CHAPITRE IX
l'ecclésiaste et la philosophie grecque.
Tyler (p. 8 ss. 70 ss.) a cru découvrir que TEcclésiasle avait subi l'influence des grandes écoles grecques de philosophie : le stoïcisme et l'épicurisme en particulier auraient laissé leur empreinte dans son œuvre. Ce critique a été suivi par Plumptre (p. 30 ss. 45 ss.), A. Palm (1), Siegfried (2), Condamin ;3) et P. Haupt (p. v). D'autre part, Pfleidcrer (4) a voulu retrouver dans l'Ecclésiaste les théories d'Heraclite, que le sage juif aurait empruntées. Tout récemment, D. S. Margolioutli (5) reprenant une idée de Tyler, mais la poussant beaucoup plus loin, a fait de l'auteur biblique, sur plusieurs points, un disciple d'Aristote.
Les vues de Tyler ont été combattues par Delitzsch (p. 319), Zeller (6), Renan (p. 62 s.),Nowack(p 194 s.), Cheyne (7), A. S. Peake (8) et A. B. Davidson (9). Celles de Tyler et de Pfleiderer à la fois par Menzel (p. 30-38), H. Bois (10), KonigiU), McNeile (p. 43-54), Zapletal (p. 43-61) et Barton (p. 34-42). D'autres critiques, sans admettre que l'Ecclésiaste ait fait des emprunts proprement dits aux systèmes des philosophes grecs, reconnaissent pourtant que l'influence générale de l'hellénisme et, dans une mesure variable, de sa philosophie, s'est exercée sur lui et
(1) Qoheleth und die nacharistotelische P/tilosophie, Mannheim, ISS.").
(2) Zeitschrift fur wissenschaftliche Théologie, 1875, p. 284 ss. 409 ss. et Prediger und Iloheslied, p. 8 ss.
(3) RB, 1900, p.364ss. Le P. Condamin s'occupe seulement du stoïcisme.
(4) Die Philosophie des Hevaklit con Ephesiis i/n Lichte der Mysterienidee, Berlin, 1886; Anliang : \achweis heraklitischer Einflûsse im aUteslamenilichen Kohelet, p. 7, 255-288.
(5) The Prologue ofEcclesiasles, dans The Exposilor, nov. 1911, p. 463 ss.
(6) Phil. der Gr. III, 2, p. 257.
(7) Job andSolomon, p. 260-22.
(8) Dans IJDB,I,p. 638 s.
(9) Dans EB, II, 1160, 1162.
(10) Essai sur les Origines de la Philosophie judéo-alexandrine, Paris, 1890.
(11) Einl. p. 434 s.
a fécondé sa pensée. C'est, avec des nuances, la position deKleinert(l), Kucnen(p. 193), Cornill';21, AVildeboei- (p. 113), Peake (3), Cheyne (4).
^, 1. L'Ecclésiaste et l'aristotélisme.
Tyler (p. 8 ss.) a trouvé le prototype d'Eccl. ii, 3 : « jusqu'à ce que je visse ce qu'il est bon pour les fils de l'homme de faire sous les cieux durant les jours de leur vie », dans un texte de VÉthique à Nicomaque (I, vu), que Qohéletli n'aurait fait qu'adapter à l'hébreu : tô àvôpcoTnvov àyafjov <{/uyY)<: IvspYeia Y'^"«^ ''*'^' àpsTTQv, elôè TrXei'ouç at âpsTat, xari t^ àpidTYiv xal xeXetotaTY.v hi c Iv ^iw teXsi'w « le bien propre de l'homme est l'activité de l'âme dirigée par la vertu, et s'il y a plusieurs vertus, par la plus haute et la plus parfaite de toutes; ajoutez encore que ces conditions doivent être remplies durant une vie entière et complète (5) ». Dans vu, 27, Qohéleth énoncerait nettement le procédé de la méthode inductive telle qu'elle a été définie par le grand philosophe : iTCayoiY^ oÈ^àTrorcov xaô' iV.aaTov ItcI xày.aôôÀou IcpoSo; « l'induction est la méthode qui consiste à aller du particulier au général (6) ». Enfin, dans xii, 13, S^n serait « la loi universelle » et traduirait xb xaOôXou.
D. S. Margoliouth a renchéri sur Tyler. Il est revenu d'abord sur Eccl. II, 3, afin de montrer que chacun des détails de ce verset embarrassé s'explique par une référence à Aristote. « Ce qu'il est bon de faire » rappelle les spéculations des philosophes grecs sur « la fin de la vie ». « Pour l'homme » reflète VEthique à Nicomaque (1176^, 6) où il est dit que chaque animal a son plaisir particulier, comme il a sa fonction propre : le plaisir d'un cheval, d'un chien et d'un homme sont différents. L'adjonction « sous les cieux » s'inspire du même traité (1100a, 1,2), qui nous avertit de ne pas nous exposer à rendre les gens heureux seulement après leur mort, mais de chercher comment ils le seront pendant leur vie. Enfin, pourquoi « durant les jours de leur vie », sinon parce que dans l'ouvrage d'Aristote (1101a, 15), « dans la vie entière » fait partie de la définition philosophique du bonheur? Mais c'est le prologue de l'Ecclésiaste )i, 2-il) qui fournit la meilleure démonstration de l'aristotélisme de Qohéleth. Les vv. 5-G nous disent que le mouvement du vent se fait du nord au sud et du sud au nord, tandis que celui du soleil a lieu de l'est à l'ouest. Or cette affirmation sur les deux principales directions du vent est d'Aristote, et résulte de son système
(1) Th. SI. und Kl., 1883, p. ICA; l'.t09, p. 503.
(2) Einleilung in dus A. T., Freibiirg ini Breisgau, 18'j6, p. 252.
(3) Loc. cil.
('i) J. religious Life, p. 197 ss.
(5) Traduction de Barthélémy Saiiil-Iiilaire (Paris, 1856, I, 30).
(6) Top. I. X.
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météorologique (1). Comme le soleil, allant de l'est à Touest, ne visite ni le nord ni le midi, mais décline seulement vers ces régions, c'est là que s'accumulent les vapeurs qui constituent la substance des vents. Le vent n'est en effet qu'une masse de vapeur sèche qui s'élève de la terre et tourne autour d'elle ; le fait que sa direction est tantôt vers le sud, tantôt vers le nord, est dû à la déclinaison alternative du soleil, laquelle est cause des saisons. L'Ecclésiaste a exprimé ces conceptions quand il a dit que le vent va au midi et retourne vers le nord, tourne autour (de la terre) et revient sur ses pas. Autrement, on ne s'expliquerait pas qu'il ait établi une connexion entre le vent et le soleil, et mentionné seulement le vent du nord et celui du midi : un écrivain palestinien n'eût pas considéré le vent d'est comme une quantité négligeable. Le v. 7 trahit également un emprunt à \a. Météoi-ologie d'Aristote (355è, 16, 23); cependant la théorie daprès laquelle les fleuves s'écoulent dans la mer sans accroître la masse de celle-ci, littéralement « sans qu'elle devienne plus grande (irXeiwv) », avait déjà été formulée au siècle précédent (2). Mais elle n'a pu être conçue en Palestine, où le fleuve le plus important ne se jetait précisément pas dans la mer. Les derniers mots du même verset : « A l'endroit où vont les fleuves, là ils vont de nouveau », signifient que la même eau, et non pas une eau nouvelle, est continuellement charriée à la mer par les fleuves; mais c'est là un fait sur lequel Aristote a insisté (3). Le v. 8 : « Personne ne peut dire : toutes choses sont lasses », est dirigé contre la doctrine épicurienne d'après laquelle les choses sont fatiguées et la terre se hâte vers sa ruine (4) ; il exprime une idée aristotélicienne : « l'univers ne se fatigue pas (5 ». Enfin dans ce développement, comme le montrent les vv. 9-11, l'Ecclésiaste entend prouver que tout soublie, parce que la nature et l'humanité ne procèdent pas d'une façon progressive, mais se répètent indéfiniment. Or, Aristote prétend, dans sa Météorologie, que l'éternité du monde, laquelle est basée sur le mouvement circulaire des choses, est cause de l'oubli. Et cette doctrine aristotélicienne de l'éternité du monde n'est-elle pas aussi au fond de la philosophie de l'Ecclésiaste? Ainsi se révèle la source à laquelle notre auteur a puisé. Sétonnera-t-on maintenant si l'article qui vient d'être analysé propose d'identifier le « pasteur » de l'épilogue (xii, 11) avec Aristote, et les « maîtres des collections » avec les syllogismes du philosophe grec?
De ces divers rapprochements, les uns sont tout à fait illusoires, les autres permettent de surprendre entre les deux auteurs, et sur des points secondaires, de lointaines analogies, mais non pas d'établir une dépen-
(1) Météorologie , 3G1«.
(2) Aristophane, Les Nuées, 129'i. Voir ci-dessous, p. ICG.
(3) Météorologie, 360 b.
(4) Cf. Lucrèce, De natiira rernm, ii, UM, otc.
(5) Métaphysique, 1050 a, 24.
dance. Les deux premiers textes comparés (Eccl. ii, 3 et Eth. à Nie. 1, vu) révèlent une préoccupation identique, celle du bonheur de l'homme. Mais c'est leur seul trait commun, et il n'est pas de ceux qu'on ait besoin d'emprunter. Aristote sait en quoi ce bonheur consiste. L'Ecclésiaste l'ignore et cherche à le découvrir. Et il le cherche pour l'instant, non point comme le philosophe grec par voie de raisonnement, mais au moyen d'une méthode tout empirique, en essayant du plaisir. Quant à la sagesse qu'il dit garder, elle n'est pas précisément la vertu, mais la possession de soi-même et l'exercice constant de l'intelligence, en vue de tirer d'une expérience les conclusions exactes qu'elle comporte ; et encore cette conclusion ne sera pas que le bonheur consiste dans « l'activité de Tâme réglée par la vertu ». Les précisions ajoutées ici par Margoliouth à la suggestion de Tyler n'auraient de valeur que si le fond de l'argumentation présentait déjà quelque solidité, si les termes sur la présence desquels on s'appuie ne se rencontraient pas fréquemment ailleurs dans le livre de Qohéleth, et si son style n'était pas très souvent embarrassé, même quand il est sûr que des notions empruntées ne le surchargent pas. Le procédé dont l'Ecclésiaste s'est servi dans vu, 27 rappelle en quelque manière la méthode d'induction; mais son emploi était si naturel et si simple dans le cas donné, qu'un recours à l'invention d'Aristote, et surtout à son texte, ne paraît vraiment pas nécessaire. Enfin la traduction de Swn (xii, 13) donnée par Tyler, bien loin de s'imposer, n'est pas recevable.
Selon Aristote, le sud et le nord marquent les principales directions du vent (1) . L'Ecclésiaste n'en mentionne pas d'autres (2) ; il est évident qu'il les considère lui aussi comme les plus importantes, et se borne à celles-là par une sorte de simplification schématique qui facilite son exposition. Mais toute apparence d'emprunt est écartée par le fait qu'Elihu (Job, xxxvii, 17, 22j et Ben Sira (B. S. xliii, 17-20) ne procèdent pas autrement. La mention du vent d'est notamment ne leur a point paru nécessaire. Le fait de la mer qui reçoit l'apport des fieuves sans augmenter de volume était facilement observable et un palestinien un peu curieux ne pouvait pas l'ignorer. C'est beaucoup trop presser le sens de i, 7,
(1) « D'une manière générale, on peut diviser les vents, en vents du nord et vents du midi. On met les vents d'ouest avec ceux du nord, car ils sont plus froids, parce qu'ils souillent de l'occident; et l'on met avec le vent du midi tous ceux qui viennent de l'est, parce qu'ils sont plus chauds, attendu qu'ils soufllunt de l'orient » (Météorologie, II, VI, 12; traduction de B. Saint-IIilaire).
(2) On pourrait soutenir que l'Ecclésiaste, en ajoutant que « le vent va toujours on tournant », indique, comme des étapes que le vent doit nécessairement parcourir, les directions intermédiaires entre le sud et le nord; mais le contexte donne plutôt à entendre que le vent lait d'un seul coup demi-tour (et non point quart de tour seulement), et passe brusquement d'un extrême à l'autre. Traduire « le vent tourne autour de la terre » est fausser la pensée de l'auteur. Voir le Commentaire.
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que de faire signifier à ce verset : « Les tleuves écoulent toujours dans la mer les mêmes eaux ». L'auteur personnifie seulement les fleuves et leur attribue une sorte d'identité dans la durée. D'ailleurs, il a pu connaître, comme Élihu (Job, xxxvi, 27-29), le phénomène de Tévaporation de l'eau et l'origine de la pluie sans recourir à Aristote \V. Pour trouver dans i, tS une idée aristotélicienne, il en faut donner la traduction qu'on a rapportée : mais elle suppose une inversion tellement forcée qu'elle paraît inacceptable. L'Ecclésiaste n'a point pour but dans son prologue de prouver que tout s'oublie parce que tout se répète, mais que tout se répète, bien qu'on n'y prenne pas garde, parce qu'on a oublié ce qui est ancien. La cause de l'oubli, dans le cas présent en particulier (vv. 9-11), n'est pas la répétition monotone du fait, mais au contraire son ancienneté et sa rareté au moins relative. Qoliéleth enfin paraît prêter à la terre et à la vie une durée indéfinie (i, 4) ; mais ses affirmations n'ont rien à voir avec la théorie philosophique de l'éternité du monde. L'identification du « pasteur » de l'épilogue avec Aristote, et surtout des prétendus « maîtres des collections » avec les syllogismes, n'a aucune vraisemblance (2).
Le fondateur du stoïcisme, Zenon, deCittium en Chypre, passait pour phénicien d'origine; son école fut très cosmopolite; les stoïciens les plus marquants des siècles qui précèdent l'ère chrétienne appartiennent presque tous par leur naissance à l'Asie Mineure, à la Syrie et à la partie orientale de l'Archipel (3) : toutes circonstances qui rendent vraisemblable l'hypothèse d'après laquelle l'influence de leur doctrine se serait exercée même en Palestine.
La morale stoïcienne aurait laissé des traces dans l'Ecclésiaste (4:. D'après Diogène Laërce [Yll, i, 87) elle s'exprimait dans la formule tô ô(jioXoYouu.£vtoç TV] cp(j(7£i C?|V , « vîvrc couformément à la nature », la conduite vertueuse étant celle qui se conforme à la raison éternelle, immanente à la nature et se révélant en elle. Or, c'est là précisément la règle de conduite que donne l'Ecclésiaste, au chapitre m de son livre, dans le « catalogue des temps et saisons », Les vv. 2-8, singuliers et étranges au point de vue théocratique, s'expliquent aisément, si l'on admet que l'Ecclésiaste développe le principe de la morale stoïcienne. Les multiples actions qui constituent la vie humaine ont chacune un moment déterminé
(1) Même si l'on pouvait établir que la physique des auteurs juifs est d'origine étrangère, d'origine grecque, il ne serait pas encore démontré qu'Aristote a exercé une influence directe et immédiate sur l'Ecclésiaste.
(2) Voir le com. dexii, 11.
(3) Zeller,III, 1. p. 26.
(4) Tyler, p. 12 s.
dans la nature, et chacune doit être faite au temps fixé. Qui garde Tordre est vertueux ; qui le méprise et le viole est pervers (m, 16). Le mot i2u? du y. 17, si obscur pour tous les exégètes, devient clair; car il désigne le cours de la nature, dans lequel effectivement il y a un temps déterminé pour toute chose. Et Tyler rapproche de ce chapitre un développement du stoïcien Marc-Aurèle (1/ : « Considère par exemple le temps où régnait Vespasien. Tu y verras tout ceci : gens qui se marient, qui élèvent des enfants, qui sont malades, qui meurent, qui font la guerre, qui célèbrent des fêtes, qui négocient, qui cultivent la terre, qui flattent, qui sont arrogants, soupçonneux, intrigants, qui désirent la mort de celui-ci ou de celui-là, qui murmurent du présent état des choses, qui se livrent à Tamour, qui thésaurisent, qui briguent des consulats, des royautés. Et cette activité qui fut la leur a cessé. Passe ensuite au temps de Trajan : mêmes événements. Et cette activité aussi s'est éteinte. De même, contemple les épitaphes des autres temps et des nations entières, et vois combien d'hommes, après s'être épuisés d'efforts, sont tombés bientôt, se sont dissous dans les éléments des choses. »
La physique stoïcienne serait à la base du même chapitre. Elle nous apprend que les événements de la nature suivent un ordre déterminé et invariable, et aussi que les mêmes séries de phénomènes se reproduisent après un temps donné. C'est la théorie des cycles, ou périodes successives, qui se répètent identiquement et sans aucune modification jusque dans les moindres détails. Tyler croit retrouver cette conception dans l'Ecclésiaste (m, 14-15 eti, 5-7). Il n'y manque guère que la conflagration périodique qui termine chacun des cycles stoïciens, et qui paraît exclue par le fait que l'Ecclésiaste affirme la permanence de la terre (i, 4'. Mais c'est un point de la doctrine du maître qui ne fut pas accepté unanimement par les disciples, et qui après tout n'est pas inconciliable avec la durée indéfinie de la terre. Quoi qu'il en soit, le lecteur sera frappé des coïncidences d'idées et aussi de termes entre l'Ecclésiaste (i, 4-9; m, 14-15) et les passages suivants de Marc-Aurèle(2) : « L'àme fait le tour du monde entier, examine sa figure et le vide qui l'entoure. Elle s'étend jusque dans l'infini de la durée, elle comprend et considère la rénovation périodique de toutes choses, et elle constate que ceux qu seront après nous ne verront rien de nouveau, et que ceux qui ont été avant nous n'ont rien vu de plus, mais que l'homme de quelque sens, s'il parvient à quarante ans, a vu en quelque façon toutes les choses passées et toutes les futures, puisque toutes se ressemblent absolument » (xi, 1). « Toutes choses sont éternellement pareilles et se répètent périodique-
ri) Eiç éauTÔv, IV, 32.
(2) Cf. V.w.M, possim; Cheyne, Jvb and Solomon, p. 266; Condamin, RB., 1900, p. 365.