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Négation de l'immortalité de l'âme

L'immortalité de l'àme serait un des principaux dogmes que l'incrédulité de Qohéletli aurait rejetés. La plupart des auteurs anciens et, parmi les modernes, Zirkel (p. 80), Hàvernick-Keil (p. 448 s.), von Essen (p. 80 ss.), Wangemann (p. 103), Vailiinger (p. 17), Hengstenberg (p. 26), Halm (p. 66 et 196), Ginsburg (p. 17), Delitzsch (p. 411 et 424), Motais (I, p. 192-293), Wriglit (p. 192-201), Cornely (p. 179 s.), Gictmann (p. 11 et 182) pensent que Qohéleth a cru à l'immortalité de lame et à la rétribution future, bien qu'il n'énonce pas ces vérités avec la même netteté que le Nouveau Testament. Mais Cajetan (1), Grotius (sur m, 21), Jahn (p. 845 s. comprennent qu'on ne peut prêter à FEcclésiaste des affirmations pareilles : il a voulu dire que l'immortalité de l'âme ne peut être prouvée par la seule raison sans le secours de la révélation. Nachtigal (p. 256), Umbreit (2), Knobel (p. 23 et 174 ss.), Nowack (p. 234 et 307), Me Neile (p. 17 et 48), Barton (p. 47i vont plus loin et pensent que Qohéleth révoque en doute l'immortalité de lame. Ewald (p. 184), Bickell (p. 44 s.), Kleinert (3) préfèrent dire qu'il écarle seulement la solution nouvelle de l'immortalité de l'âme, déjà proposée de son temps ; Condamin et Zapletal, qu'il a hésité entre l'ancienne conception du cheol et les idées nouvelles plus consolantes qui préparaient la doctrine évangélique (4). Le Clerc 5), Chr. Schmidt (p. 221-254), de Wette (6 , Luzzatto, Griitz (p. 74), E. Reuss (7), 'Wildeboer (p. 135 et 165) prennent une position nette : l'Ecclésiaste nie l'immortalité de l'âme. Renan (p. 22) écrit que Qohéleth « n'a pas la moindre notion d'une vie à venir... La mort termine la vie consciente pour l'individu ». Et Siegfried (p. 44), plus radical que tous les autres commentateurs, ne craint pas de soutenir que Qohéleth rejette même la survivance de l'àme dans le cheol.

Cette survivance ol)scurc, inférieure à la vie sur terre, et sans rétribution, doit être en effet distinguée de Fimmorlalité de l'àme conçue en rapport avec les récompenses et les peines éternelles. Que l'Ecclésiaste ait ignoré celle-ci, personne ne peut le nier. S'il y avait cru, il n'aurait

(1) Commenlarii in sacrum Scripluram, Lugduni, 1G39, III, p. 608 ss.

(2) (lohelelk sceplicus, p. 17.

(3) Tfi. St. and Kr., lilOO, p. 523.

(4) Voir ci-dessus, \). 7'i.

(5) Sentiments de quelques théologiens de Hollande sur l'Histoire critique du Vieux Testament composée par le P. Rictiard Simon, de l'Oratoire, où en remarquant les fautes de cet auteur, un donne diveis principes utiles pour l'intelligence de l'Écriture Sainte, Amsterdam, 1085, lettre 12, p. 272 ss.

(6) Lelirbucfi der InsloriscIi-lirilisc/ienEinlcilung in das A. T., Berlin, 1852, p. 354.

(7) Die GescJiichte der heiligen Scliriffen des A. T., Braunsclnveig, 1890, p. 573.

pu écrire son livre. Il neùt pas formulé sans restriction ni explication les propositions contenues dans m, 18-21. 11 n'eût pas dit que l'homme ignore « ce qui est bon pour lui » (vi, 11), qu'il ne peut se procurer aucun bien durable (i, 3, etc.), que, le sort des bons ne différant pas sur terre de celui des mécliants, il ne leur reste ensuite à tous que la mort sans espoir de retour, le clieol sans activité ni connaissance (ix, 1-10). Il n'eût pas, jusqu'à la fin, aflirmé la vanité de la vie et conclu toujours qu'il n'y a rien de meilleur pour l'homme que de cueillir au jour le jour les joies qui passent (ii, 24 et parallèles). Ce n'est pas ainsi que parle le livre de la Sagesse. Mais Qohéleth n'a pas révoqué en doute la survivance dans le cheol. Même il l'affirme expressément (ix, 10; cf. vi, 6). Seulement, comme cette survivance n'avait rien de consolant, elle n'entre pas en ligne de compte dans le bilan qu'il dresse des avantages et des inconvénients de l'existence, ou plutôt, elle n'y entre que comme un point noir de plus, comme la privation, sans compensation aucune, des joies qui sont le partage des vivants.

Qohéleth ignore donc l'immortalité de l'âme au sens chrétien du mot. Mais la nie-t-il formellement et en connaissance de cause, comme plusieurs le prétendent? Ou du moins l'écarte-t-il, la révoque-t-il en doute, parce qu'elle ne se présentait pas à lui dans un état de pureté et avec les garanties nécessaires? On s'appuie, pour le soutenir, sur une interprétation fautive de m, 19-21, d'une pari, et de m, 22 in fine et parallèles, d'autre part. Il sulfira pour trancher la question de résumer les conclusions du Commentaire sur les textes invoqués.

Le développement contenu dans m, 19-21 repose sur une théorie assez nette du composé humain, Qohéleth distingue dans l'homme le corps, l'âme et la rouah. Les deux premiers termes expriment chez lui à peu près les mêmes concepts que chez nous, et quant à leurs destinées, tandis que le corps retourne à la terre après la mort, l'âme descend au cheol où elle continue de subsister. Mais il n'existe pas dans notre langue de terme exact pour rendre le mot rouah ^ simplement parce que ce mot recouvre un concept depuis longtemps périmé. Si on essaie de le traduire, « souffle » dit trop peu, et « esprit » dit trop; « souffle de vie » peut être accepté, car rouah désigne la force vitale, laquelle est censée résider dans le soufffe. Pour l'Hébreu primitif, en effet, le souffle n'est pas seulement l'indice de la vie, il en est le véhicule. Ce qu'il a d'étrange et d'insaisissable en fait la cause appropriée de cette réalité mystérieuse et puissante qu'est la vie. Qu'on veuille bien oublier que le souffle n'est qu'un peu d'air expiré et décomposé, la respiration, une des multiples fonctions de la vie animale, ni plus ni moins nécessaire que telle autre, qu'on se défasse de toute idée scientifique, et qu'on cherche à rejoindre la conception tout imaginative du souffle, élément divin qui fait vivre. Car il est chose divine par

son excellence et son origine : quand Dieu crée ou fait naître, il le donne, et quand il fait mourir, il le reprend. Même dans l'homme, le souffle reste la propriété de Dieu. Quel scandale ce fut, quand on osa dire que le souffle n'était qu'un peu d'air et de vapeur (Sag. ii, 2-3) sans consistance et sans valeur, sans efficacité et sans mystère ! Et comme les matérialistes d'alors crurent avoir trouvé un irréfutable argument! Du temps de Qoliéleth, on n'en était pas encore là; le « souflle de vie » gardait toujours son prestige. Seulement, comme les bêtes, elles aussi, ont « le souffle « et que toute vie est un don de Dieu, notre auteur, constatant que l'homme naît et meurt comme l'animal, conclut avec tristesse que la vitalité de l'un n"a pas de supériorité sur celle de l'autre. Toutes deux ont même origine, même durée : elles doivent avoir la même fin. Si le « souffle de vie » de l'homme retourne à Dieu après la mort, pourquoi n'en serait-il pas de même de celui de l'animal, et si « le souffle de vie » de l'animal se perd en terre, pourquoi pas celui de l'homme? L'un n'est pas meilleur que l'autre. 11 paraît bien cependant que l'opinion commune, en vertu du même sentiment de respect pour la dignité humaine qui ne permet pas de faire voisiner le cadavre de l'homme et celui do la bête, attribuait à cette époque au souffle de vie de l'un et de l'autre une direction différente. Quoi qu'il en soit, Qohéleth ne s'occupe pas de l'âme. S'il l'avait en vue, il ne nierait pas seulement la doctrine chrétienne de l'immortalité, mais même la survivance dans le cheol.

Mais, dira-t-on, Qohéleth ne révoque-t-il pas en doute la possibilité pour l'homme de pénétrer le mystère de l'autre vie, quand, à la suite du texte précédent, il ajoute : « Car qui lui donnera de découvrir ce qui arrivera après lui »? Ainsi traduite, la proposition paraît avoir le sens qu'on lui prête. Mais si elle l'avait en effet, elle devrait venir immédiatement à la suite de m, 21 et non pas après 22 a. Il n'est pas naturel non plus d'employer la formule « ce qui arrivera après lui » pour désigner ce qui doit arriver à l'homme après sa mort dans un monde autre que celui-ci. On croit avoir démontré dans le Commentaire que cette traduction est fautive et que le verset a pour but d'exhorter l'homme à jouir immédiatement, au cours même de son travail et sans remettre à plus tard : « car il ignore ce que l'avenir (terrestre) lui réserve ». 11 n'y a pas de doute que tel soit le sens de vi, 12 in fine où se lit une proposition analogue, mais avec l'addition « sous le soleil ». Dans vu, 14 (cf. 13 et 15) il n'est question aussi que de l'avenir terrestre : « Dieu enchevêtre tellement ici-bas les événements heureux et malheureux, il les distribue si bien sans tenir compte d'aucun principe et en particulier du mérite moral ou du démérite, qu'il est impossible à l'homme de prévoir ce qui arrivera ». On doit interpréter de même x, 14 6. Ce verset est en rapport avec x, 8-9, qui est rédigé dans l'esprit de ix, 11-16 et

X, 5-7 : « Dans toutes ses entreprises l'homme court le risque d'un échec ». Et x, 14 ô ajoute par mode de conclusion : « L'homme ne sait jamais ce qui peut arriver ». Tous ces textes n'ont rien à voir avec la rétribution future. De celle-ci Qohéleth ne s'occupe pas : elle ne lui a pas été révélée. 1! s'en tient à l'ancienne conception du cheol.

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