle de l'Ancien Testament presque tout entier, et par là il apparaît, non seulement qu'il n'a rien eu à emprunter au sadducéisme, mais encore qu'il lui est antérieur dans l'ordre du temps. Néanmoins, les conclusions pratiques qu'il adopte len rapprochent plus que de toute autre école. Mais à d'autres points de vue, et particulièrement en ce qui concerne le gouvernement de Dieu et sa providence sur le monde, il s'apparente davantage aux Pharisiens. Si nous acceptons les renseignements de Josèphe(3), et il n'y a pas de raison de ne pas les recevoir pour le fond, les Pharisiens enseignaient que tout ce qui se produit arrive par la providence de Dieu, et que même dans les actions humaines, bonnes et mauvaises, il faut reconnaître un concours divin, la liberté et la responsabilité humaines étant sauves, puisque la volonté de l'homme doit intervenir, et que d'elle dépend la valeur morale de l'acte (4). Les Sadducéens, au contraire, prétendaient que Dieu n'exerce aucune influence sur les actions humaines, et que l'homme seul est l'artisan de son bonheur ou de son malheur. Ils niaient toute fatalité et toute prédétermination des choses humaines. Les doctrines de l'Ecclésiaste sont ici celles des Pharisiens (cf. m, 1-8, 14 ; vu, 13-14 ; ix, 1 ; xi, 5). Ce n'est pas à dire qu'il les leur ait empruntées. Ces enseignements n'étaient pas nouveaux. On les avait exprimés déjà (cf. en particulier Prov. xvi, 1-4, 9 ; XIX, 21 ; xx, 24 ; xxi, 1, 30-31), et il n'y a pas lieu de chercher à Qohéleth d'autres auteurs que les écrivains sacrés, dont les Pharisiens eux-mêmes dépendent. D'autre part, le fait qu'il garde réunis deux points de vue que Pharisiens et Sadducéens sépareront, prouve qu'il leur est antérieur. Il croit à la responsabilité morale de l'homme et au gouvernementde Dieu sur le monde, et comme il constate que ce monde n'est

(1) 2'h.St. und Kr., 1909, p. 516 ss.

(2) Sur les Pharisiens et les Sadducéens, voir Sghùuer, II, p. 456 ss. 475 ss.

(3) BeU.jud. II, VIII, \k;Ant.jud. XVIII, i, 3; XIII, v, 9.

(4j La sentence deR. Hanina : D'iDU TNIIQ yin QV2;y l"''! hjT\ « lout dépend de Dieu, excepté la crainte de Dieu» {Berakotli,^S b), résume la doctrine pharisienne sur la toute-puissance de Dieu et la liberté morale de l'iiommo. On sait comment saint Paul (Rom. ix) s'exprime sur le même sujet.

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pas gouverné selon la justice, et qu'il ignore les réparations de l'autre vie. il ne peut être que fort embarrassé. Les Pharisiens sont délivrés du cauchemar qui l'oppressait : ils connaissent les rétributions futures. Les Sadducéens, qui les méconnaissent, résolvent la difficulté en laissant l'homme à lui-même, et en ôtant plus ou moins à Dieu le gouvernement des choses terrestres. La position doctrinale de Qohéleth, et l'angoisse qu'elle recèle, marquent une date plus ancienne.

11 ne serait pas juste non plus de qualifier l'Ecclésiaste de précurseur ou d'ancêtre du sadducéisme, en ce sens du moins que la doctrine sadducéenne serait l'aboutissement logique de la sienne. S'il a plus d'un trait commun avec les Sadducéens, il maintient des croyances que ceuxci abandonneront, on vient de le dire. Si, dans la pratique, il résout comme eux le problème, c'est dans un autre esprit : s'il recommande les joies créées, c'est comme un pis-aller, et il est à son honneur qu'elles ne lui suffisent pas. Le Sadducéen est optimiste et satisfait. Son cœur n'est pas plus grand que le monde. L'Ecclésiaste est avant tout un mécontent: sa pensée essentielle, qui est que la vie présente ne suffit pas à l'homme, n'est point une idée sadducéenne, maispharisienne et chrétienne. Et mis en présencelui aussi, quelques années plus tard, de la foi aux rétributions futures, qui dira ce qu'il eût fait? De quel droit prétendrait-on qu'il eût seulement hésité?

L'Ecclésiaste ne paraît pas avoir connu les Esséniens ^1). Au chapitre IV, les versets 7-11 ne font pas spécialement allusion au célibat, ni par conséquent à la prohibition du mariage dans la secte essénienne. Le verset 2 du chapitre ix concerne quiconque n'offre pas de sacrifice et agit ainsi par manque de religion. Les Esséniens prohibaient les sacrifices d'animaux (2) ; ils envoyaient cependant des offrandes au temple. Rien n'indique qu'ils soient ici spécialement visés. La proposition relative au serment ne les concerne pas non plus. Ils le prohibaient; mais l'Ecclésiaste blâme le « jureur » qui abuse du serment, et non pas Ihomme religieux qui le « redoute (3). »

(1) Sur les Esséniens, leur origine et leurs doctrines, voir Schûrer, II, p. 651 ss. On a dû traiter des Esséniens à un autre point de vue dans le chapitre précédent.

(2) Les textes ne sont pas très clairs. Voir Josèpue, Ant. jad. XVIII, i, 5, et Phi- LON, Qaod omnis probiis liber, g 12, édition Mangey, II, 457 ; et cf. Schùrer, II, p. 663, et F. G. CoNYBEARE dans HDB, I, p. 769.

(3) Voir le com. de ix, 2.

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