Egoïsme
Renan (p. 89), Kuenen (p. 169), Kleinert (2), pour ne nommer que ceuxlà, ont fait observer quelle grande place tient l'égoïsme dans le livre de Qohéleth. Les considérations y roulent presque uniquement sur le plaisir ouïe déplaisir qu'on peut éprouver en ce monde, sur les avantages et les inconvénients de l'existence. Le moi y devient la mesure des choses et c'est d'après ses besoins et ses désirs qu'on juge la vie : elle serait bonne, si le moi en sortait satisfait.
Qohéleth est sûrement très positif. Il traite la vie comme une affaire et l'estime mauvaise parce qu'elle ne se solde pas en bénéfice : elle coûte plus de peine qu'elle ne rapporte d'agrément. « Quel profit y a-t-il » est sa question habituelle (i, 3; ii, 22; m, 9; v, 10, 15; vi, 8, 11) : il n'entend pas travailler pour rien (ii, 22; iv, 8, etc.). De même que ses critiques, ses conseils s'inspirent du motif d'intérêt personnel (ii, 24 et parallèles). Il ne veut pas qu'on se donne trop de peine (iv, 5), ni qu'on se prive sottement (iv, 8), ni qu'on manque de jouir de ses richesses (v, 9-10; VI, 2). Il n'y a pas jusquà nos rapports avec Dieu et avec la morale qui ne doivent être réglés par le même principe utilitaire (vu, 16-17). Qohéleth comprend mal qu'on donne à la vie et même à Dieu, sans espérer rien recevoir. Mais s'il est égoïste, du moins l'est-il franchement, comme le sera un jour saint Pierre (Math, xix, 27). Un moderne eût été plus avisé. Au lieu d'écrire si souvent la première personne, il eût dit toujours « l'homme » ou « l'humanité », et on l'eût proclamé philanthrope. Quand il nous arrive d'être égoïstes, nous y mettons incontestablement plus de formes, car nous avons appris que « le moi est
(1) Voir ci-dessus, p. 17'.».
(2) Th. St. und Kr., 1909, p. 528.
haïssable » (1). Qohélcth est plus ingénu. Mais cette ingénuité même nous invite à lui chercher des circonstances atténuantes.
A le bien entendre, il écrit un ouvrage d'ordre général : l'intérêt humain le meut plus que son intérêt personnel. S'il se met souvent en scène, c'est comme type de l'humanité. Sa vie à lui n'est-elle pas linie ou proche de l'être, et non seulement finie, mais probablement manquée pour avoir trop donné à la recherche de la sagesse, au travail, à l'étude (i, 13; vin, 16; xii, 12)? Il écrit donc en faveur d'autrui, pour avertir ceux qui commencent seulement leur carrière (xi, 9). Est-ce lu une pensée d'égoïsme? Qohéleth ne paraît pas avoir eu une existence particulièrement éprouvée (2). Il a souffert, sans doute ; mais il a surtout vu souffrir (m, 16; iv, 1, 4, 8, 16; v, 7, 12 ; vi, 1 ; vu, 15 ; vin, 10; ix, 1-2, 11, 13 ss. ; X, 5 ss.). S'il se plaint du mal qui atteint les hommes, c'est donc qu'il s'intéresse à autrui et n'a pas un cœur sec ; s'il s'émeut au spectacle de l'oppression des faibles (m, 16; iv, 1 ss. ; v, 7), c'est donc qu'il ne se résigne pas facilement, comme plusieurs le font, au malheur d'autrui. Dans la trame de ce livre entre une certaine pitié humaine (v, 14-15, 19; vu, 16-17; vin, 10; ix, 2, 11 ss. ; xi, 7-8), une pitié qui s'étend jusqu'aux fautes des hommes (ix, 3). Seulement Qohéleth ne fait pas étalage de ses sentiments ; il faut le deviner et l'apprécier avec bienveillance, pour le traiter avec justice. Cependant, dira-t-on, Qohéleth représente l'homme comme exclusivement préoccupé de son bonheur personnel; s'il la conçu si étroitement intéressé, c'est qu'il l'était lui-même. En réalité, Qohéleth a représenté l'homme tel qu'on le concevait de son temps et dans son milieu. Celui que dépeignent les Proverbes et ordinairement Ben Sira, n'est pas meilleur : on sait combien la morale des sages paraît d'abord utilitaire et peu élevée dans ses motifs 3). Le trait de l'intérêt personnel n'est donc pas spécial à l'homme de Qohéleth, bien qu'il puisse être plus accusé, chez lui, en raison du sujet traité; et il n'est pas nécessaire, pour l'expliquer, de recourir à une prétendue étroitesse de cœur de Qohéleth lui-même. Le fait, pour celui-ci, de s'être passionné pour une haute question de philosophie morale ne dénote pas une àme vulgaire. Son indignation contre toutes les injustices et tous les abus révèle un sens profond et un sincère amour du droit. Qu'il ait compris et ressenti plus que personne la vanité des biens présents, alors que tant d'autres s'en contentaient, démontre la hauteur de ses aspirations. Et enfin, en présence d'une vie qui lui semblait absurde, sans but et sans espérance, ne lui
(1) Et qu'il le soit ne montre pas que nous soyons très « altruistes », ni fort enclins à nous aimer les uns les autres.
(2) Voir ci-dessus, p. 124.
(3) Voir ci-dessus, p. 176.
a-t-il point fallu quelque générosité pour rester obstinément fidèle au devoir et à Dieu?
Ce qui est vrai, c'est que Qohéleth se préoccupe de façon exclusive du bonheur de lindividu et qu'il ne paraît pas songer que celui-ci ait à se sacrifier à des intérêts plus généraux et plus élevés. Mais il ne faut pas oublier que le sens social avait été fortement inculqué à l'Hébreu dans le passé et qu'on était alors en plein développement de l'individualisme, que ce développement constituait un progrès et qu'il devait être, dans l'ordre même des préoccupations de Qohéleth, un facteur de progrès nouveaux. Enfin, si notre auteur a trop rétréci l'horizon de l'homme à la recherche de son seul bien, du moins ne conseille-t-il pas au sage de se retirer du monde et de la vie, et de s'abstenir, comme le veut Epicure, de tout ce qui pourrait troubler sa quiétude. Tout au contraire, il recommande la vie normale et l'action courageuse (ix, 10 a).
g 6. Le rôle de Qohéleth dans le développement de la religion; la valeur permanente de son œuvre.
L'œuvre de Qohéleth a surtout consisté à mettre en lumière l'insuifisance de la vie présente et par là même à préparer les âmes à recevoir la révélation de la vie future. Il a ressenti comme personne avant lui la vanité des choses créées et le besoin d'un surcroît. A cet égard, il est en progrès sur les autres livres hébreux de sagesse. Il dépasse Job. Celui-ci se plaint de souffrir; Qohéleth, de n'être pas assez heureux. Job ne récriminerait plus si la rétribution se réalisait convenablement sur terre; le juste fùt-il favorisé ici-bas, Qohéleth ne serait pas encore content. Job n'est pas las de la vie quelle quelle soit; à Qohéleth, la vie présente, même bonne, ne donne pas assez et la plus belle vie du monde ne le satisferait pas : il lui faut des biens qui ne finissent point, il rêve d'éternité (il, 16-21; v, 14; vi, 6; ix, 5, 10). En exprimant de façon contagieuse de pareils sentiments, Qohéleth a contribué à agrandir l'âme juive; il a creusé en elle un abîme que seules les espérances éternelles pourront combler. Il a donc fait œuvre d'élévation morale, et bien que ses conclusions pratiques restent loin de l'Evangile, il n'est point paradoxal de dire qu'avec lui le judaïsme s'infléchit de plus en plus dans la direction du christianisme. Son idée essentielle est déjà une idée chrétienne.
L'œuvre de Qohéleth n'était pas sans danger; car en posant avec acuité, sans le résoudre, le problème de la rétribution, il exposait les âmes peu fermes dans la foi à sombrer dans l'agnosticisme au point de vue intellectuel, et au point de vue pratique dansl'épicurisme. Mais Qohéleth n'a pas créé, il a accentué seulement le malaise des esprits. Depuis longtemps ceux-ci se maintenaient dans une sorte d'équilibre instable, sol-
licites en un sens par la foi au Dieu juste et par conséquent rémunérateur, et en un autre par la constatation de l'absence de rétribution terrestre. En attirant davantage l'attention sur les insuffisances de la vie présente, Qobéleth obligeait à chercher ailleurs les véritables raisons de vivre, et c'est ainsi qu'il était un facteur de progrès. Pour un observateur peu pénétrant, il pouvait paraître précipiter la ruine de la croyance et delà morale. En réalité, il provoquait le renouvellement de l'une et de l'autre. L'élan qui peu après lui emporta les âmes religieuses vers l'avenir et bientôt vers les espérances éternelles, ne s'explique que par un dégoût du monde présent auquel Qohéleth ne doit pas être étranger. D'ailleurs, celui qui inspirait l'Ecclésiaste savait apparemment ce qu'il se disposait à faire. Si Dieu donnait aux hommes la sensation intense de la vanité du monde présent, c'est qu'il voulait en révéler un autre, et s'il les invitait à mesurer la petitesse des joies terrestres, c'est qu'il leur en préparait de plus grandes. Quant à Qohéleth lui-même, il n'entendait certes pas démontrer l'existence des rétributions futures, mais il a établi avec une rare vigueur une des prémisses qui rendaient cette conclusion nécessaire.
Telle fut à son heure l'utilité du livre de Qohéleth. Sa valeur permanente, bien que différente, est assez grande encore. Au point de vue doctrinal, son affirmation de la vanité du monde présent demeure : tout un aspect de la spiritualité chrétienne s'est inspiré de lui et nombreuses sont les âmes qui lui ont demandé des leçons de détachement. A d'autres égards, il est vrai, le livre est dépassé. Le progrès de la révélation a heureusement frappé de caducité plusieurs de ses éléments. Devant la foi aux rétributions futures, les plaintes de Qohéleth tombent, au moins au sens où il les écrivait, et ses conclusions pratiques n'ont plus de raison d'être. Mais cette partie même de l'œuvre garde une valeur historique de premier ordre. Grâce à la diversité même de ses auteurs, l'Flcclésiaste reflète de façon très exacte les divers courants d'opinions qui au in« et au ii^ siècle avant Jésus-Christ se manifestaient chez les sages. Dieu, qui a voulu que fussent racontés les événements extérieurs de la vie de son peuple, a pris soin de nous laisser aussi des témoins de l'histoire des idées en Israël. Or, cette histoire contient plus d'une utile leçon. Elle nous apprend d'abord que si le respect de la foi était grand chez les Juifs, le travail, même hardi, de l'intelligence n'était pas interdit, et qu'une forme de la pensée religieuse a existé, celle des sages, qui pour n'être pas toujours populaire, ni précisément chaude, expansive et conquérante, parut néanmoins nécessaire, obtint la reconnaissance officielle et fut favorisée de l'inspiration divine. L'exemple des sages nous enseigne que le respect des faits constatés, même quand ceux-ci semblent contredire la croyance, est la condition indispensable de ce travail de pensée. Des esprits bien intentionnés peuvent être entraînés, par leur façon de
concevoir la vérité religieuse, à méconnaître d'autres vérités incontestables : ce fut le cas des amis de Job. qui pour sauvegarder la justice de Dieu, prétendaient qu'elle ne manquait jamais de s'exercer ici-bas. Dieu n"a que faire de ces défenseurs à la fois peureux et trop zélés, et il a pris soin de les blâmer (Job, xlii, 7), Au contraire, Qohélethn'a pas craint de proclamer l'incompatibilité de la théorie reçue de la rétribution avec les données de l'expérience. Aussi bien n'est-ce pas en dissimulant l'un des termes d'un problème ardu qu'on peut espérer en découvrir la solution. La suite de l'histoire devait montrer que la foi peut traverser des crises, mais qu'elle sait les vaincre, et que ceux-là finissent par avoir raison qui ne cessent pas de croire et d'espérer. Au temps de Qohéleth, un observateur superficiel eût trouvé que la religion était bien malade, froide et desséchée, prête à mourir. Quelques années seulement après, malgré de nombreuses défections, la foi juive enfantait des martyrs et des héros; et deux siècles plus tard, c'était la vie religieuse la plus intense et la plus débordante que le monde ait connue. Un philosophe étroit, contemporain de Qohéleth, n'eût pas manqué de lui reprocher de garder encore la foi. Les croyants des siècles suivants, l'épreuve finie, l'auraient plutôt blâmé de n'avoir pas conservé assez d'espérance.
2 7. Conclusion.
Ainsi, à ne faire usage que des textes dont les critiques les plus sévères ne sauraient refuser la paternité à Qohéleth, on obtient une doctrine incomplète sans doute, mais toujours profondément religieuse et morale. On ne doit cependant pas oublier que le livre reconnu canonique par la Synagogue, celui que l'Église a reçu, c'est l'Ecclésiaste tout entier, tel que le comportent nos Bibles, et que la doctrine qu'il enseigne est celle qui résulte de l'ensemble de toutes les propositions qu'il contient, aucune ne pouvant être négligée, mais les unes devant être tempérées ou, si l'on veut, éclairées par les autres. Or, à ce point de vue, qui n'est plus celui d'une hypothèse, l'Ecclésiaste ne le cède en rien aux divers écrits de sagesse de l'Ancien Testament hébreu. A côté de passages d'une doctrine moins élevée, il en contient d'autres qui recommandent la sagesse (vu, 4-7, 10-12; ix, 17-x, 4, 10-14), le travail (iv, 5; x, 15, 18; xi, 1-6), la sobriété (x, 16-19), le sérieux de la vie et les bonnes mœurs (vu, 1-12), le respect de l'autorité (viii, 2), l'indulgence pour les fautes d'aulrui (vu, 20-22) et, par-dessus tout, l'accomplissement des devoirs de religion (iv, 17-v, 6 ; xii, 1) et la crainte de Dieu (iv, 17; V, 1, 6; xii, 12-13). Il affirme énergiquement le principe de la rétribution morale (ii, 26; vu, 26 i; viii, 5-9, 12-13) et annonce le jugement de Dieu (m, 17 ; xi, 9 ô ; xii, 13-14), lequel portera même sur ce qui est caché, et n'aura pas pour but seulement de punir, mais aussi de
récompenser : car Dieu se préoccupera des bonnes actions que nous aurons faites (xii, 14; cf. m, 17) aussi bien que des fautes que nous aurons commises. La première classe de textes (ii, 26, etc.) ne vise expressément que la rétribution temporelle; les textes de la seconde série (m, 17, etc.) sont entendus parfois d'un jugement d'outre-tombe. Ils paraissent avoir été écrits dans le même esprit que les précédents. Quoi qu'il en soit, ils maintiennent un principe essentiel, et sur lequel la religion révélée n'a jamais varié : Dieu récompensera les bons et punira les méchants. Les difficultés qui à une certaine date ont pu s'élever sur le lieu et le temps de la sanction n'en firent pas méconnaître le principe. Il fut toujours sauvegardé.
Les enseignements qu'on vient de rappeler indiquent dans quel esprit doit être entendu le reste du livre, notamment en ce qui concerne la doctrine de l'universelle vanité et les conclusions relatives à la jouissance : « Tout est vain, sauf la vertu; car Dieu la récompensera à son heure. En attendant, l'homme peut jouir des biens de ce monde, mais seulement dans la mesure permise par la loi morale, et en se souvenant qu'il devra rendre compte de tous ses actes à son Créateur. » Le livre qui contenait une pareille doctrine méritait d'entrer dans le recueil des Ecritures, et tout dépassé qu'il soit par la révélation évangélique, il peut être utile encore aux chrétiens.