LA COMPOSITION' DU LIVHE
hasid ne serait donc pas le dernier des collaborateurs de Qohéleth, et le terme de hakhani devrait être considéré comme une raison sociale recouvrant une série d'individus ou plutôt la collectivité des sages.
^, 4. Conclusion.
Ce qui reste à Qohéleth, après qu'on a retranché du livre les contributions du disciple, du hasid et du hakham, forme ce qu'on peut appeler l'écrit fondamental. Cet écrit est d'une réelle unité. Partout même style, même pensée originale. La doctrine ne varie pas, non plus que les conclusions pratiques (|u'on en tire. Un thème unique persiste au fond de tous les développements (1). Sans doute, on ne trouvera pas dans cet écrit une distribution absolument symétrique des parties, ni un enchaînement strict des raisonnements, ni une progression irréprochable de l'idée. Il n'est point parfaitement composé ; mais il l'est comme un livre hébreu de la sagesse peut l'être, aussi bien que Job et mieux que Ben Sira.
Le livre était hardi et surtout susceptible d'être mal interprété. Il serait puéril d'imaginer qu'à celle date la fiction salomonienne ait pu le sauver. Tout le monde connaissait le véritable auteur. L'œuvre fut accueillie cependant et mise au rang des paroles des sages (xii, 11). Le fait serait peu explicable si la connaissance qu'on avait de l'homme n'avait fourni l'interprétation de l'œuvre. Sans doute les doctrines de Qohéleth étaient pour ses contemporains (cf. B. S. xiv. 1-10; xli, 1-4; Eccli. xvii, 22-23) moins étranges qu'elles ne le parurent plus tard aux chammaïtes, et la difliculté du problème de la rétribution ne leur échappait pas. ÎNéanmoins si les susceptibilités toujours en éveil, et d'ailleurs légitimes, du sentiment religieux laissèrent passer le livre ; s'il fut accueilli, c'est moins à cause de son contenu que grâce au prestige de son auteur. On admirait depuis longtemps la profondeur de son génie. La dignité, l'austérité même de sa vie, tout entière consacrée à l'étude et à l'enseignement de la sagesse (i, 13; viii, 16-17; xii, 9-10), garantissait aux yeux de tous le sérieux de sa pensée et la droiture de ses intentions. Son attachement constant à la religion des pères interdisait d'élever le moindre doute sur la sincérité de sa foi. Bref, le disciple, en attestant que « Qohéleth s'était appliqué à écrire des paroles de vérité » (xii, 10), ne faisait qu'exprimer l'opinion unanime de son temps. 11 était en particulier l'interprète des sages.
C'est d'ailleurs pour les sages que le livre avait été composé. Ce serait une erreur de penser que tous les livres sapientiaux ont été écrits pour
(1) Seul Qohélelh fait mention de la « vanité >'. Ses collaborateurs l'ignorent. Les deux exceptions qu'on pourrait citer sont sans valeur : vu, 6 est une glose ù éliminer, car elle n'a aucun sens à cet endroit, et v, 6 est un doublet corrompu dev, 2.
la multitude. Leur langage, en apparence populaire, ne doit pas faire illusion à cet égard. Les écrivains hébreux nen avaient pas d'autre à leur service. Ils ne pouvaient écrire, ni même concevoir en philosophes; leur esprit, réfractaire aux abstractions, ne saisissait bien les idées générales que concrétées dans des cas typiques. Il est vrai que les prophètes avaient enseigné autrefois en sadressant à tous. Mais par la suite, un travail de réflexion et d'élaboration de la pensée religieuse devait s'opérer, auquel seule l'aristocratie intellectuelle pouvait prendre part. L'Ecclésiastique nous a parlé (xxxviii, 33 - xxxix, 11; cf. xxxiii, 16-19, dans G xxx, 25-27) de ces assemblées où s'interprétaient les lois et s'élaboraient les sentences de sagesse, où se discutaient parfois les plus graves problèmes théologiques et philosophiques. Ben Sira en fut un membre assidu. Qohéleth en avait été un des plus illustres maîtres, sinon le fondateur. C'est pour elles qu'il rédigea ce qu'on pourrait appeler son testament philosophique, et la corporation des sages le recueillit comme un héritage précieux. L'Ecclésiaste porte la marque de son passage dans ce milieu spécial. L'Ecclésiastique nous donne à entendre que c'est parmi les sages les plus distingués de l'assemblée qu'on choisissait les délégués qui devaient traiter avec le prince et défendre auprès de lui les intérêts de la nation : xxxix, 4) : seule celte circonstance explique pourquoi notre livre s'inquiète tant de la conduite à tenir devant le roi, en un temps où celui-ci résidait à Alexandrie ou à Antioche. Des conseils de cet ordre dans un écrit destiné au peuple n'avaient aucune raison d'être. Il n'en était pas de même dans l'assemblée des sages. Là se formaient les futurs ambassadeurs de la petite Judée, et les conseils de patience (vu, 8), de calme (vu, 9i, de support des colères royales (viii, 2-4; x, 4), n'étaient pas inutiles, hélas! non plus que les exhortations à la discrétion et au silence (x, 20), non plus que le rappel du danger pour le sage de se laisser corrompre par les dons ou par les menaces (vu, 7). Ces sentences très caractéristiques, d'autres encore que l'on pourrait citer (vu, 5, 11 s. ; vni, 1; IX, 17 s. etc.], évoquent à l'esprit le milieu dans lequel lécritde Qohéleth fut reçu, étudié et complété.
L'Ecclésiaste devint pour les sages un thème de discussion, peut-être un manuel d'enseignement. Il ne semble pas qu'on lui ait fait subir aucune mutilation. Mais on l'enrichit peu à peu de remarques, d'observations. Le livre appartenait à la corporation : on pouvait y ajouter suivant les besoins. On ne tarda pas sans doute à trouver que la sagesse était trop malmenée dans ces pages ; quelles que pussent être ses lacunes, elle avait d'immenses avantages. Il fallait les mettre en relief. Les premières additions furent donc un plaidoyer /?/-o domo. Le style fut naturellement celui de la maison, et du meilleur, sentencieux et métrique (vu, 11-12; VIII, 1; X, 2-3, etc.). Un peu plus tard, en un temps où le souvenir de l'homme excellent qui avait écrit l'ouvrage commençait à s'effacer, où
LA COMPOSITION DU l.l\ lŒ.
l'impression laissée par ses exemples ne déterminait plus le sens de ses paroles, où quelques-unes de celles-ci recevaient déjà, de la part d'esprits malintentionnés, une interprétation grossièrement épicurienne, la nécessité apparut d'introduire dans le livret traditionnel la recommandation expresse du sérieux de la vie (vu, 1-7, etc.) : les sages n'avaientils pas toujours été les défenseurs zélés de la morale? Vers la même époque un sage un peu ancien, successeur peut-être de Qohéleth dans la chaire présidentielle et chargé à ce titre d'interpréter le livre, crut devoir y insérer l'alTirmation répétée delà rétribution temporelle. Malgré les objections insurmontables auxquelles elle se heurtait, cette doctrine longtemps reçue lui semblait préférable à celle de Qohéleth, ou plutôt lui paraissait devoir être adjointe à celle-ci comme un complément indispensable; car il est remarquable que le respect du livre ait interdit au hasid den rien retrancher, et qu'il se soit contenté de juxtaposer ses conceptions à celles de Qohéleth. 11 aura compris que les esprits capables de porter sans réponse le poids du lourd problème qui avait assombri la pensée du vieux maître étaient rares et que mieux valait, en attendant l'heure d'une révélation plus complète, maintenir la doctrine commune, tout insuffisante qu'elle fût : ne recouvrait-elle pas d'ailleurs une vérité de foi essentielle?
L'Ecclésiaste subit encore quelques additions, mais sans but doctrinal précis. On confia à ses feuilles diverses remarques ou observations qu'on voulait garder par écrit. C'est ainsi que le blanc des marges fut utilisé et peu à peu suchargé, au point qu'on ne discerna pas toujours par la suite le point d'attache des textes nouveaux. Le fait que l'ancienne conception du cheol et de la survivance (vi, 6; ix, 10) ne fut pas amendée, démontre que le livre était devenu intangible avant que cette croyance fût dépassée, c'est-à-dire au cours du ii'' siècle avant Jésus-Christ. Muni des interprétations et compléments du hakliam et du hasid, l'Ecclésiaste sortit enfin du milieu fermé des sages pour servir à l'instruction du peuple. Peut-être cet événement ne se produisit-il pas avant l'ère chrétienne ou avant la reconnaissance officielle de la canonicité du livre. Quoi qu'il en soit, lorsqu'il parut au grand jour, le progrès de la révélation, en répandant la connaissance des rétributions futures, avait depuis longtemps fait disparaître le danger que sa lecture pouvait causer aux âmes faibles. Le titre fut enfin ajouté à une date à laquelle, le souvenir de lauteur ayant totalement disparu., la fiction des deux premiers chapitres avait fait croire à l'origine salomonienne de l'œuvre.
L'hypothèse qui vient d'être exposée paraît suffisamment rendre compte des particularités de l'Ecclésiaste. Elle n'a rien qui doive surprendre. La pluralité d'auteurs ne présente pas pour les livres de sagesse les inconvénients qu'on pourrait avoir à redouter pour les livres
historiques (1). Les Proverbes ne se donnent-ils pas eux-mêmes pour l'œuvre de sages différents (Prov. i, 1; x, 1, et i, 6; xxv, 1; xxx, 1; XXXI, 1) (2)? Il n y a rien d'étrange non plus à ce qu'un auteur inspiré soit interprété par un autre. On pouvait bien dire de l'œuvre de Qohéleth ce qui a été écrit des lettres de saint Paul : a II s'y trouve des passages difficiles à comprendre, dont les ignorants dénaturent le sens, comme des autres Ecritures, pour leur propre perte » (II Pier. III, 16}. Quoi détonnant à ce qu'un écrivain postérieur ait jugé bon de l'expliquer? L'épître de saint Jacques (Jacq. ii, 14-20) ne veut-elle pas nous apprendre, au témoignage de saint Augustin (3), comment nous devons entendre celles de saint Paul? D'ailleurs il n'y aurait pas entre les divers auteurs d'opposition de principe. La divergence, même entre le /jasid et Qohéleth, ne porterait guère que sur la façon d'apprécier une opinion qui était alors objet de discussion libre : la rétribution se réalise-t-elle, ou non, en ce monde? Et encore est-il permis de penser que le hasid n'était pas tellement sûr que les sanctions terrestres fussent toujours suffisantes ; car il s'est bien gardé de supprimer aucune des propositions par lesquelles Qohéleth le nie (4i, et celles qu'il a lui-même introduites dans le livre trahissent surtout la préoccupation de sauvegarder la justice de Dieu et l'existence d'une rétribution. Mais Qohéleth, de son côté, ne doute pas de cette justice en elle-même, bien qu'il ne parvienne pas à découvrir comment elle s'exerce ; il est tout aussi désireux que personne dune sanction morale (viii, 14; IX, 3] ; surtout, comme on le dira bientôt (5, il reconnaît que l'homme ne sait pas tout et que les desseins profonds de Dieu lui échappent : le mystère de la Providence est ainsi réservé.
(1) Le haJihum et le hasid auraient joui du privilège de rinspiration aussi bien que Qohéleth. On peut dès lors appliquer à l'Ecclésiaste ce que saint Grégoire le Grand écrivait du livre de Job : Inler ?)uillos saepe quaevitur, quis Ubri beati Job scriplor habentu7\..Secl qais haec scripserU,v(ilde supervacue quaevitur, cum tamen ouctor Ubri Spiritus sanclas fidcliter credotur. Ipse igilur haec scripsit qui scribenda dictavit. Ipse scripsit. qui et in illius opère inspirator ejctitit.cl per scribenlis vocem imitanda ad nos ejus facta Ironsmisit. Si magni cujusdam viri susceptis rpislolis legerenius reriHi, sed quo calamo fuissent scripla quaereremus, ridiculum profecio esset episfoluruin auctorem scire sensumque cngnoscere, sed quali calamo earum ver/m impressa fnerint indagare. Cum crgo rem cognoscimus. ejusque rei Spiritum sanctum auctorem tenemus, quia scriplorein quaerimus. quid aliud agimus, nisi legentcs litteras, de calamo percontamur? [Libri Moralium praefatio, c. I, 1, 2; P. L. LXXV, 515. 51"). On sait que les vues de saint Grégoire ont été adoptées par un assez grand nombre de théologiens et de commentateurs (cf. Coni).\MiN, RB, 1900, p. 33 s.).
(2) Cf. .1. KNADEXD.\rER, Commenforius in Proverbiu. l'arisiis, 1910, p. 13.
(3) De diversis quaestionibus ocloginla trilms liber unus. Quaest. 76 (P. A. XL, 37 s.).
(4) S'il avait toute facilité d'ajouter au livre, n'avait-il pas aussi celle de retrancher?
(5) Voir ci-dessous, p. 179.