‹ L'EcclésiasteChapitre 48 sur 120 · Epicurisnie · texte numérisé non relu

Epicurisnie

Le terme d'épicurisme est employé ici au sens vulgaire du mot. On ne se demande pas précisément si Qohéleth a adopté le système philosophique d'Epicure; on l'accuse d'avoir enseigné la morale du plaisir et fait de la jouissance sensible tout le but de la vie humaine (i).

Les passages souvent cités : ii, 24-25; m, 12-13, 22; v, 17-19; vui, 15; IX, 7-10; xi, 7-10 sont en effet susceptibles d'être mal interprétés. On ne peut dissimuler que l'auteur recommande l'usage des plaisirs sensibles. Chercher à ses paroles un sens allégorique serait une vaine tentative. Peut-être pourrait-on discuter sur les termes « manger et boire » contenus dans les premiers textes, et prétendre qu'ils désignent simplement l'ensemble des actes nécessaires à l'entretien de la vie physique (cf. Ex. XXIV, 11 ; I R. iv, 20). INIaisle contexte, et surtout la teneur de

X, 7 ss. ; XI, 7 ss., ne laissent aucun doute sur les intentions de Qohéleth, et même certaines expressions (surtout dans xi, 7 a) seraient positivement inquiétantes (cf. Is. xxii, 13; Sag. ii, 6-9). si elles n'étaient envisagées qu'en elles-mêmes. 11 n'est pas douteux cependant que Qohéleth ait uniquement en vue les joies régulières et normales de la vie humaine. Tandis qu'Épicure a inventé son système afin de libérer les hommes de la crainte des dieux, Qohéleth, croyant sincère, regrette que l'intervention divine dans le monde ne soit pas plus constante et le rôle justicier de la Providence plus effectif viii, 14. ix, 3). S'il est loin d'exclure la jouissance, il n'enseigne point la morale du plaisir ; il en professe une autre, la morale traditionnelle. Les plaisirs qu'il recommande sont présentés par lui comme un don de Dieu (ii, 24; m, 13; v, 18; ix, 7), qui s'en sert pour faire oublier un instant à l'homme son incurable misère (v, 19). Mais ils sont impuissants à remplir le but de la vie (ii, 1;

XI, 8 in f. et 10 in f.) et à satisfaire les besoins du cœur de l'homme. Qohéleth met si bien en relief l'insuffisance radicale de tous les biens et le caractère décevant de toutes les espérances terrestres, que tout en exhortant à la jouissance, il prépare néanmoins son lecteur à s'en détacher. Comme enfin il condamne expressément la folle joie et la recherche effrénée des plaisirs (ii, 2-3, 11 ; vu, 25; ix, 3), il est clair qu'il n'entend recommander, dans ii, 24 et parallèles, que les joies normales providen-

(1) Voir ci-dessus, p. -26.

tiellement attachées par Dieu aux actes de Ihomme. C'est bien ainsi que rÉpiloguiste l'a entendu (xii, 10;, et jamais les sages n'auraient recueilli un écrit qu'ils auraient tenu pour un mauvais livre.

D'ailleurs, la doctrine de Qohéleth sur ce point spécial ne leur était pas aussi étrangère à eux-mêmes qu'on le pourrait croire. Une sorte d'eudémonisme orthodoxe fut proposé, et dans une certaine mesure accepté parmi eux, comme une solution, au moins provisoire, du problème toujours douloureux de la rétribution. Ben Sira. qui résume les divers aspects du judaïsme de son temps, ne contient-il pas, lui aussi, une exhortation à la jouissance, motivée de même sur la perspective de la mort et du triste sort réservé aux âmes dans le cheol (B. S. xiv, 11-19 ; cf. XXX, 17-19, 21-24; xxxviii, lG-23 ; xl, 18; xli, 1-4) (i)? Son livre n'est pas homogène, et sa doctrine n'est point systématisée comme celle de Qohéleth. Le point de vue signalp voisine chez lui avec des considérations religieuses et même pieuses d'un accent très pénétré. Sa présence ne peut cependant être méconnue, et elle suflit à établir que Qohéleth n'était point un isolé parmi les sages et qii'il ne s'opposait pas à l'orthodoxie de son temps. Personne ne saurait être surpris de ce fait. L'Ancienne Loi ne promettait que les biens de la vie présente et elle mentionnait en particulier ceux de l'ordre matériel [Ex. xxvi ; Deut. xxviii ; cf. I R. IV, 20). Il est vrai qu'en même temps elle imposait la justice, la charité, la chasteté conjugale, les devoirs envers Dieu, et tendait à élever l'homme de plus en plus. Mais si Dieu promettait au juste les joies de ce monde, les sages avaient-ils tort de l'inviter à les prendre quand Dieu les lui accordait, puisque aussi bien les bons ne croyaient pas avoir d'autre récompense à espérer, et qu'ils pouvaient ainsi compenser les défauts trop évidents d'une rétribution terrestre insuffisante et mal répartie ? La délicatesse chrétienne peut être choquée de pareilles invitations. L'âme à laquelle la vie éternelle a été révélée, et qui se sait créée pour des joies plus hautes, ne peut plus goûter certains plaisirs, même normaux, de la vie présente sans en ressentir une humiliation et sans en redouter quelque souillure. Mais cette pudeur de la jouissance est un sentiment que l'antiquité juive n'a guère connu et dont il faut faire abstraction pour juger Qohéleth. La liberté de son langage s'explique assez par les mœurs de son temps. Elle trouverait une autre excuse, s'il en était besoin, dans le fait qu'il écrivit seulement pour un petit cercle de sages préoccupés, comme lui, des plus graves problèmes de théologie morale. Au reste, sa parole est chaste. Deux fois seulement il mentionne la femme, une fois pour la critiquer sévèrement (vu, 20), une autre fois pour indiquer de façon convenable quelle est la compagne naturelle de la vie de l'homme (ix. 9). Les sages en général et

(1) Voir ci-dessus, [». 63.

LA DOCTniXE DE QOHÉLETH. 191

Ben Sira en particulier ne nous ont pas habitués à tant de réserve (cf. Prov. V, 18 ss. ; Eccli. xxvi, 12; B. S. xxx, 20 .

Il faudrait en iinir avec la légende ridicule do Qoliéletli, vieillard blasé, qui aurait , été dans sa jeunesse, autant- qu'il le put, un viveur, même un viveur assez vulgaire, et ne serait revenu de tous les plaisirs que parce qu'il en aurait largement usé (ii, 1-10). Une très longue expérience n'est pas nécessaire pour apprécier la valeur du plaisir, et les personnes les plus convaincues de sa vanité ne sont pas d'ordinaire celles qui lui ont sacrifié le plus longtemps. Le fait que Qoliéleth use de liction dans l'exposé de cette expérience et, au lieu de la prendre simplement à son compte, l'attribue en quelque façon à un autre, donne l'impression qu'elle ne lui est pas précisément personnelle. Cette impression s'accentue si l'on remarque de quelles observations il fait précéder son récit, le soin qu'il apporte à déclarer vaine la poursuite effrénée du plaisir (ii, 1-2;. avant même que de la décrire, et l'attention qu'il a de noter comment Salomon-Qohéleth, en s'y livrant, agissait par mode d'expérimentation et dans un intérêt de recherche philosophique. Tant de précautions « oratoires « montrent qu'il n'avouerait pas volontiers, lui un sage, avoir pratiqué la « folie », et qu'il n'a jamais eu sur le plaisir d'autres manières de voir que celles qu'il exprime ailleurs (vu, 25; cf. ix, 3 et qui sont communes à tous les sages (vri, 1-6). Quoi qu'il en soit, un penseur de cette force et de cette originalité n'était pas homme à s'enliser dans les jouissances les moins nobles. Qoliéleth fut avant tout un philosophe (i, 16-18;. 11 s'est adonné avec passion aux travaux de l'intelligence. Il a usé ses forces à vouloir résoudre le problème de la vie (viii, 16 , et il ne l'a certainement pas fait sans renoncer à plus d'une joie qu'il eût eu le droit de goûter. Non plus que la conscience du devoir, le sentiment de l'idéal ne lui a manqué. Une existence maladive, qui en le déprimant n'a pas été sans influer sur le caractère de son œuvre, et une vieillesse prématurée furent le résultat le plus tangible de son acharnement à l'étude (xii, 12, cf. 9-10). Parvenu presque au terme de sa vie, il avoue son échec : il n'a pas trouvé, et personne ne trouvera, le moyen de parvenir à un bonheur qui corresponde aux efforts de l'homme et comble ses désirs. En désespoir de cause, il recommande la vie commune comme le dernier mot de la sagesse humaine : « Tenons-nous-en là. Contentons-nous de l'ordre de choses établi par Dieu et prenons la vie telle qu'il l'a faite. Toute autre ambition est vaine et risque en outre de nous faire perdre les quelques joies que nous pouvons réellement espérer. » C'est là, semble-t-il. tout son épicurisme (1 .

(1) Du moins Quhélelh n'a-t-il pu aller beaucoup plus loin, du moment qu'il maintient le- règles de la morale. Plusieurs trouveront trop idéalisé le portrait qu'on a tracé de lui. Mais puisque Ben Sira, qui exhorte également à jouir ici-bas, reste

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5, Déterminisme.

Qolîéleth limite rigoureusement le pouvoir de l'homme. Il n'admet pas que sa volonté ni ses efforts puissent rien changer à l'ordre des événements, tel qu'il a été réglé par le Tout-Puissant (i, 15; m, 14; VI, 10; VII, 13; ix, 1). Les commentateurs ont souvent interprété ces textes et surtout la table des antithèses (m, 1 s.) dans un sens déterministe. En réalité, les autres livres sapientiaux et les livres saints en général contiennent des affirmations tout aussi inquiétantes pour la liberté humaine, et plus encore, que les paroles de Qohéleth Prov. XVI, 1, 3, 4, 9, 33; xix, 21; xx, 24; xxi, 1, 30-31; cf. Gen. xxxix, 21; Ex. IV, 21; VII, 3; x, 1, 27; Is. vi, 9-10; xxii, 11-12; lxiii, 17; Am. VI, 6; Lam. m, 28, etc.). Les Hébreux, comme les Sémites en général, n'étaient pas disposés à rcitreindre l'action de Dieu dans le monde. Néanmoins cette action, dans Qohéleth, porte sur les événements en général et sur les résultats ou les suites des actes de l'homme (ix, 1). L'existence du libre arbitre n'est pas mise en cause. Souvent même elle est clairement supposée (m, 16; iv, 1), et les façons ordinaires de parler de l'auteur font entendre que l'homme est maître de ses déterminations et responsable de ses œuvres (vu, 15-17; viii, 10- 15; IX, 2-3; cf. ii, 24 et parallèles).

(). Pessimisme (1).

Les pessimistes modernes ont réclamé Qohéleth pour leur ancêtre. A. Schopenhauer (2) le qualifie de génial philosophe. M. Venetianer (3) aime à rapprocher les doctrines de l'un et de l'autre. A. Taubert (4) appelle les premiers chapitres de l'Ecclésiaste (i-m; iv, 1-4) « un catéchisme de pessimisme » et ose affirmer que le pessimisme de Job, de Jérémie et de Qohéleth ne diffère pas essentiellement de celui de Schopenhauer.

néanmoins 1res religieux et même pieux, c'est donc que les dispositions manifestées par ces invitations au plaisir notaient pas incompatibles, en ce temps-là, avec une réelle élévation de pensée et de sentiment.

(1) Wright (p. l'il-214) et Fr. Sawicki {Der PircU^cr, Schopenhauer und Ed. von Hartmann, oder biblischer und moderncr Pessiniisnius. Fulda, 1903) ont assez longuement agité cotte question; mais l'un et l'autre prêtent à Qohéletli la loi explicite aux rétributions futures.

(2) Die Well ois Wille und ]'oj:slclUi}ig. Leiiizig, lsi<». dans Sâmmlluhe U'erhe, Leipzig, 1804, III, p. 731.

(3) Schopenhauer als scholasUher, lîerlin, 1873, p. 273.

('i) l'cssiniismus und seine Ge<^ner, Berlin, 1873, p. 75. Anna Taubert, qui souvent est prise pour un homme (par exemple dans VEncijclopédie des sciences religieuses, publiée sous la direction de F. Lichtemikucei!. Paris, 1877-1882, X, p. 502^ fut la première femme d'Eduard von Ilarlmann, l'auteur de Die Pliilosopliie des i'nOewusslen, Berlin, 1809.

Qohéleth est évidemment un pessimiste, en ce sens que son attention se porte d'une façon à peu près exclusive sur les côtés sombres de l'existence et sur les défectuosités de la condition humaine. A son jugement, la vie est mauvaise : elle manque son but, si du moins ce but n'est autre chose que notre félicité. Les efforts que l'homme peut faire pour se procurer le bonheur ne sont assurés d'aucun succès (m, 1-14, etc.) et s'il s'est acquis quelques avantages, la mort doit les lui enlever (il, 14, etc.); entre temps, il lui faut subir les injustices des puissants (m, 16 ; IV, 1; v, 7), une foule de maux divers (iv, 4 ss. 7 s. ; v, 9-13; VI, 1 ss. etc.); et le comble, c'est que l'absence de rétribution ne permet même pas au juste de rien espérer (vu, 15, etc.).

Tout n'est pas à blâmer dans ce pessimisme de Qohéleth. La partie négative de son petit traité est même celle qu'on a le plus appréciée dans la suite des temps, sinon à son époque. La morale chrétienne lui a emprunté ses formules et ses pensées sur la vanité de toutes choses, et les âmes religieuses ont aimé à le lire pour se détacher de l'attrait des créatures. Sa critique de la vie n'est donc pas toute à rejeter: il est bien vrai que le monde présent ne suffit point à l'homme. La partie positive de l'œuvre est plus faible. Mais à chaque jour suffît sa peine. Comme on le dira plus loin, il fallait d'abord détacher l'âme juive du monde présent et l'amener à désespérer de trouver le bonheur ici-bas. Quand elle en sera à ce point, Dieu saura lui donner une autre espérance.

Le pessimisme de Qohéleth n'est d'ailleurs pas absolu. Il lui reste un principe indéfectible d'optimisme dans la croyance en Dieu ; car cette croyance contient éminemment la foi à la vie et au bonheur, le monde et l'homme procédant de l'être infini et infiniment bon, source inépuisable de l'une et de l'autre. De fait, qu'il soit vrai ou non que l'athéisme conduise logiquement au désespoir, il est sûr que le pessimisme moderne est athée et basé sur l'athéisme. En outre, il ne saurait fonderies règles essentielles de la morale. Qohéleth, qui croit en Dieu et à la morale, est donc loin des pessimistes du siècle dernier. Il est vrai que la racine d'optimisme qui reste en lui ne se développe pas suffisamment, et même que sa foi à une Providence dirigeant le monde suivant un plan sage, mais impénétrable iii, 11; viii, 17), sa foi à une morale convenable, mais en apparence dénuée de sanction, enfantent chez lui le mécontentement et la plainte plutôt que la confiance. Cependant cette foi subsiste et reste un solide point d'attache pour de futures espérances. Dieu reste bon encore envers l'homme; car tout ce qui nous arrive d'agréable vient de lui (il, 24 et parallèles), et bien que Qohéleth par instants déclare la mort meilleure que la vie (n, 17 ; iv, 2; vi, 3), il reconnaît pourtant que « la lumière est douce » et qu' « il est agréable aux yeux de voir le soleil » (xi, 7). Enfin la conclusion pratique du livre :1e conseil d'accepl'eccléscaste. 13

ter courageusement la condition qui nous est faite, et jusqu'à l'exhortation à cueillir les plaisirs que Dieu sème sur notre chemin, cette conclusion n'implique-t-elle pas, chez un homme sans illusions et pénétré de la vanité de toutes les joies, un acte de soumission à l'ordre établi par le souverain maître (vi, 10) et, dans les dernières profondeurs de l'âme du croyant, un acte d'abandon au pilote du monde et des existences individuelles, tandis que la foi nettement professée aux desseins mystérieux de la Providence divine laisse, en fait, une porte ouverte à l'espérance (1)?

Néanmoins, c'est ici que l'intervention du hasid est la bienvenue : son affirmation expresse de la rétribution, malgré ce qu'elle a d'imparfait, complète heureusement le livre en y faisant résonner une parole de consolant espoir.

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