LA COMPOSITION DU LIVRE
feuillets 19 et 21. Comme la nouvelle ordonnance avait naturellement détruit en plusieurs endroits la suite logique et même grammaticale du texte, le relieur maladroit se permit encore des déplacements de versets, des modifications ou des additions, en vue de remédier tant bien que mal au désordre qu'il avait créé. Et voilà pourquoi il y a maintenant tant d'incohérence dans un livre composé d'abord sur un plan si logique et si bien ordonné. Il convient d'ajouter que Bickell reconnaît en outre l'existence d'une série dadditions, qui ont surtout pour but dintroduire dans le livre lalfirmation de la rétribution terrestre et du jugement futur. Il en sera question plus loin.
On ne peut qu'être étonné de l'ingéniosité déployée par Bickoll. Il faut même admirer la conscience avec laquelle le grand syriacisant, non content d'établir un ordre nouveau du texte, a cru devoir expliquer j)ar le menu comment cet ordre censé primitif avait pu être troublé et comment le désordre actuel en était sorti. Ses devanciers et ses imitateurs n'ont pas tant de scrupules. Ils taillent, tranchent et transposent avec une assurance et une maîtrise qui n'éprouve pas le besoin de justifier ses procédés. Néanmoins la théorie de Bickell est loin d'être démontrée. Des accidents analogues à ceux qu'il invoque ne sont pas inouïs dans l'histoire de la Bible. La version grecque de l'Ecclésiastique a interverti l'ordre primitif pour les chapitres xxxiii, 13 è-xxxvr,
16 a qui doivent être rapportés après xxx, 24 (T. Mais les faits supposés par Bickell sont singulièrement plus compliqués et bien invraisemblables. Est-il à croire par exemple que deux feuilles du second cahier aient été pliéos, après l'accident, en un sens inverse du précédent? Le pli était pris, quelle que fût la matière du livre, et on ne pouvait, par simple inadvertance, le former en sens contraire : il a fallu user de quelque violence, donc y mettre de la mauvaise volonté, ou plutôt beaucoup de bonne volonté en faveur du système futur de Bickell. De même, si les cahiers du livre comprenaient régulièrement quatre feuilles, comment le relieur n'y a-t-il point pris garde et a-t-il créé des cahiers de deux, une, quatre feuilles, et de plus inséré une feuille unique (feuillets 12, 19) entre les deux premiers feuillets du quatrième cahier? Ce n'est pas la suite des pensées qui l'a dirigé, puisque au contraire il a réalisé le désordre. Enfin comment s'est-il fait encore que, le feuillet
17 s'étant détaché, le feuillet attenant (14) soit resté solidement fixé, et surtout que le relieur n'ait pas retrouvé du premier coup la place du feuillet tombé? Puisque les feuillets 14 et 17 formaient la feuille intérieure d'un cahier, la déchirure était apparente et 14 restait seul en demi- feuille. Il faut supposer dans ce relieur d'occasion plus que de la maladresse, un parti pris de défigurer le livre. C'était pourtant, si l'on
(1) Les versions latine, syria([ue et arménienne inainlicnnent l'ordre primitif.
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en croit Bickell, un homme plein de bonne volonté et qui s"est fort bien aperçu du désordre qu'il avait créé, car il s'est appliqué par la suite à raccorder le sens d'un feuillet à un autre. L'intelligence qu'il a apportée à cette besogne eût suffi à lui faire retrouver l'ordre primitif, si parfaitement logique, des pages, si seulement il se fût avisé de le chercher. Comment un homme si soigneux n'y a-t-il point d'abord pensé? Bickell prononce le mot de « hasard ». Le hasard est un complice auquel il vaudrait mieux ne point avoir recours. L'accident d'ailleurs devrait être placé à une date assez rapprochée de la composition du livre, puisque l'exemplaire était unique ou à peu près, et en tout cas avant la traduction de l'Ecclésiaste en grec, puisque l'ordre, ou le désordre, est le même dans les versions, soit donc au siècle qui a précédé Jésus- Christ ou dans celui qui l'a suivi. Mais y a-t-il la moindre apparence qu'à cette époque un livre hébreu, fût-il d'usage privé, ait été écrit sous forme de codex et non pas de volumen (Ij? L'hypothèse de Bickell n'est donc même pas faisable. Serait-elle possible, il ne serait pas prouvé qu'elle fût vraie, et fût-elle vraie, elle ne suffirait pas à rendre compte de la divergence des idées contenues dans le livre : Bickell n'éprouve-t-il pas le besoin de recourir encore à des interpolations? Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que sa théorie n'ait pas trouvé bon accueil auprès des critiques. Dillon (21 est seul à l'avoir adoptée (3;.
Haupt à son tour a réussi à imposer à l'Ecclésiaste un certain ordre en retranchant à peu près les deux cinquièmes du livre et en bouleversant le reste. Tout exégète peut entrer dans cette voie et avec moins de talent se livrer au même jeu, exclure un certain nombre de textes et grouper logiquement ceux qu'il aura retenus. On pourra tirer ainsi de l'Ecclésiaste une multitude de petits livrets, car les combinaisons possibles sont en nombre indéfini. Qui oserait dire que l'un d'entre eux sera identique à l'écrit primitif de Qohéleth(4)? En somme, des tentatives de ce genre présentent peut-être quelque utilité en ce sens qu'elles
(1) Les exemplaires des livres saints à l'usage des synagogues devaient être écrit.s sur rouleau. La forme de codex s'est répandue au m" siècle pour les œuvres littéraires et théologiques, et on peut affirmer qu'elle n'a pas fait son apparition avant le commencement «lu II'' siècle ou tout au plus la lin du i^"^ (cf. V. Gardthausen, Das Buchwesen im Allertum iind iin buzantinischcn MUtelalter, Leipzig, 1911, p. 156-159).
(2) Skeptics ofllieOld Testament, London, 1895.
(3) Sur l'essai de Bickell. voir Euringer (p. 19-29}. Konig (Einl. p. 430), Kuenen (p. 174) et Siegfried fp. 4 s.).
(4) Haupt écrit (p. vii) : « Je tiens ferme à ce principe que ce qui est vraisemblablement exact vaut mieux que ce qui est certainement faux. Le livre de Koheletii n'a pu soitir de la main de l'auteur primitif dans l'état où il nous est parvenu. Mais son texte a pu se présenter à l'origine tel que je l'ai rétabli et subir ensuite des corrections. »
LA. COMPOSITION DU LIVnE. 151
aident à pénétrer la pensée du livre, mais leur valeur historique et positive est plus que douteuse.
IV. Tôt ou tard on devait aborder une troisième solution a plus naturelle et plus simple » du problème, celle qui consiste à reconnaître « que certaines propositions de Qohéleth ont choqué ses premiers lecteurs, et que ceux-ci ont tenté de les corriger » en insérant dans le livre leurs propres réflexions (1). L'épilogue a d'abord subi les attaques de Doderlein (2;, Glir. Schmidt (p. 95, 203 s.), Bertholdt (p. 2250 ss.), Umbreit (3) et Knobel (p. 362j. Nachman Krochmal (4) a élaboré une théorie singulière sur une partie au moins de l'épilogue : les vv. 11-12 concerneraient tous les Kethoubim, dont l'Ecclésiaste était le dernier, et auraient été ajoutés par les collecteurs de la troisième partie du Canon (c'est-à-dire, d'après lui, par les hommes de la grande synagogue) (5). Furst (6;, Gratz, Bloch [1, et Renan ont adopté les vaes de Krochmal, mais en leur apportant certaines modifications. Grâtz (p. 49 ss.) estime que les vv. 9-11 se réfèrent à l'Ecclésiaste dont ils font l'apologie, mais les vv, suivants (12-14^ visent les Hagiographes dont ils arrêtent définitivement le Canon; l'épilogue tout entier est l'œuvre des docteurs hillélites de lamnia. Renan (p. 73 ss. ; cf. p. 66) laisse 9-10 à Qohéleth; mais 11-12 « servent évidemment de clausule aune collection de livres », et 13- 14 « paraissent avoir fait partie de la même finale » ; le tout, « à l'époque du sanhédrin de labné, devait déjà être envisagé comme une partie intégrante du livre ». l'armi les critiques qui en se plaçant à un autre point de vue ont aussi refusé à Qohéleth la paternité de l'épilogue, il faut citer encore P. deJong(p. 142 ss.), Reussfp. 328), Plumptre (p. 55, 101),Kleinert(8), Bickell (p. 6 s. et 111), Cheyne (p. 234 s.j, Smend (p, 22), Konig(9). Les négations ont été étendues à xi. 9 è: xii, la, 7 b par S.
(1) KUEXEX, p. 175.
(2) Scholia,Y>. 187: Salomon's Prediger.p. 161. Rachbam (Rabbi Samuel ben Méir, circa 1064-115.51 s'était déjà rendu compte que les deux premiers versets du livre et l'épilogue n'avaient pu être écrits par Qohéleth lui-même, et il en attribuait la rédaction au compilateur du livre (Ginsburg, p. 42 ss.).
(3) CohelethscepHcus, p. 94; Koheleth's Seelenkampf, p. 90.
(4) N. Krochmal mourut en 1840. mais ses théories ne virent le jour qu'en 1851. dans le journal juif More nebuke hazzeman (Director errantium nostrae actatis), publié à Lemberg par L. ZuNZ, vol. XI, n. 8. p. 34, 104 (cf. Cheyne, Job and Solomon, p. 232 et surtout Gr.Ktz, p. 47 ss.).
(5) Cf. Gr.\tz, p. 168.
(6) Der Canon des A. T. nach den Uebevlieferungen in Talniud und Midrasch. Leipzig. 1868.
(7) Studien ziir Gcscbicitte der Sanimlung der althebraischen Literatur, Leipzig. 1875, p. 137 s.
(8) Th. St. und AV., 1909, p. 'i97; cf. Realenojkl. art. Prediger .Sulomo.
(9) Einl. p. 431.
152 INTRODLCnOX.
D. Luzzatto(l), Geiger (2) et Nôldeke (3) ; aux mêmes textes et encore à III, 17; VIII, 5 b, 12-13; xii, 7 a de la j^art de Bickell (4), Smend (p, 22), Cheyne (5). Kônig (6) se rallie à ces critiques en ce qui concerne m, 17 et XII, 7 b. Kuenen, un des plus ardents défenseurs de l'authenticité de l'épilogue et de l'unité du livre en général, croit pourtant devoir admettre (p. 177, 186) que xii, la a été modifié pour des raisons dogmatiques.
Mais une théorie autrement radicale de l'origine du livre a été formulée par Siegfried. On peut lui trouver des précurseurs dans la personne de Nachtigal, Stâudlin et van Limburg Brouwer (7). Nachtigal (8) a pensé que l'Ecclésiaste était l'œuvre des assemblées des sages israélites, d'Ézéchias à Jérémie, et contenait une collection de chants, de sentences et d'énigmes. D'après Stâudlin (9) un auteur préexilien a recueilli des fragments salomoniens auxquels il a ajouté des sentences morales, et c'est là ce qui explique le caractère composite de l'ouvrage. Selon P. A. S. van Limburg Brouw^er (10), deux petits traités, l'un d'un sceptique, l'autre d'un moraliste, ont été fondus ensemble par un rédacteur subséquent (11). De ces trois critiques, les deux derniers sauvegardent dans une certaine mesure l'unité du livre, puisqu'ils admettent l'existence d'un compilateur-rédacteur unique. Nachtigal au contraire reconnaît plusieurs ordonnateurs et collecteurs des éléments du petit volume, et il avoue même (p. 37 s.) que, des chants philosophiques qui le constituent, les plus récents rectifient parfois les précédents. Néanmoins c'est à Siegfried que revient l'honneur d'avoir réalisé d'une façon complète, et en la poursuivant dans tous les détails, une hypothèse strictement logique de l'origine et de la composition de l'Ecclésiaste.
(1) Dans la revue Ozur Sechmad, Brief'e und AbUandlungen judische Lileralur hetreffend, publiée par Ignaz Blumexfeld, Wien, 1864, IV.
(2) Judische Zeitschrift, 18G-2, 1, p. 161 ss.
(3) Alttestamentliche Lileratur, p. 176.
(4) P. 7 ss. Bickell écarte encore un certain nombre de versets de moindre impur lance parmi lesquels il faut signaler d'abord viii, 1 o, ô a ; xii, 4 a, 5 b, œuvre d'un inter polateur hostile, puis les allusions à Salomon introduites dans i,l,12, 16; ii, 7-9, 12 par l'interpolateur pseudo-salomonien. En outre, Bickell considère comme probable l'identité de l'auteur des textes relatifs au jugement (ui, 17, etc.) avec l'Épiloguiste et même avec l'ordonnateur actuel du livre (le relieur maladroit).
(5) Job and Solomon, p. 211, 239. Dans Jewish Hrllgious Life, p. 148, 187, 196 s. le même auteur, sans préciser davantage, reconnaît que le texte est en désordre, et présente d'importantes interpolations.
'6) Einl. p. 431.
(7) Voir aussi ci-dessus, p. 30, l'opinion rapportée par .Vbcn-Ezra.
(8) Kohetclh, gewijhnlich genannt der Prcdiger Salomo's. Halle, 1798, p. 20 ss. 36 ss.
(9) Geschichte der Sillenlchre JesuA'99, I, p. 260 ss.
(10) Dans De Tijdspiegel, 1870, 1, 283-302.
(11) Cf. Kuenen, p. 173;Now\\ck, p. 200.