STYLE ET FORME METIUQUE
de restitution du livre original, qui consiste à en retrancher à peu près les deux cinquièmes et à bouleverser l'ordre du reste. Ainsi transformé, l'Ecclésiaste présente au gré du critique une suite régulière de vers dont chacun est constitué par deux stiqucs de trois accents (3 -f- 3). Les additions postérieures reproduisent le même mètre, ou bien en introduisent un autre de 2 -|- 2 accents (de 3 -|- 2 dans x, la et ix, 18 b), et quelquefois sont en prose. La métrique imposée par Ilaupt à lEcclésiaste est solidaire de sa théorie sur la composition du livre ; car souvent il n'obtient la mesure désirée que grâce aux nombreuses gloses, citations, corrections et insertions de tout genre, qu'il découvre dans le texte actuel et dont il le débarrasse. On dira plus loin (1) ce que vaut cette théorie. Le P. Zapletal est incomparablement plus modéré. Néanmoins, assez souvent encore, il n'arrive à mettre les vers sur pied qu'en usant de corrections, additions et retranchements de mots ou même de propositions entières. Un certain nombre de ces modifications seront signalées dans le Commentaire, et le lecteur pourra se convaincre qu'elles n'ont généralement d'autre raison d'être que la nécessité de trouver le mètre souhaité ou de créer le parallélisme absent. Et cependant, le P. Zapletal avait pris la précaution de déclarer que l'Ecclésiaste était écrit dans un mètre variable, ce qui facilitait incontestablement sa tâche. Pour tout esprit non prévenu, et bien que le texte du livre ait pu subir de nombreuses altérations de détail, l'entreprise des deux métriciens a réellement échoué. Il n'est guère d'écrit hébreu en prose qui, soumis à un pareil traitement, ne puisse donner des vers. Si tant de transformations sont nécessaires pour trouver dans l'Ecclésiaste le rythme et la mesure poétiques, ne serait-ce pas qu'il a été écrit en prose?
C'est en prose en effet qu'il a été composé, et même en une prose assez mauvaise.
Le style est tantôt pesant et embarrassé, tantôt lâche et prolixe, presque toujours terne et sans couleur. 11 devient singulièrement plat dès qu'une pensée un peu haute ou un peu générale ne l'anime plus, et il n'échappe même pas au reproche de vulgarité (2). L'auteur n'est pas doué d'une grande imagination : le tableau qu'il fait de la magnificence de Salomon reste bien au-dessous du simple récit des Rois (I R. iv ss.). Son indigence verbale est surprenante. 11 trahit à la fois la pauvreté de son vocabulaire et la négligence de sa composition par la fréquence de ses répétitions et la monotonie de ses formules : « j'ai vu » revient ré-
(1) "Voir ci-dessous, p. 150.
(2) « Le style de ce livre est extrêmement singulier; presque partout il est trivial, sans noblesse, et surtout fort obscur. Souvent lâche et diffus, il se rapproche du discours ordinaire » {Leçons sur la poésie sacrée des Hébreux, par M. Lowth, traduites pour la première fois du latin en françois, Lyon, Imprimerie de Ballanche, 1812, H, p. 156).
gulièrement pour annoncer ses observations ou ses expériences (t, 14; u, 13, 24; III, 10, 16, 22; iv, 1, 4, 7, 15; v, 12 ; vi, 1; vu, 15;viii,9, 10, 17; IX, 11, 13; x, 5, 7); « j'ai dit «. pour exprimer ses réflexions ou ses résolutions (i, 16; ii, 1, 15 bis; m, 18; vi, 3; vu, 23); « j'ai su » pour tirer la conclusion (i, 19; ii, 14; m, 12, 14), « Sous le soleil » (i, 3, etc.), « tout ce qui se fait » ou des locutions équivalentes (i, 13, 14; ii, 17; IV, 3; vni, 14, 16, 17; ix, 3, 6), « il y a » (ii, 13, 21; iv, 8, 9; v, 12; vi, 1, 11; VII, 15; VIII, 14; ix, 4; x, 5) réapparaissent à chaque instant. D'autres mots sont répétés dans la même phrase sans aucun effort pour trouver une expression différente, par exemple, « donner » dans ii, 26. c( trouver » dans vu, 27-28, « savoir » dans vi, 5, « faire » dans ii, 5, 6. 8, On relèvera de singulières tautologies dans iv, 2, 8; vi, 3; viii, 14, cf. 12; IX, 9; des retours sur la même pensée dans ii, 10; v, i'\-\.ô; vi. 4; la juxtaposition de deux et quelquefois trois termes à peu près synonymes dans i, 13, 16, 17; ii, 9, 20, 20; m, 1, 12; v, 16, 18; vi, 2, 5; vu, 25; VIII, 5, 6; ix, G, 10, il.
L'époque à laquelle écrit l'auteur ne suffit pas à rendre raison de tous ces défauts de style. Certes, l'invasion lente de l'araméen avait déjà fait perdre à Tliébreu quelque chose de ses qualités natives, et Ton pourrait expliquer par là peut-être que Qohéleth soit resté bien au-dessous de la perfection littéraire de Job et des Proverbes. iNIais il est aussi loin de « l'humanisme élégant de Ben Sira (Ij », qui pourtant n'a pas vécu en des temps meilleurs. Plusieurs critiques, parmi lesquels Ch. Schmidt (p. 82) et Cheyne (p. 204i méritent d'être cités, attribuent le désordre, ou si Ion veut l'état inorganique des pensées, et la négligence de l'expression au caractère inachevé de l'œuvre, Qohéleth ne nous aurait laissé qu'un « brouillon » Schmidt), ou du moins il aurait été interrompu au milieu de son travail de composition (Cheyne), En réalité, des considérations de cet ordre ne rendront jamais compte de heurts de pensée comme ceux du chapitre viii par exemple, et d'autre part les portions les plus cohérentes et certainement « finies » du livre, comme i, 12-ii; même m, 9-16; v, 7-vi; ix, 11-16, ne sont pas d'une meilleure tenue littéraire, La seule excuse de Qohéleth est dans la difliculté que présentait le sujet pour un esprit comme le sien, ou pour mieux dire, dans l'impuissance du génie hébreu à créer certains concepts abstraits, à embrasser les idées générales et surtout à les formuler. Les paraboles et les sentences recouvrent ordinairement des idées d'une assez grande extension, mais qu'on ne sait pas exprimer autrement qu'en les incorporant dans un fait idéal, représentatif de toute une classe de faits similaires, ou dans un cas-type, modèle d'une infinité d'autres. Très souvent, Qohéleth ne sait que nous énumérer des cas de ce genre, et
(1) Cheyne, Job and Solomon, p. 20'*,