STYLE ET FORME METRIOUE
La question se pose de savoir si rEcclésiaste est écrit en prose ou en vers. Les Massorètes ne se sont pas servis pour l'accentuation de ce livre des signes qu'ils avaient employés pour Job (sauf i, 1-ni, 1 et xlii, 7-17), les Proverbes et les Psaumes. Mais ils ont agi de môme pour le Cantique et les Lamentations, qui pourtant sont écrits en style mesuré aussi bien que les trois livres auxquels un système spécial d'accents a été réservé. La Bible grecque, au contraire, range l'Ecclésiaste parmi les livres poétiques et dispose son texte de la même façon que celui des Psaumes, des Proverbes, du Cantique, de Job (y compris le début et la fin du livre), et aussi de la Sagesse et de l'Ecclésiastique. On s'accorde à reconnaître que les procédés adoptés par les copistes, soit pour l'hébreu, soit pour le grec, ne sont d'aucune conséquence au point de vue qui nous occupe.
Les commentateurs, tout en affirmant, de temps à autre, le caractère poétique de ce livre, l'ont ordinairement traité comme de la prose. Cependant, d'après R. Lowth (1), A, V. Desvœux (2) a soutenu que l'Ecclésiaste est écrit en grande partie en prose; seulement celle-ci est coupée par de nombreux morceaux envers que l'auteur a insérés, de ci, de là, suivant que le sujet ou l'occasion l'y invitait : muitis carminum laciniis passim, prout res et occasio ferebat, inductis distinct um. Lowth ajoute qu'il se range volontiers à cet avis. Knobel (p. 58 ss.) a reconnu, lui aussi, que le livre est presque entièrement en prose simple, tout unie et sans rythme. Mais assez souvent la forme gnomique apparaît. Les sentences sont ordinairement formées de deux membres et présentent un certain rythme, non pas cependant d'une façon régulière et constante. H. Ewald (3) dispose en vers quelques parties du livre :
(1) De sacra poesi Hebraeorum, I, p. 319, noie.
(2) Philosophical and critical Essaij on Ecclesiasles, London, 1760, livre II, chapitre 1.
(3) Die Dich/er des alten Bandes. Gottingen, 1867, II ïeil, 2" éd.
I, 2, 4-8, 15, 18; ii, 2,11*, 14a; m, 1-9, 15, 19, 20; iv, 5, 6; v, 2, 6, 9, 14; VI, 4, 5; vu, 7, 12, 19, 29; viii, 1 en partie; ix, 4, 17-x, 2, 6, 8-13, 18, 20 b ; XI, 4, 10; xii, 2, 6, 8; et il soutient que nulle part le style n"est celui de la simple prose. Tyler (p. 90) ne paraît pas éloigné de ce sentiment. D'après Delitzsch (p. 208 ss.j le ton ordinaire du livre est celui de la prose oratoire, mais l'auteur réalise de temps à autre la forme classique du mâchai. Renan (p. 80 ss.) reconnaît dans I, 15, 18; 11,2, 14; m, 2-8; iv, 5, 14; v, 2; vu, 1-6 a, 7-8, 9 h, 13 h, 24; VIII, 1, 4; IX, 16-17; x, 2, 12, 18; xi, 4, 7; xii, 3-5, 10-12, des « intercalations métriques ». Bickell (p. 27, 46 ss.), moyennant parfois quelques modifications de texte, découvre l'existence de distiques et surtout de tétrastiques dans i, 7-8, 15, 18; ii, 2, 14 a ; iv, 5; v, 2, 9 a; vi, 7, 9; VII, 1-9, 11, 12, 20 ; viii, 1 è, 2, 3 hc, 4, 8 ; ix, 7 a, 16-x, 3, 6-7, 10- 14fl, 15-20; XI, 4, 6a, 9 a, 10rt;xii, 13-3, 4 3, 5fl, 6. Enfin Driver (1) et Barton (p. 51) admettent également l'alternance dans ce livre de la poésie et de la prose. Mais tandis que Driver, dans la Bible hébraïque de Kittel, dispose métriquement tous les versets qui s'y prêtent tant soit peu, Barton restreint la forme mesurée à i, 2-8, 15; m, 2-8, iv, 5; v, 2; VI, 7; VII 1-9, 11-13, 15 ; viii, 1, 5-6; x, 1-2, 6-13, 15-20; xi, 1-6, 9a, 10; xii, 13-7.
Une opinion plus radicale est représentée par Nachtigal, Vaihinger, Grimme, Sievers, Zapletal et Haupt. Nachtigal (p. 9 s. 37 ss.) a cru reconnaître l'existence du style et de la forme poétique dans tout le livre, à l'exception seulement du titre (i, 1), des mots « dit Qohéleth » dans i, 2; VII, 27; xii, 8, et de l'épilogue (xii, 8-14). Vaihinger (2) n'a même pas ces restrictions. Les auteurs récents qui ont renouvelé ces vues les exposent avec plus de précision. H. Grimme 3) pense quel'Ecclésiaste, à l'exception seulement de xii, 13-14, est écrit envers (stiques) de quatre accents. De son côté, E. Sievers (4) a traité métriquement les trois premiers chapitres et (p. 132) présenté le livre entier comme composé de vers inégaux, à la façon des discours des prophètes. Les premiers, V. Zapletal (5) et P. Haupt (6) ont appliqué leurs théories métriques à l'ensemble du texte et tâché de le rétablir dans la forme versifiée supposée primitive. La tentative se complique, chez le second, d'un essai
(1) Introduction, p. 465.
(2) B. Kôsler {DasBuch Iliob und der Prediger Salomo's, nach ihrer strophischen Anordnung ûbersetzl, Schleswig, 1831, p. 101) range aussi l'Ecclésiasle parmi les livres poétiques et lui fait l'application de ses tliéorics strophiques (cf. Th. St. und Kl., 1831, p. 40 ss.).
(3) Abriss der biblisch-hebraischen Metrih. dans ZDMC. 1897, p. 689.
(4) Studien zur hebràischen Metrik, Leipzig, 1901, p. 562-567.
(5) Die Melrik des Bûches h'ohelet, Freiburg-Schwci/, 1904, et Dos Buch Kohelet, Freiburg-Sclnveiz, 1905.
(6) Koheleth, Leipzig, 1905.