STYLE KT FOH.ME MÉTRIQUE
l'énumération est terne, et les faits sont d'une banalité en apparence insignifiante. C'est à peu près le seul moyen dont l'auteur dispose pour nous inculquer la pensée qui est à la base de son livre : l'universelle vanité. Impuissant à concevoir les abstractions, l'hébreu l'est aussi à les enchaîner. Essentiellement compilateur, la simple copulative est sa conjonction préférée, presque la seule. Qohélelh, qui doit raisonner et démontrer, lutte avec une langue qui n'est faite ni pour le raisonnement ni pour la démonstration. L'enchevêtrement de ses propositions s'explique souvent par l'elTort qu'il a fait pour développer la phrase hébraïque, l'organiser et l'articuler. De simple, rectiligne et brève, il s'essaie, en vertu des nécessités de son sujet, à la rendre complexe et souple, à lui faire exprimer le mouvement et l'enchaînement de sa pensée. Cet essai de style périodique est toujours intéressant à suivre, bien qu'il soit souvent malheureux (cf. ii, 3, 21; m, 11; v, 14-15, 17-18; vi, 3 ss. ; VIII, 16-17, etc.). Les imperfections de l'œuvre de Qohéleth s'expliquent donc en partie par la nouveauté du sujet et par l'infirmité de l'instrument logique et linguistique dont il devait se servir : propter egestatem Imgiiae et reruin novitatem (1).
Par-dessus tout, il est vrai de dire de Qohéleth que « le ton négatif de son esprit ne le disposait pas au métier d'artiste (2i ». Le style reflète la lassitude et le dégoût de l'auteur. On ne trouvera pas chez lui la moindre vanité littéraire ni la moindre recherche. Penseur attristé et philosophe déçu, il n'est en aucune façon le « charmant écrivain » que Renan (p. 24) imaginait. Il est juste pourtant de signaler un certain nombre de développements ou de maximes, dans lesquels la profondeur de la pensée ou du sentiment ont rejailli sur l'expression, et sans lui enlever toujours les défauts indiqués, lui ont conféré une force singulière et parfois une réelle beauté : i, 4-9, 18; ii, 2; m, 18-21; iv, 1-3; VII, 23-26; ix, 2-10; xi, 7; sans compter la parole que tout le monde a retenue : i, 2, 14, etc. On peut môme soutenir que la puissance de l'auteur est due en partie à son mépris de l'art et des procédés littéraires. Peu de livres en effet laissent dans l'âme une impression aussi difTicile à effacer. On n'oublie pas ses leçons, même si on n'en profite guère.
En dehors de la prose dont l'ensemble vient d'être caractérisé, certains versets ont une allure à laquelle il est impossible de ne pas reconnaître le mâchai classique. Qu'on lise par exemple va, 1-12 et x presque tout entier. Néanmoins, les exégètes qui admettent le principe des intercalations métriques ne s'accordent pas toujours, on a pu le voir, quand il
(1) Cette parole de Lucrèce {De rerum naliira. i, l'iO) est citée fort à propos par Tyler (p. 87).
(2) Cheyne, Job and Solomon, p. 20't.
s'agit de déterminer quels sont les passages versifiés. On ne doit point trop le leur reprocher. Les caractéristiques de la poésie hébraïque, dès qu'on n'a plus affaire qu'à des textes isolés et courts, ne sont pas toujours aisément discernables. Le parallélisme est l'élément fondamental et indiscutable du style poétique, mais on sait qu'il se relâche assez souvent. S'il est très marqué dans le parallélisme synonyniique et antithétique, il l'est parfois fort peu dans le parallélisme dit synthétique (1), et peut-être serait-il plus exact de dire que l'élément essentiel de la poésie hébraïque est la tendance habituelle au parallélisme, plutôt qu'un parallélisme constant. C'est à peine si dans Ps. ii, 6; Prov. xxvi, 4, par exemple, on peut encore parler de parallélisme au sens strict du mot (2). Le rythme de ces versets est sensible encore s'ils sont englobés dans une série de vers mieux frappés. Isolés de leur contexte, et surtout insérés dans une page de prose, ils ne donneront à personne l'impression de la versification. Le second élément formel de la poésie hébraïque consiste dans la longueur approximativement égale des stiques (3i, généralement combinés par groupes de deux, et quelquefois trois ou quatre, la forme fondamentale du vers étant le couplet de deux stiques. Si Ion prend garde en effet que le vers hébreu n'est point syllabique, ni proprement métrique, mais mesuré seulement par les accents; que la place et le nombre de ceux-ci ne sont pas toujours strictement déterminés, au moins à notre connaissance; et que nous ignorons encore combien de syllabes atones peuvent les séparer; on reconnaîtra qu'une règle plus précise que la longueur à peu près égale des stiques n'existe pas, pratiquementdu moins. Dans ces conditions, on conviendra que les vers isolés, intercalés dans la prose, s'ils ne sont pas fortement martelés, risquent de passer inaperçus. Et d'autre part la prose pourra s'élever accidentellement à une forme bien voisine de celle de la poésie. La prose oratoire surtout a aussi son rythme, et comme la phrase hébraïque est souvent formée de propositions simples et seulement juxtaposées ou coordonnées, pour peu que la pensée s'élève et qu'une figure de langage, une antithèse, par exemple, intervienne, la prose se rapprochera beaucoup de la forme courte et paraHclique de la poésie. Ces faits rendent les passages poétiques de l'Ecclésiaste difficiles à discerner toujours avec certitude. Ils excusent même dans une certaine mesure, sans cependant les légitimer, des tentatives comme celles du P. Zapletal.
Il est d'ailleurs aisé de faire illusion aux esprits superficiels en disposant le texte d'un livre comme l'Ecclésiaste en lignes d'apparence
(1) Cf. Driver, Introduction, p. 362 ss.
(2) Cf. Ps. Lxxxvii, ex et même cxi.
(3) Cf. Driver, ibid. p. 3G-2.
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métrique. On rend le sens plus clair et plus intelligible. Mais toute prose, du moins toute pros(> oratoire et tant soit peu cadencée, aurait le même avantage, si on coupait les lignes, non selon la largeur uniforme de la page, ce qui après tout est un procédé barbare, mais selon la longueur des propositions, ou éléments de propositions, et selon le mouvement de la pensée. Et l'on n'aurait point démontré par là que cette prose ne diffère pas de la poésie (i).
Sous le bénéfice de ces observations, la forme poétique a été reconnue dans le commentaire aux textes suivants : i, 7-8, 15; n, i4a; iv, 5: v, 2; VI, 7; vu, 1-6 a, 7-9, 11-12, 20; viii, 1-2 a, 3-4; ix, 17-x, 2, 11-14 «, 15-20; XI, 1, 4, Ga; xii, 2-G.
Personne, jusqu'à présent, n'a tiré argument de la forme de ces versets pour les attribuer d'une façon systématique à d'autres auteurs que Qohéleth. Renan (p. 82 écrit seulement : « Dans l'hypothèse où c'est l'auteur lui-même qui, de temps en temps, rompt sa trame pour y broder des espèces d'appliques, on obtient un texte bien plus satisfaisant. »
(1) Il est facile de s'essayer à ce jeu avec les œuvres oratoires de Bossuet, par exemple avec le début de l'Oraison funèbre de Henriette-Marie de France, dans lequel on n'aura pas de peine à trouver un rythme beaucoup plus marqué que celui de la prose de Qohéleth, et plus proche, sauf la longueur des périodes, du parallélisme de la poésie hébraïque :
« Celui qui règne dans les cieux,
et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire,
la majesté et l'Indépendance, est aussi le seul qui se glorifie
de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît,
de grandes et de terribles leçons.
Soit qu'il élève les trônes,
soit qu'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes,
soit qu'il la retire à lui-même, etc. »