‹ L'EcclésiasteChapitre 43 sur 120 · LA COMPOSITION DU LIVRE · texte numérisé non relu

LA COMPOSITION DU LIVRE

ne rentre pas dans les habitudes de Qohélcth. Il est plus sérieux. Si l'expression de sa pensée est souvent assez lâche, du moins ne s'amuset-il jamais à tracer autour de son idée de ces arabesques gracieuses et fines, quelque peu prétentieuses aussi. Son livre n'est pas une œuvre d'esprit; cet homme parle de toute son âme. Il est trop pessimiste et trop sincère dans sa désespérance pour prendre plaisir à ces fioritures. Si les grandes douleurs ne sont pas toujours muettes, celles qui chantent, même et peut-être surtout quand elles se chantent, sont déjà à demi consolées. Il n'y a guère d'exception que pour les élégies qu'un zèle quelconque, religieux ou patriotique, inspire, pour les douleurs qui veulent se communiquer et se propager. Et encore, celles-là n'ontelles point perdu toute espérance. Mais trouverait-on au fond de xii, 2-6 un sentiment de ce genre? Un homme qui fait tant de poésie autour de sa peine n'est pas bien désolé ; le pessimisme de Qohéleth ne l'a pas atteint. Ces vers sont l'œuvre d'un sage encore jeune (Qohéleth ne l'était plus), qui poétise les misères de la vieillesse parce qu'il ne les a vues que du dehors et n'en a pas souffert.

La section préliminaire du livre (i, 4-il! mérite encore d'attirer l'attention. Aucun doute ne peut subsister sur la provenance des versets 9-11 dont les idées (cf. ii, 16; m, 15; vi, iOa; ix, 5i et le style portent bien la marque de Qohéleth. Mais le début du morceau est d'une langue plus sobre et plus ferme, €t la pensée prend un tour sentencieux qui n'est pas dans les habitudes de notre auteur. Cependant, la conclusion contenue dans 9-11, et dont l'origine ne peut être contestée, résume trop exactement l'impression qui se dégage des sentences précédentes pour que celles-ci puissent être étrangères à la pensée de Qohéleth. Elles ne le sont pas d'ailleurs complètement à sa manière : il n'est pas difficile de retrouver dans 5Z>-6 son style surchargé et embarrassé, et la forme métrique, qui caractérise ordinairement les additions sapientielles, est certainement absente de 4-6. Driver n'y trouve la mesure qu'en dérogeant aux lois du parallélisme : il forme un vers avec les trois derniers mots du v. 5 et les quatre premiers du V. 6. On ne peut reconnaître plus ouvertement que 5 b est trop long et que 6 n'a pas la proportion des membres et l'équilibre requis. Zapletal est obligé de retrancher les trois derniers mots du v. 5, tout le commencement du v. 6 jusqu'à pEi'-SN, et encore ziD un peu plus loin. Haupt est plus modéré. Mais s'il faut tant modifier le texte pour réussir à lui imposer le rythme, n'est-ce pas qu'il ne contient que de la prose? Seule l'origine des vv. 7-8 peut donc être discutée. Leur forme métrique aisément perceptible éveille les soupçons. Il est vrai que Qohéleth se rapproche par endroits du style sentencieux (i, 18; ii, 2, etc.) et qu'il lui arrive de citer des proverbes (i, 15; ii, 14). Serait-ce le cas dans la? Le fait énoncé, de constatation aisée, pouvait faire l'objet

d'une sentence connue. Aristophane (ij ne dit-il pas, lui aussi, de la mer: oôSsv yiv^etai ImppsovTwv xcôv Troxaf/wv 7t}»£iojv ? D'autre part, l'énumération commencée au v. 4 était facile à prolonger et un sage a pu être tenté de l'étendre. Surtout, le contenu du v. 8 ne s'harmonise guère avec son contexte. Il trouble, semble-t-il, la suite des idées (9 viendrait mieux à la suite de 7 ou de 6). Enfin il a le tort de rappeler vi, 7, qui est du hakham. Pour ces divers motifs, le v. 8 au moins paraît douteux.

Lequel, du hakham ou du hasid, a le premier exercé son activité sur l'œuvre de Qohéleth? Me Neile et Barton donnent la priorité au hakham, et ils ne pouvaient guère faire autrement puisqu'ils lui attribuent, l'un XII, 11-12, l'autre xii, 9-13 a, et au Aas/c? les derniers mots du livre, Siegfried, lui aussi, confère le premier rang au hakham, mais fait travailler après le hasid d'autres glossateurs (Q^) auxquels il attribue en particulier v, 2, 6«. Ces deux versets d'une part et viii, 1-8 de l'autre commandent en effet la solution. Si iv, 17-v, 6 était démontré provenir du hasid, il faudrait reconnaître, en raison de v, 2, 6^, que l'intervention du hakham s'est exercée postérieurement. Mais le fait supposé est au moins douteux. La priorité du hakham ressort beaucoup plus clairement de viii, 1 ss. Ce commencement de chapitre est très enchevêtré et les exégètes ne s'accordent pas dans la détermination des sources. Mais le caractère métrique du texte des vv. 1-4 apparaît assez nettement si on le débarrasse de 2i (addition du hasid), ce qui est une forte présomption de l'origine sapientielle de tout le morceau. D'ailleurs, à en juger d'après leur contenu, le v. 1, qui fait l'éloge du sage, et les vv. 2-4, qui dictent la conduite à tenir envers le prince (cf. x, 4, 20 et voir Prov. xiv, 35; xvi, 13-15; xx, 2; xxiv, 21; xxv, 6. etc.), ne peuvent provenir que du hakham. D'autre part, les vv. 5-8 reproduisent les idées chères au hasid, et leur caractère composite permet seulement d'affirmer qu'il a utilisé des idées et des formules de Qohéleth. Or on sait que les insertions du hasid visent toujours leur contexte en vue de le rectifier. Cette fois le pieux auteur n'a pu songer qu'aux versets 2-4 dans lesquels il aura décourcrt une morale trop utilitaire et oublieuse de la sanction divine. Il est on effet impossible de croire que son intention se porte sur vu, 23-28, sur lequel il a déjà fait ses observations (26/>, 29) et qui, en tout cas, ne légitimerait pas le contenu de viii, 5-8. L'intervention du hasid est donc postérieure à celle du hakham, puisqu'elle s'exerce même sur les réflexions de celuici. Mais la présence de gloses, comme v, 6; vu, 7, 19-20, corrompues ou mal placées, semble prouver qu'à une date relativement récente, on surchargeait encore de sentences sapientielles les marges du livre. Le

(1) Les Nuées, 129i.

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