LA COMPOSITION DU LIVHE
L'Ecclésiaste est-il l'œuvre d'un seul auteur? La principale raison d'en douter est que certaines affirmations très catégoriques, insérées de place en place dans le texte, loin de se fondre dans la trame ordinaire du livre, semblent en contredire la pensée essentielle et les développements les plus nets : proviennent-elles du même écrivain que le reste? C'est dans les deux derniers siècles seulement que lunité d'auteur a été contestée. Mais le défaut d'unité du livre lui-même n'a en aucun temps échappé complètement à l'attention des interprètes. Un rapide coup d'œil sur l'histoire de l'exégèse permettra de discerner dans quelle mesure les commentateurs des divers âges ont reconnu la réalité des faits qui servent aujourd'hui de base à la théorie d'une pluralité d'auteurs, et de rappeler comment ils ont cru pouvoir les expliquer. On examinera ensuite en elle-même la question de la composition du livre, en vue de rechercher comment on pourrait se représenter l'origine del'Ecclésiaste et en comprendre la pensée, au cas où l'unité d'auteur ne pourrait être maintenue.
I. L'idée est très ancienne d'après laquelle l'Ecclésiaste rapporterait, pour les réfuter, soit les discours des insensés, soit les suggestions mauvaises qui assaillent une àme tentée. Saint Crégoire le Thaumaturge a recours à cette seconde hypothèse pour légitimer la présence dans le livre de versets tels que viii, 15 et ix, 1-3, et à la première pour expliquer IX, 4-10, qu'il place dans la bouche des sots. Saint Grégoire de Nysse voit dans ii, 24-25 une « objection adressée au maître par l'avocat delà gloutonnerie ». Le môme expédient sert à saint Jérôme à l'occasion de IX, 7-8 : Et haec, inquit (Ecrlesiastes), aliquis loquatur Epicurus, et Aristippus et Cyrenaici, et caeterac pecudes philosopJiorum. Saint Grégoire le Grand a généralisé ce procédé d'interprétation, et Olympiodore l'a retenu (1). La préoccupation des Pères est évidemment
(I) Voir les textes cites et les références données ci-dessus, p. 20-29.